Au Cameroun, l’éducation comme priorité nationale

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(Crédits : LTA)
L'un des grands intérêts que présentent aujourd'hui les pays africains, compte tenu du processus de développement dans lequel ils se trouvent, est qu'ils peuvent mettre à profit leur potentiel pour répondre à des besoins réels qui structurent le quotidien de leurs populations ainsi que leur avenir. L'éducation est incontestablement l'un de ces besoins et le Cameroun est désormais à la croisée des chemins en ce domaine. Revue de détail.

La structure de la population camerounaise laisse apparaitre l'importance démographique des enfants et des jeunes. Près de 50 % de la population est âgée de moins de 18 ans, environ 64 % de la population a moins de 25 ans et 43 % de la population a moins de 15 ans. Selon le Ministère de l'Éducation de Base, le nombre théorique d'enfants à scolariser serait donc passé de 2,5 millions en 2002 à près de 3,4 millions en 2015, soit une progression de 34,5 %. C'est évidemment un défi important pour l'État.

Le Cameroun a pris des engagements en faveur de l'éducation pour tous, notamment dans le cadre  des principes de la conférence mondiale sur l'éducation pour tous de 1990 à Jomtien, ou encore lors du Forum de Dakar de 2000 et a soumis son plan d'action à l'évaluation mondiale d'Incheon en Corée en 2015 comme les autres pays de l'UNESCO. Il en est notamment ressortit que malgré les énormes progrès accomplis, le pays n'aura pas été en mesure d'atteindre la cible de l'éducation pour tous en 2015.

Pourtant, d'un point de vue normatif, de nombreuses mesures ont été prises, à commencer par la consécration constitutionnelle de l'éducation comme une mission fondamentale de l'État, la reconnaissance de l'éducation comme une grande priorité nationale depuis la loi du 14 avril 1998, le caractère obligatoire de l'enseignement primaire et la suppression des frais d'écolage à l'école primaire publique depuis 2000, l'encadrement de la contribution des établissements privés d'enseignement aux missions de l'éducation avec la loi du 22 juillet 2004 ou encore la prise en compte des enfants à besoins éducatifs spéciaux, à travers notamment la loi du 13 avril 2010 portant protection et promotion des personnes handicapées.

S'agissant du taux brut de scolarisation, il est certes aujourd'hui supérieur à 100 % au primaire (ce qui, comme l'explique le Document de Stratégie du Secteur de l'Éducation et de la Formation (DSSEF) 2013 - 2020, ne traduit d'ailleurs pas une performance particulière, mais s'explique en partie par l'accès à ce niveau d'enseignement d'une partie des élèves en décalage avec l'âge officiel et par la présence de redoublants), mais reste assez faible au préscolaire (28 % en 2010) et au secondaire (47 % en 2010). Le niveau élevé du taux brut de scolarisation du primaire masque aussi des disparités régionales d'une part, et entre zones urbaines et rurales d'autre part. Par exemple, le pays a identifié des zones d'éducation prioritaires qui présentent un retard de scolarisation par rapport à la moyenne nationale, dont font partie les régions de l'Adamaoua, de l'Est, de l'Extrême-Nord et du Nord, ainsi que certaines zones géographiques autour des grands centres urbains (par exemple dans la région du Centre) et les zones frontalières.

Le « paquet minimum », critiqué mais indispensable

L'autre difficulté du système éducatif est la mise en œuvre du "paquet minimum". Il s'agit d'une mesure d'accompagnement à la gratuité de l'école primaire consistant à mettre à la disposition des établissements un paquet minimum de matériels et de fournitures. Le paquet minimum a suscité de vives critiques dans sa conception, parfois en décalage avec les besoins, le moment de son attribution aux établissements, qui se fait souvent tardivement en milieu d'année scolaire, ainsi que le manque de transparence dans sa gestion. Toutefois, il faut saluer la décentralisation de sa gestion au niveau des communes.

S'agissant de la situation des enseignants, tout d'abord, il faut dire qu'il y a un décalage important entre le nombre d'enseignants diplômés chaque année et les besoins réels sur le terrain. Le système ne couvrirait qu'environ 1/10ème des besoins par an. À cela il faut ajouter d'autres problèmes de gouvernance et de désorganisation qui font que par exemple, certains enseignants en cours de contractualisation délaissent leurs classes d'affectation en zones rurales ou périphériques pour aller "suivre" leur dossier d'intégration au Ministère, ou, avec la complicité de quelques fonctionnaires peu scrupuleux, montent de faux dossiers pour être affectés en zones urbaines, ce qui contribue à accentuer les disparités régionales et fait par exemple qu'un grand centre urbain comme Yaoundé a un surplus important d'enseignants. De l'autre côté, il faut aussi pointer du doigt des problèmes de gouvernance qui font qu'aujourd'hui, de nombreux enseignants accusent plusieurs mois de retard de traitements, surtout lorsqu'on sait qu'en termes de niveaux de rémunérations, le Cameroun se situe plutôt en dessous de la moyenne des pays comparables.

L'organisation institutionnelle du système éducatif peut aussi être améliorée. Comme le déplore le DSSEF lui-même, la gestion du secteur éducatif est assurée par cinq ministères, ce qui rend parfois difficile la coordination des politiques éducatives et peut être un obstacle à l'efficacité de l'action gouvernementale. Nous ne pouvons qu'appuyer l'une des recommandations faites par les dernières consultations nationales et régionales qui ont appelé à la création d'un Ministère de l'Éducation Nationale unique.

La gouvernance en priorité absolue

Même s'il ne faut pas sous-estimer les besoins financiers qui impactent aussi fortement les résultats du Cameroun en matière éducative (et il est clair que le pays consacre une part importante de son budget à l'éducation, même si une trop grande partie de ce budget est absorbée par des dépenses de fonctionnement), cet aspect financier ne semble pas être la priorité. Une part importante des difficultés du système éducatif résulte des problèmes de gouvernance. C'est la raison pour laquelle nous plaidons pour la création d'un Ministère de l'Éducation Nationale unique, ce qui permettrait de rationaliser la gestion des moyens et du personnel ; un approfondissement de la décentralisation de la mise en œuvre des politiques éducatives notamment au niveau des communes ; la dématérialisation des procédures auprès des Ministères pour plus d'efficacité et de transparence et une meilleure allocation du budget de l'éducation nationale, en augmentant le taux de consommation des budgets d'investissement et de recherche en éducation.

En conclusion, nous dirions que l'une des responsabilités du système éducatif est de s'assurer qu'une grande partie des milliers de jeunes qui sortent du système chaque année trouve un emploi. L'état, qui est déjà le plus gros employeur du pays, ne pourra pas continuellement absorber cette masse salariale en lançant des vagues de recrutements qui masquent à peine le chômage structurel qui frappe les jeunes. Il faut développer le potentiel de l'enseignement technique et de la formation professionnelle, créer de meilleures synergies entre le système de formation et le monde de l'entreprise afin d'assurer une adéquation qualitative entre l'offre et la demande de travail. Toutefois, il ne s'agit pas de prôner uniquement la formation de simples "techniciens", car un pays en pleine mutation tel que le Cameroun a besoin de citoyens capables de penser et de mettre en perspective la société. Pour cela, l'État n'aura qu'à poursuivre l'objectif qu'il s'est lui-même fixé dans la loi de 1998 : "la formation de citoyens enracinés dans leur culture, mais ouverts au monde et respectueux de l'intérêt général et du bien commun". Tout un programme...

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