« Les multinationales africaines contribuent de bien des manières à la transformation de leur continent »

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Michael Kottoh, Directeur de la stratégie et membre du comité exécutif de l'Initiative AfroChampion.
Michael Kottoh, Directeur de la stratégie et membre du comité exécutif de l'Initiative AfroChampion. (Crédits : Reuters)
Michael Kottoh, Directeur de la stratégie et membre du comité exécutif de l'Initiative AfroChampion. Il est Directeur général de Konfidants, le cabinet de conseil qui a créé et incubé l'initiative AfroChampions. Il revient avec La Tribune Afrique sur cette initiative qui a pour objectif de mettre les multinationales au coeur du développement du continent. Commerce intra-africain, intégration, emploi,... sont autant de sujets sur lesquels les multinationales sont amenés à jouer un rôle primordial. Conseiller en gestion et en politiques publiques, Michael Kottoh a conseillé des investisseurs, des entreprises, des multinationales et des organisations internationales, notamment la Banque africaine de développement et la Fondation Bill et Melinda Gates; il a également été consultant pour la Banque mondiale.

La tribune Afrique : Quelle a été la genèse de l'initiative AfroChampions ?

Michael Kottoh : Nous avons lancé ce projet il y a deux ans. À l'origine de l'Initiative AfroChampions, il y a la montée en puissance des multinationales panafricaines et leur capacité à accélérer l'intégration et le développement du continent. Nous sommes convaincus que les entreprises panafricaines ont un rôle majeur à jouer dans l'intégration régionale. Plus elles commercent ensemble, plus elles favorisent l'émergence d'écosystèmes dynamiques autour de leurs activités - si l'on songe à tous les sous-traitants, PME, opérateurs de transport ou de logistique qui tirent parti de ces échanges économiques pour leur propre développement. Nous avons besoin de davantage de multinationales africaines pour faire évoluer l'Afrique. Et c'est bien ce que nous cherchons à faire avec ce projet : mobiliser les secteurs public et privé pour atteindre cet objectif commun, qui est d'aider le secteur privé panafricain à croître et à réussir de manière à transformer le continent. C'est ce besoin de dialogue public-privé qu'ont mis en avant lors de notre événement à Lagos le Président Thabo Mbeki, coprésident de l'initiative AfroChampions, et Monsieur Albert Muchanga, Commissaires en charge du Commerce et de l'Industrie de l'Union africaine - ils ont déclaré être venus écouter les idées du secteur privé, car les dirigeants d'entreprise africaine apportent souvent des solutions pratiques et efficaces aux problèmes de notre continent.

Cette initiative a pour objectif de mobiliser les multinationales africaines en faveur du développement du continent. Les multinationales ont-elles adhéré au projet sans réticence ?

Sans réticence aucune ! Il y a au contraire un formidable enthousiasme de la part de certaines des multinationales les plus importantes du continent. C'est pourquoi l'Initiative est co-présidée par un capitaine d'industrie du calibre d'Aliko Dangote, Fondateur et PDG du groupe Dangote. À Lagos, M. Dangote et plusieurs PDG et Présidents des plus grandes multinationales du continent - d'Afrique du Sud, de l'Est, du Nord et de l'Ouest - ont échangé leurs perspectives sur les grands chantiers de l'Initiative AfroChampions, parmi lesquels figure la signature de la Charte des AfroChampions par au moins 50 multinationales africaines d'ici la fin 2018. Le projet de Charte - qui est actuellement amendé par les nombreuses contributions de plusieurs PDG - est un ensemble de bonnes pratiques, sur le plan commercial comme en termes d'éthique des affaires, qui peuvent inspirer les multinationales africaines dans leurs opérations quotidiennes sur le continent.

Combien compte le continent de multinationales ? Combien pèsent-elles en termes d'emploi, de chiffre d'affaires ?

Nous définissons une multinationale africaine comme une société ayant son siège en Afrique et opérant dans au moins trois autres pays africains en dehors de son marché domestique. Bien sûr, c'est une définition assez simpliste selon les normes mondiales. Mais l'idée est de construire une communauté de multinationales à un stade précoce et avancé, une communauté d'entreprises africaines faisant des affaires à travers l'Afrique. Les plus grandes multinationales africaines - celles qui réalisent plus de 1 milliard de dollars de chiffre d'affaires annuel - sont à peu près au nombre de 60 et ont un revenu brut combiné de plus de 200 milliards de dollars. Si vous abaissez le seuil d'un milliard de dollars, il y a plus de 100 entreprises africaines ayant une empreinte régionale ; et elles sont les principaux moteurs de la récente flambée des investissements intra-africains - leurs dirigeants sont plus communément appelés les « Africains investissant en Afrique ». Ce type d'investissement transfrontalier se traduit par une forte création d'emplois transfrontaliers dans les pays concernés.

M. Aliko Dangote, Co-chair of the AfroChampions initiative, a créé le club des AfroChampions. Quelles sont les multinationales qui ont rejoint le club ?

Au moins 20 PDG se sont déjà engagés à travailler ensemble via le Club. Comme je l'ai déjà dit, il y a par ailleurs un processus pour accueillir davantage de membres, que M. Dangote dirige avec plusieurs de ses collègues PDG, en invitant d'autres chefs d'entreprise à signer la Charte des AfroChampions. Il faut rappeler que l'événement à Lagos était la réunion inaugurale du Club AfroChampions, où nous avons présenté l'initiative AfroChampions dans son ensemble, et a ouvert deux chantiers pour les membres du Club, à savoir la rédaction de la Charte AfroChampions et celle d'une contribution officielle sur la mise en place de la zone de libre-échange panafricaine (CFTA), destinée à l'Union africaine.

Comment concrètement les multinationales africaines peuvent-elles faire bouger les choses sur le continent ?

Les multinationales africaines contribuent de bien des manières à la transformation de leur continent. Tout d'abord et on l'a déjà dit, elles jouent un rôle essentiel dans l'intégration régionale via leurs investissements et les échanges transfrontaliers que leurs activités occasionnent. Certains PDG comme Samba Bathily d'ADS ont par exemple proposé que les multinationales africaines travaillent entre elles et avec les gouvernements pour mieux coordonner les projets d'infrastructures clés au sein et au-delà des frontières de manière à mutualiser les coûts de financement. Plus important encore, les multinationales africaines peuvent orienter les investissements vers des secteurs et des projets qui ont un impact important sur le développement. C'est ce que nous avons en tête avec la Charte AfroChampions, où nous demandons aux signataires de travailler principalement avec des talents locaux et de développer des projets dont l'Afrique a le plus besoin, comme ceux qui favorisent l'industrialisation du continent ou permettent aux populations africaines d'entrer dans l'ère numérique.

Enfin, ces multinationales sont les ambassadeurs du continent - une société AfroChampionne doit littéralement se faire le champion de l'Afrique ! Donc, collectivement, partout où ils s'expriment, dans les forums internationaux, lors des réunions des institutions de financement du développement, les dirigeants de ces sociétés peuvent notamment dire qu'il est temps de changer les termes de l'échange d'une manière plus favorable à l'Afrique.

L'initiative s'est saisie d'un sujet d'une grande importance : Continental Free Trade Area. Le niveau d'intégration régional en Afrique reste insatisfaisant. Vous pensez que l'impulsion des entreprises peut faire avancer un chantier qui bloque pour des raisons politiques ?

Les multinationales africaines peuvent avoir une influence très positive pour faire avancer des projets structurants, tels que la mise en place de la zone de libre-échange continentale. Les dirigeants de ces sociétés peuvent exprimer leurs besoins, pointer tous les obstacles empêchant leur expansion en Afrique qui résultent des législations complexes - tout particulièrement les exigences en termes de visas, les politiques fiscales obscures, les difficultés d'accès aux permis de travail alors qu'ils pourraient donner à leurs équipes la mobilité dont ils ont besoin. Je crois que l'Union africaine peut beaucoup apprendre des problèmes pratiques auxquels les multinationales africaines sont confrontées lorsqu'elles souhaitent s'étendre à travers le continent. L'objectif est bien que la zone de libre-échange continentale entraîne un changement tangible et ne reste pas un simple cadre théorique.

L'initiative vise également à faciliter les évolutions stratégiques permettant aux champions africains de devenir des géants mondiaux. Qu'est-ce qui empêche les géants africains d'être des acteurs globaux ?

C'est une question complexe. Peut-être cela vaut-il la peine que vous interrogiez aussi de grands groupes. Disons qu'à mon avis, il y a principalement trois raisons qui empêchent les multinationales africaines de devenir des géants mondiaux. D'abord, le manque de soutien stratégique de la part des gouvernements africains : le continent dans son ensemble - nos gouvernements et nos institutions régionales - manque de vision et n'a pas de feuille de route sur la manière dont nous pouvons tirer au mieux parti des opportunités que nous offrent ces entreprises ; il n'y a pas de vision sur la manière dont il faudrait les développer et les déployer en tant que bras armés de la transformation de l'Afrique et acteurs de la compétitivité mondiale. Ensuite, des connexions insuffisantes avec les grands groupes étrangers. Nous pensons clairement que les multinationales africaines ont besoin de commercer davantage avec leurs pairs au niveau international - mais les multinationales des autres régions nous disent qu'il est difficile pour elles d'identifier les bons homologues africains avec lesquels elles pourraient travailler en toute sécurité. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous lançons la Charte des AfroChampions. Ses signataires s'engageront à opérer selon les meilleures pratiques d'entreprise et de gouvernance ; et ils seront connus comme 'AfroChampions' et nous les positionnerons en tant que tels, en particulier dans d'autres régions émergentes comme l'Asie ou l'Amérique latine où l'on s'intéresse chaque jour davantage aux moyens de développer les relations commerciales avec l'Afrique. Enfin, des perceptions négatives à l'égard des milieux d'affaires africains - à cause de certains cas de corruption passés, dont l'impact négatif affecte la réputation de toutes les entreprises sans distinction. L'initiative AfroChampions vise à changer les perceptions sur les entrepreneurs africains, en en racontant davantage, en présentant les meilleures études de cas ... Nous sommes convaincus que nous réussirons, même si cela prend du temps.

Comment les aider justement à sortir du continent et partir à l'assaut du reste du monde ? Y-a-t-il un plan d'action dans ce sens ?

Un nombre restreint, mais significatif de multinationales africaines ont déjà commencé à opérer au-delà du continent. L'initiative AfroChampions s'est associée au cabinet de conseil Konfidants pour lancer une vaste étude sur ces entreprises. En soulignant leurs progrès et leurs défis, l'Initiative espère partager des leçons pour encourager d'autres entreprises africaines à poursuivre des opportunités en dehors de l'Afrique ; et encourager également nos gouvernements dans leurs efforts pour accompagner l'émergence d'acteurs africains capables de devenir des références mondiales.

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