Diaspora et Crowdfunding, un modèle alternatif de financement pour l'Afrique [Tribune]

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(Crédits : DR)
Le nécessaire passage d'une « économie Western Union en investissements » : telle est la vision du dilemme diasporique par le journaliste Alain Foka. Considérée comme la « sixième région d'Afrique », la diaspora africaine représentait en 2015 selon l'OCDE plus d'un quart des apports de ressources extérieures, soit environ 60 Mds de dollars. Elle dépasserait même en volume l'aide publique au développement ou les investissements directs à l'étranger. Pourtant cette manne est loin d'être pleinement utilisée. L'élan numérique africain et les innovations comme le crowdfunding permettront aux populations locales de drainer une partie de ces fonds à destination d'investissements productifs. Tout l'enjeu est donc de créer les conditions favorables à une meilleure captation de ces ressources pour répondre au déficit de capital inhérent à l'Afrique.

L'utilisation récente du terme diaspora peut induire en erreur. Elle est souvent confondue avec les populations expatriées dès lors qu'elles sont jugées comme durablement établies. Est oublié le caractère symbolique qu'elle revêt. Au-delà de ce glissement sémantique, sa signification même évolue, passant de considérations strictement politiques à un vecteur d'expansion économique. Les diasporas se caractérisent aujourd'hui par le passage d'un réseau de subsistance à un réseau entrepreneurial de "Repat".

Il subsiste des différences d'activisme selon les diasporas. À celles entreprenantes, comme celles de la Chine ou du Liban s'opposent celles dormantes. Si les tontines ou les associations rotatives d'épargne et de crédit sont aujourd'hui utilisées comme un vecteur financier, ces initiatives ne semblent que trop peu nombreuses.

La diaspora serait pourtant une réponse à la diversification des sources de financement que souhaitent les chancelleries continentales. L'enjeu est de modifier la finalité de l'argent transféré, pour tendre vers un plus fort impact socio-économique.

Mobiliser différemment la diaspora grâce au financement collaboratif

En Afrique, les tentatives de structuration de la diaspora existent et répondent toutes à un même objectif : allouer différemment le premier pôle de devise du continent. En la matière, le Sénégal semble avoir pris à bras le corps cette question avec son fonds d'appui aux Sénégalais de l'Extérieur (FAISE) de 5 M de dollars environ. Dakar oriente les flux économiques de sa diaspora vers les canaux prioritaires du développement productif national. Le Nigeria tente lui aussi de capter ces ressources par l'émission de bons du Trésor auprès de sa diaspora.

Au-delà de l'initiative étatique, la banalisation des smartphones permet aux innovations dites fintech de dépasser l'utilisation traditionnelle des fonds diasporiques. Si le « cash to service » comme le « pass doctor » sénégalais ou le « business peer to peer » sont ancrés dans les mœurs, le crowdfunding symbolise un vecteur incontesté de développement.

À priori utilisé par la société civile sous forme de dons pour des microprojets d'aides au développement, il permet un retour sur investissement attractif bien qu'il porte en lui une idéologie d'entraide engagée et volontaire.

Loin d'être un effet de mode, le crowdfunding connaît une croissance exponentielle à l'échelle mondiale. Selon la Banque Mondiale, ce mode de financement pourrait atteindre en Afrique, 2,5 Mds de dollars à l'horizon 2025 sur un total au niveau mondial de 130 milliards.

Que ce soit à travers le financement par le prêt (Crowdlending ou P2P Lending) ou par l'investissement (Crowdequity), le crowdfunding octroie des ressources potentiellement soumises à intérêt ou propose une prise de participation directe sous forme d'actions ou d'obligations. Il présente une série d'avantages pour les populations expatriées. D'un côté, le membre de la diaspora réalise un investissement productif, ciblé, rationnel et transparent qui est de surcroît moins coûteux qu'un transfert monétaire classique. D'autre part, pour le porteur de projet, il est une alternative aux systèmes de financements formels et informels. Il réduit aussi l'intermédiation dans l'octroi du crédit et flexibilise le système.

Tous ces avantages autorisent l'entrepreneur local à se concentrer sur sa production et à élargir son réseau tandis qu'ils offrent à l'investisseur diasporique l'acquittement d'une « dette morale » envers le pays qu'il a quitté. Il répond enfin au besoin des nouvelles générations connectées et qualifiées, désireuses de renouer avec leurs origines.

Malgré tout, la part du crowdfunding en Afrique demeure faible. Si le fort potentiel de mobilisation de la diaspora venait à compter, il serait alors bon d'orienter l'investissement dans des projets impactant. Sans remettre en cause les transferts destinés aux familles (majoritaires), il serait opportun de capter une part, même infime, des transferts jusqu'alors destinés à l'épargne, l'immobilier ou encore le foncier.

L'exemple du financement participatif destiné aux investissements dans les énergies vertes constitue une grille de lecture intéressante pour comprendre son impact sur le terrain.

Le Crowdfunding, solution de financement des énergies alternatives ?

Le financement participatif concentré sur des microprojets d'énergies alternatives (off-the-grid) intéresse les acteurs du secteur. Tous ont saisi l'intérêt de ce marché qui ne cesse de prendre de l'ampleur au vu du besoin d'électrification rurale et de son coût induit.

L'exemple de la joint-venture entre Total et Babyloan illustre parfaitement l'engouement des grands groupes de l'énergie pour ce mode de financement. Le pétrolier s'est associé avec l'un des leaders européens du crowdfunding pour créer la première plateforme entièrement destinée à l'énergie. Total, qui prévoit d'investir environ 616 millions de dollars annuellement dans les énergies vertes, y déploie son offre « Awango », une gamme de lampes solaires. Le groupe soutient des microentreprises pour développer des réseaux de distribution off-grid dans les villages reculés. Les futurs coûts seront supportés par les populations locales grâce aux moyens de prépaiement téléphonique Pay-As-You-Go (PAYGO). Le bénéficiaire dispose ainsi rapidement de services remboursables en leasing.

La nécessaire institutionnalisation du Crowdfunding en Afrique

Si le crowdfunding est une véritable opportunité pour capter les fonds de la diaspora africaine, certains freins subsistent. Tout d'abord, la réglementation constitue une contrainte forte à l'encontre de ce relais de croissance. Le monopole bancaire dans l'octroi de crédit nécessite l'obtention d'un agrément de la part des Banques Centrales, tout comme l'appel à la mobilisation de l'épargne public. À ce propos, les pays héritiers du droit civil auraient tout intérêt à s'intéresser aux réformes opérées par la France sur le sujet. Ce pays a légiféré en 2014 pour favoriser un développement sécurisé et légal grâce à des aménagements sous forme d'exceptions et en proposant un label pour le financement participatif régulé par les autorités.

La faiblesse structurelle des réseaux bancaires et l'accès à Internet sont eux aussi des freins majeurs au développement de la finance participative. Une partie significative de l'Afrique non connectée, majoritairement rurale, se trouve hors des champs d'opportunités offertes par Internet.

Cependant, il existe des solutions pour contourner ces obstacles. Une approche pragmatique et volontaire, le renforcement du climat des affaires et de l'appareil juridique pourrait attirer les investisseurs. Il s'agit par exemple de trouver des liens de complémentarité entre les innovations technologiques comme le mobile banking et les plateformes de crowdfunding.

De plus, il ne s'agit pas seulement d'investir, mais de s'assurer de la bonne efficience des projets portés. À ce titre, le capital humain semble être une solution. Les diasporas regorgent de personnes hautement qualifiées prêtent à lier engagements économique et politique. Cela rend nécessaires la création et l'animation de canaux de concertation entre les parties. Le récent cas du Maroc, où un projet de loi a été déposé en mars 2018, illustre cette prise de conscience.

Ainsi, le Royaume offrira un statut légal aux créateurs de plateformes de crowdfunding comme aux porteurs de projets et contributeurs. Dans la note de présentation du projet de loi relatif au financement collaboratif, il est clairement attendu une « participation active de la Diaspora marocaine aux projets de développement du pays via un mécanisme de financement simple, sécurisé et transparent ».

Enfin, il est temps de considérer la pertinence d'une action à l'échelle locale. Chaque pays à la capacité de connecter les porteurs de projets avec les acteurs publics, afin de relayer une information de qualité à destination de l'investisseur diasporique. La création de plateformes de crowdfunding par et pour les Africains à l'échelle régionale devient une nécessité. Ainsi, le leapfrog technologique africain réhabilitera sous une nouvelle forme des solidarités ancestrales.

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Commentaires
a écrit le 06/07/2020 à 18:41 :
bonjour, nous avons un bel projet ici en Mauritanie que nous souhaitions lancé mais malheureusement nous rencontrerons des soucis pour avoir un financement
a écrit le 06/07/2020 à 18:40 :
bonjour, nous avons un bel projet ici en Mauritanie que nous souhaitions lancé mais malheureusement nous rencontrerons des soucis pour avoir un financement
a écrit le 25/04/2019 à 12:48 :
Bien bien bien
J'ai beaucoup aimé le système . je suis au Togo.

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