Cameroun : enrayer la crise des droits humains sur le théâtre anglophone, un impératif militaire [Tribune]

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Joseph Lea Ngoula.
Joseph Lea Ngoula. (Crédits : DR)
La détérioration du climat sécuritaire, consécutive à la crise sociopolitique qui a éclaté dans les régions anglophones du Cameroun en octobre 2016, donne lieu à de nombreuses violations des droits humains largement documentées par les ONG et les médias locaux et internationaux. Le dernier rapport de Human Rights Watch (HRW) sur le Cameroun liste les nombreux crimes, aussi effroyables les uns après les autres, perpétrés selon elle contre les civiles par les milices séparatistes et les forces gouvernementales. [...]

[...] Ce travail d'enquête est appuyé par de nombreux témoignages des populations civiles rescapées du conflit. Des témoignages qui convergent avec ceux relayés dans l'enquête du Washington Post , et qui révèlent des pratiques d'exécution extrajudiciaire, d'arrestation arbitraire, de viol, d'enlèvement, de torture, d'expédition punitive, d'emploie disproportionné de la force, imputées autant aux séparatistes qu'aux forces de sécurité camerounaises. Dans les régions anglophones du Nord-ouest et Sud-ouest, les populations civiles sont pris en étau entre les bavures des forces loyalistes (responsables de 48% des actes violents), les exactions des séparatistes (dont la proportion de violence est estimée à 30%) et les sévices des bandes armés non identifiées (qui génèrent 22% de la violence contre les civils), selon les estimations du think tank américain ACLED (Armed conflict location & event data project) .

Au-delà de la tragédie humaine qui se dessine derrière les violations croissantes des droits humains, la systématisation de ces pratiques dans une totale impunité compromet durablement les chances de résolution de la crise anglophone. Sans épiloguer sur les responsabilités des belligérants, cette note d'analyse ambitionne d'abord d'établir des corrélations entre progression des exactions, exacerbation et enlisement du conflit dans les régions anglophones, puis de proposer des solutions pour atténuer l'embrassement qui a gagné cette partie du Cameroun. L'enjeu est de rappeler que loin de céder à un caprice de la société civile et des organisations internationales, respecter les droits humains sur le théâtre de conflit revêt une importance stratégique pour inverser le rapport de force.

L'effet boomerang de la violation des droits humains dans la contre-insurrection

Les affrontements entre groupes séparatistes et forces de sécurité camerounaises rythment désormais le quotidien des populations dans les régions anglophones. Les milices solidement implantées dans les zones rurales parviennent à lancer des offensives d'envergure contre les forces de sécurité et à sanctuariser leur position dans l'épaisse forêt équatorial située dans le département du Manyu. Un scénario inenvisagé ils y a deux ans, en octobre 2016, lorsque resurgissait une crise politique sur fond de revendications sociales et politiques contre les élites de Yaoundé.

La donne a changé depuis bien longtemps sur le terrain, les revendications aussi, et ce après une longue série d'exactions croissantes qui ont radicalisées les positions des militants anglophones. La suspension d'internet, les arrestations massives des tribuns et la dissolution du Consortium enregistrées au cours de l'année 2017 ont privé le mouvement anglophone de son aile modérée et d'une plateforme légitime pour adresser ses revendications . Les groupes séparatistes ont occupé le vide laissé par l'arrestation des leaders modérés et les milices, qui se définissent comme des groupes d'autodéfense, se sont formé pour, disent-ils, « protéger leur peuple contre les violences de l'armée camerounaise et libérer leur territoire du joug de l'occupation francophone ».

Malgré une amélioration du maillage sécuritaire consacrée par le renforcement des unités de police, de gendarmerie et de défense, le déploiement de l'unité d'élite de l'armée camerounaise aguerrie aux opérations anti-insurrectionnelles après un long séjour sur le front septentrional ouvert contre Boko Haram, et la création d'une nouvelle région militaire interarmées (RMIA5) pour raccourcir la chaine de commandement , les milices séparatistes n'ont cessé de se multiplier et de gagner des positions tandis que la violence contre les civils a progressé avec une vitesse déconcertante . Cette tendance haussière résulte de l'usage excessif de la force qui a entrainé la destruction des biens des populations et de nombreuses pertes en vies humaines, plongeant les rescapés dans un profond dénuement et nourrissant un sentiment de revanche. Deux facteurs de vulnérabilité rapidement exploités par les séparatistes pour enrôler des combattants moyennant une modeste compensation financière ou offrir une occasion inouïe aux victimes de venger la disparition de leur proche.

Selon les témoignages des populations anglophones déplacées en régions francophones, la sympathie pour la cause séparatiste a grandi dans le cœur de plusieurs rescapés. Ils affirment n'avoir plus rien à perdre et ont le regard tourné vers l'Ambazonie, cet État virtuel promis par les sécessionnistes. Plusieurs vidéos de propagande des sécessionnistes présentent également des localités où les milices se font applaudir à leur passage par des villageois. Ces derniers voient en eux une force de protection qu'il est légitime d'intégrer. Une perception qui contraste avec la rhétorique gouvernementale qui les dépeint comme des terroristes.

Cette dynamique est confirmé par de nombreuses études dont l'Indice mondial du terrorisme, publié en décembre 2018 par l'Institute for Economics and Peace . L'étude rappelle que la violence et la légitimé des groupes armés, y compris des terroristes, se nourrissent des violations répétées des droits de l'homme par les forces régulières. Les populations servent de vivier de recrutement et de glacis protecteur aux insurgés lorsque l'État les aliène en fermant les yeux sur violations des droits humains et les dégâts collatéraux causés par les raids de l'armée.

Les atteintes aux droits humains perpétrés contre les civils sur le théâtre anglophone ont, en plus de contribuer à gonfler les rangs des séparatistes, alourdi le bilan de la guerre : plus de 420 civils ont perdu la vie depuis l'aggravation de la crise en 2017 selon International Crisis Group ; un chiffre qui évolue rapidement à 570 décès si on rajoute les 170 civils morts entre octobre 2018 et mars 2019 selon HRW . 440 000 civils ont fui les violences pour se réfugier dans les régions environnantes et plus de 40 000 refugiés anglophones, dont à 4/5 composés d'enfants et de femmes selon le HCR, ont été enregistrés dans les États nigérians de Cross River, Akwa Ibom, Benue et Taraba. Nombreux sont les jeunes hommes restés dans les camps de formation localisés dans la forêt pour mener la guérilla rurale contre les forces de sécurité camerounaises.

Contrairement aux effets de pacification recherchés, la puissance de feu des forces gouvernementales à complexifié le conflit et légitimé l'insurrection séparatiste aux yeux d'une partie de la population civile qui avait jusqu'ici bien gardé ses distances avec la cause sécessionniste. La confiance dans les forces de sécurité s'est significativement dégradée et le fossé s'est creusé entre l'État et la population anglophone, qui a le sentiment que le gouvernement cautionne les injustices et commandite des exactions dont elle est victime. C'est ce que révèle le récent rapport de l'Afrobaromètre : la méfiance des anglophones vis-à-vis de l'armée a progressé malgré sa présence sur le théâtre pour protéger les populations. De 2015 à 2018, le taux de méfiance à nettement évolué de 22% à 62 %. Idem pour la proportion des citoyens anglophones s'identifiant prioritairement à leur groupe ethnique au détriment de la nation, qui a quadruplé entre 2015 et 2018, passant de 7% à 31%.

En plus de desservir la contre-insurrection et d'alimenter le séparatisme médiatique, les exactions imputées aux forces de sécurité camerounaises ont empoisonné ses relations avec des partenaires techniques de poids, à l'instar des États-Unis contraints de revoir à la baisse leur coopération militaire avec le Cameroun. Des coupes évalués à 17 millions de US$ ont été opérées en février dernier dans l'aide sécuritaire attribuée au Cameroun par le pays de l'Oncle Sam au nom de la Leahy Law, qui oblige les départements d'État et de la Défense à suspendre l'assistance militaire aux unités des armées étrangères accusées de violation répétées des droits humains.

Cet incident dont le Cameroun pouvait bien se passer dans un contexte où il a besoin de l'expertise sécuritaire de ses partenaires et de la coopération internationale pour désorganiser les réseaux d'appui internationaux des séparatistes, vient une nouvelle fois illustrer l'effet boomerang des atteintes aux droits humains.

Gagner les cœurs et les esprits des populations anglophones : clé de voûte d'une sortie de crise réussie

Au-delà des solutions politiques préconisées pour relégitimer les leaders anglophones modérés et court-circuiter les séparatistes, l'un des défis majeurs sera de redorer l'image de l'armée profondément écornée par les allégations d'exactions. En effet, le succès de la contre-insurrection repose en grande partie sur deux leviers : la maitrise du terrain et le soutien des acteurs locaux. La coopération étroite entre les forces de sécurité et les populations locales, qui représentent un maillon essentiel de le chaine du renseignement, permet d'actionner ces leviers. L'action des forces de sécurité camerounaises devraient poursuivre les enjeux d'image, d'adhésion et d'influence si elles veulent créer un rapport étroit avec les populations anglophones.

Pour y parvenir, elles doivent reformer leur doctrine contre-insurrectionnel. L'expression « winning hearts and minds » traduit assez fidèlement cette nouvelle exigence stratégique et opérationnelle. Elle tire ses origines de la campagne anti-insurrectionnelle menée par les Britanniques en Malaisie entre 1948 et 1960.

Loin d'être des mots qui résonnent agréablement aux oreilles de l'opinion, « gagner les cœurs et les esprits » traduit le principe de base d'une culture opérationnelle destinée à endiguer la progression du sentiment sécessionniste et gagner la population anglophone à la cause loyaliste. L'enjeu étant de rétablir la confiance sapée par les exactions présumées de l'armée, séparer durablement l'ennemi des populations, et susciter l'adhésion des populations à l'autorité légitime. Ladite adhésion se traduira par la collaboration des populations qui, non seulement vont cesser de rejoindre les rangs des milices (car n'ayant aucune raison de le faire), mais aussi coopérer activement pour recueillir les renseignements fiables, utiles pour débusquer les insurgés séparatistes tapis dans le tissus local.

La conquête des cœurs et des esprits qui consiste à sécuriser le théâtre par l'action au sein des populations, est un énorme défi à relever pour les décideurs politiques et les forces armées camerounaises en engageant les chantiers suivants :

▪ Enquêter, dans une transparence totale et de manière systématique, sur les allégations de crime attribuées aux forces de sécurité camerounaises,

▪ Poursuivre les responsables des exactions et de traitements dégradants, et rendre public les sanctions adoptées pour rassurer les populations et répondre au besoin de justice des victimes,

▪ Encadrer rigoureusement l'emploie de la force sur le théâtre d'opération de manière à ce qu'elle soit proportionnée à la menace et limitée aux seuls éléments séparatistes ouvertement violents,

▪ Soumettre les unités engagées sur le terrain au contrôle étroit du Parlement qui peut librement auditionner les officiers supérieurs afin qu'ils rendent compte des agissements des troupes placés sous leur commandement,

▪ Impliquer massivement le génie militaire dans la reconstruction des infrastructures ravagées par la guerre et des villages incendiés

▪ Créer des plateformes locales de concertation armée - ONG humanitaires - leaders communautaires - associations locales - services déconcentrés et décentralisés de l'État pour faire remonter l'information sur la perception des populations, définir une feuille de route pour soulager les souffrances des populations et rétablir la confiance dans l'État.

Les forces de défense camerounaises chargées de mener des opérations de contre-insurrection dans ces territoires hostiles devraient appliquer ces recommandations pour couper la guérilla de la population locale et empêcher les sécessionnistes de s'approvisionner localement et de se fondre dans la population. Quelques efforts sont actuellement fait par l'armée qui s'implique dans l'assistance humanitaire des déplacés et la reconstruction des infrastructures. Mais ces opérations séduction demeurent largement insuffisants pour penser les plaies et restaurer un climat de confiance.

Les violations présumées des droits de l'homme enregistrées dans les régions anglophones ont sérieusement altéré la perception des services de sécurité camerounais qui consentent pourtant d'énormes sacrifices pour sécuriser le territoire et protéger les populations locales. Ces bavures qui sont très souvent le fait de quelques éléments isolés entravent l'efficacité de l'armée et l'éloigne des objectifs de pacification et de stabilisation qu'elle s'est fixée au départ. Pour sortir de l'enlisement, les autorités civiles et militaires doivent faire des populations, le centre de gravité de la stratégie des forces de sécurité sur les théâtre du Nord-ouest et Sud-ouest. C'est tout l'enjeu de la bataille des cœurs et des esprits qu'il faut gagner en promouvant et en protégeant les droits des populations locales.

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