Chine-Afrique : un partenariat largement sous-estimé selon McKinsey

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Les entreprises chinoises, présentent aujourd'hui sur le continent, réalisent un chiffre d'affaires de 180 milliards de dollars sur les marchés africains..
Les entreprises chinoises, présentent aujourd'hui sur le continent, réalisent un chiffre d'affaires de 180 milliards de dollars sur les marchés africains.. (Crédits : Reuters)
Le cabinet de conseil international McKinsey vient de publier une nouvelle étude sur le partenariat économique entre l’Afrique et la Chine. Selon l’étude, la teneur des échanges et la profondeur de ce partenariat sont largement sous-estimées. McKinsey estime à plus de 10 000 entreprises chinoises actives sur le continent. Une présence qui a grandement contribué au dynamisme de l’économie africaine avec à la clé la création d’emplois, le transfert de connaissances et de technologies. Au-delà des préjugés l’étude apporte de nouveaux éclaircissements sur les perspectives du partenariat Chinafrique tout en prenant le contre-pied de certaines estimations approximatives qui faisaient jusque-là référence dans bien des cercles officiels, mais aussi économiques. Détails des principaux enseignements d’une étude basée sur un travail de terrain.

Après ses deux éditions, Lions on the move, qui ont mis en évidence le potentiel de croissance et le dynamisme économique des pays africains, le géant mondial du consulting, McKinsey, vient de publier une nouvelle étude sur le partenariat entre le continent et la Chine. Sous le titre, Dance of the lions and dragons : how are Africa and China engaging, and how will the partnership evolve?, l'étude analyse l'impact de la présence chinoise en Afrique, ainsi que les perspectives de ce partenariat «largement sous-estimé» comme en témoigne certaines estimations extrapolées au fil des enquêtes, mais également des avis de plusieurs acteurs concernés par les échanges entre les deux parties.

Loin de certains préjugés, les conclusions de l'étude de McKinsey prennent le contre-pied à des préjugés qui sont jusque-là mis en avant dans l'analyse des échanges entre l'Afrique et la Chine et parfois même de certaines chiffres officielles qui servent de référence pour illustrer la profondeur des relations économiques sino-africaines. Le volume des échanges économiques entre la Chine et l' Afrique serait quatre fois plus importante que les estimations qui existaient jusqu'alors, rapporte l'étude.

Selon McKinsey, l'offensive chinoise en Afrique au tournant des années 2000 a été structurante dans le développement de l'économie africaine. En moins de deux décennies, les échanges commerciaux ont connu une hausse moyenne annuelle de 20% et même de 40% pour les investissements chinois en Afrique. En se référant à cinq domaines pris comme critères d'analyse, notamment les échanges commerciaux, le stock d'investissement, la croissance des IDE, le financement des infrastructures et l'aide publique internationale, l'étude relève que la Chine se classe partout au rang des quatre principaux partenaires de l'Afrique. «Aucun autre pays au monde n'atteint un engagement aussi profond dans ses partenariats avec le continent», rapporte l'étude.

Des constats qui remettent en cause certains préjugés

L'étude de McKinsey a été basée sur des entretiens sur le terrain avec plus de 1 000 entreprises chinoises actives en Afrique, ainsi que 100 dirigeants africains opérant avec la Chine. Un échantillon choisi dans 8 pays africains qui font office de premiers partenaires chinois, puisqu'ils représentent près de deux tiers du PIB de l'Afrique subsaharienne.

En extrapolant les données sur l'ensemble du continent, McKinsey estime à plus de 10 000 entreprises chinoises opérant en Afrique et a constaté que les flux financiers de la Chine vers l'Afrique représentent environ 15% de plus que les chiffres officiels, si en y inclut les flux non traditionnels. Dans les huit pays africains passés au crible, le nombre d'entreprises chinoises identifiées au cours de l'enquête a ainsi été entre deux et neuf fois le nombre enregistré par le ministère chinois du Commerce qui constitue pourtant et jusqu'à présent «la plus grande base de données d'entreprises chinoises en Afrique».

L'étude a mis aussi en évidence le fait que 90% de ces entreprises sont privées, contrairement à l'idée largement répandue selon laquelle les entreprises étatiques porteraient l'aventure chinoise en Afrique. Ces entreprises opèrent dans de nombreux secteurs de l'économie africaine avec près d'un tiers dans la fabrication, un quart dans les services et environ un cinquième dans le commerce, la construction et l'immobilier. Dans le secteur manufacturier, 12% des entreprises chinoises en Afrique génèrent au total 500 milliards de dollars par an. Et en matière de production industrielle et dans les infrastructures, la domination des entreprises chinoises est encore plus prononcée, puisqu'elles revendiquent près de 50 % du marché de la construction en Afrique que contrôlent les entreprises étrangères.

Cette présence est assez rentable, puisque selon l'étude, près d'un tiers des entreprises chinoises présentes en Afrique ont déclaré avoir dégagé des marges bénéficiaires de plus de 20% rien que pour l'exercice 2015.

S'agissant des perspectives, 74% des entreprises sondées se disent optimistes sur le potentiel de l'Afrique, ce qui explique que la plupart ont déclaré avoir réalisé des investissements et donc un engagement à long terme sur le continent.

Une présence à forte valeur ajoutée

Evaluant l'impact de cette présence massive des entreprises chinoises en Afrique, il en ressort que 89% des employés des entreprises sondées étaient africains, soit près de 300 000 emplois. «A l'échelle de toutes les 10 000 entreprises chinoises en Afrique, cela suggère que les entreprises chinoises emploient plusieurs millions d'Africains», souligne l'étude en ajoutant que près des deux tiers des employeurs chinois affirment avoir consenti des efforts en matière de formation professionnelle destinée à leur personnel local.

La présence chinoise s'accompagne également de l'introduction de nouveaux produits sur les marchés africains et dans beaucoup de pays, l'arrivée des entreprises chinoises a été accompagnée d'une baisse de certains produits ou services existants. Une baisse qui peut atteindre 40% grâce notamment à l'introduction des nouvelles technologies ou des économies d'échelle. C'est le cas particulièrement dans le domaine des infrastructures où des responsables gouvernementaux africains ont mis en avant des coûts moins onéreux et des délais de livraison plus courts comme principales valeurs ajoutées des entreprises chinoises par rapport à d'autres concurrents.

«Dans l'ensemble, nous croyons que la présence croissante de la Chine en Afrique est fortement positive pour les économies, les gouvernements et les travailleurs africains», a estimé le cabinet McKinsey, même s'il reste à améliorer certains aspects de ce partenariat pour que les deux parties en tirent pleinement profit.

Ainsi, en valeur, seulement 47% de l'approvisionnement des entreprises chinoises proviennent d'entreprises africaines locales, ce qui représente une opportunité perdue pour les entreprises locales de bénéficier d'investissements chinois. De même, ils ne sont que 44% de cadres locaux qui sont employés dans des entreprises chinoises présentes sur le continent. Les entreprises chinoises traînent également une image de mauvais employeur avec des cas de violations des législations de travail ou de dégradation de l'environnement.

Des partenariats taillés sur mesure en fonction des pays

L'engagement de la Chine en Afrique diffère en fonction des pays et en se concentrant sur les huit premières économies d'Afrique subsaharienne, l'étude a identifié quatre archétypes qui structurent le partenariat Afrique-Chine. Il y a d'abord les «partenaires robustes», à savoir l'Ethiopie et l'Afrique du Sud qui ont un statut de partenaire stratégique pour la Chine et dans lesquelles l'Empire du Milieu investit massivement. La preuve, selon McKinsey, la Chine tient un rôle déterminant dans leurs stratégies de développement.

Viennent ensuite les «partenaires solides» : le Kenya, le Nigéria et la Tanzanie qui n'ont pas encore le même niveau d'engagement avec la Chine que l'Éthiopie et l'Afrique du Sud, mais des relations gouvernementales et des activités commerciales assez significatives avec la Chine, plus des perspectives de croissance soutenue, notamment en matière d'investissement.

A côté de ces partenaires de premier plan, il y a les «partenariats déséquilibrés». C'est le cas de l'Angola et de la Zambie, des pays où la présence chinoise est plus qu'opportune et seulement amplifiée par l'appétit pour les ressources naturelles. Ainsi, seulement 70% à 75% des entreprises chinoises en Angola sont privées, contre environ 90% dans d'autres pays. En Zambie, il y a eu plus d'investissements majeurs dans le secteur privé, mais pas suffisamment de contrôle des autorités de réglementation.

Enfin, la dernière catégorie comprend les «partenaires naissants» à l'image de la Côte d'Ivoire dont les relations avec la Chine ne sont qu'à un stade embryonnaire, ce qui fait que le modèle de partenariat avec ces pays n'est pas encore suffisamment clair. C'est ainsi que le nombre relativement faible des investisseurs chinois dans ces pays est axé sur les industries à faible valeur ajoutée et se limite pour l'essentiel au commerce.

Perspectives de la Chinafrique pour la prochaine décennie

Sur la base des tendances majeures du partenariat sino-africain, l'étude de McKinsey a ainsi établi deux scénarii probables de développement des échanges sur la prochaine décennie, en fonction notamment de la dynamique qui sera insufflée à cette relation de plus en plus privilégiée et stratégique.

Dans le premier cas, les revenus des entreprises chinoises en Afrique se développent à un rythme normal et pourront atteindre près de 250 milliards de dollars en 2025, contre 180 milliards de dollars aujourd'hui. «Ce scénario impliquerait simplement des affaires comme d'habitude, les entreprises chinoises évoluant au même titre que le marché africain, maintenant ainsi leurs parts de marché actuelles à mesure que l'économie africaine se développe», souligne l'étude.

Le deuxième cas, qui selon McKinsey est plus probable, c'est que les entreprises chinoises en Afrique accélèrent considérablement leur croissance sur le continent en développant une stratégie agressive dans les secteurs existants, mais aussi en s'étendant à d'autres niches. Le revenu de ces entreprises pourrait alors atteindre 440 milliards de dollars en 2025.

Dans un cas comme dans l'autre, l'étude relève l'existence d'une marge considérable pour le développement des investissements et l'expansion des entreprises chinoises en Afrique. Les retombées sur les économies africaines seront alors assez importantes, notamment sur le plan macroéconomique, puisque cela suppose des investissements supplémentaires en capital pour accroître leur productivité, améliorer leur compétitivité et surtout disposer de dizaines de millions de postes d'emplois stables pour les travailleurs africains. Au niveau microéconomique, les perspectives sont moins reluisantes puisqu'il y aura des «gagnants et des perdants». C'est le cas particulièrement dans des secteurs tels que la fabrication, où les entreprises africaines sont nettement en retrait des niveaux de productivité mondiaux.

«Les opérateurs africains devront donc améliorer considérablement leur productivité et leur efficacité pour concurrencer ou s'associer efficacement avec de nouvelles entreprises chinoises sur leur territoire», recommande, entre autres, l'étude selon laquelle, avec des flux d'investissement chinois continus et en croissance, «il sera de plus en plus urgent de combler les lacunes du partenariat Afrique-Chine». Il s'agit notamment de renforcer la présence et le rôle de managers africains dans le développement des entreprises chinoises et aussi améliorer le partenariat sur trois aspects jugés comme cruciaux par les auteurs : la corruption dans certains pays ; les préoccupations concernant la sécurité personnelle des travailleurs chinois ; et les barrières linguistiques et culturelles. A titre d'exemple, dans cinq des huit pays dans lesquels l'étude a porté sur des entretiens directs, 60% à 87% des entreprises chinoises ont déclaré avoir payé un «conseil» ou un «pot-de-vin» pour obtenir une licence !

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