FCFA : « La vraie question est celle de la libération des banques centrales africaines de la tutelle française »

 |   |  1348  mots
(Crédits : DR)
En préférant l’austérité à la dévaluation du Franc Cfa, les Etats de la CEMAC ont déjoué les pronostics de plusieurs analystes qui considéraient l’ajustement monétaire comme incontournable dans le contexte économique difficile qui prévaut actuellement en Afrique centrale. Dans un entretien avec La Tribune Afrique, l’économiste camerounais Babissakana revient sur cette question. Estimant la transformation économique comme prioritaire pour la sous-région, il regrette que la question de la tutelle française sur les banques centrales africaines, fondamentale en ce qui concerne le Fcfa, ne soit toujours pas abordée. Explications.

La Tribune Afrique : La situation économique de la zone CEMAC est source de souci dans la sous-région au point d'avoir déclenché un sommet des chefs d'Etats à Yaoundé la semaine dernière. Quelle analyse en faites-vous ?

Babissakana : De façon globale, on ne peut pas vraiment dire que l'Afrique centrale est en crise, parce que la crise suppose que l'ensemble de la région entre en récession et à l'heure actuelle il n'est pas encore question de récession en zone CEMAC. Le taux de croissance de 2016 dépasse les 2% pour la majorité des pays, à l'exception de la Guinée équatoriale [qui devrait afficher -9,9% de croissance en 2016, ndlr]. Du point de vue des difficultés des avoirs extérieurs, selon les chiffres que j'ai, (la BEAC) la CEMAC a 450 milliards de Fcfa d'avoirs extérieurs bruts, dont 1800 milliards dans le système d'opération du trésor français. Il y a certes un déficit au niveau budgétaire, mais je ne pense pas que ce soit des déséquilibres complètement à l'écart du maîtrisable. Le Cameroun, par contre, est en croissance avec un taux supérieur à la croissance africaine. C'est la principale économie d'Afrique centrale au regard de la structure du PIB. Le Tchad n'est pas en récession, mais il est sous programme financé par le FMI depuis 2014, jusqu'à fin 2017. Donc il n'y a pas d'enjeu par rapport au Tchad. La RCA également bénéficie d'un programme avec le FMI puisqu'elle sort de crise, mais elle aussi a un taux de croissance positif. Le Gabon a, quant à lui, un taux de croissance positif, des réserves à un niveau acceptable, tandis que son endettement est assez faible.

La Guinée équatoriale en revanche est en récession depuis 2013, mais elle a un taux d'endettement très faible autour de 20% du PIB, ainsi que beaucoup de réserves. Donc le seul pays qui est un peu plus en crise c'est le Congo Brazzaville qui a un déficit budgétaire de presque 18% en 2015 et un taux d'endettement qui de presque 70%. C'est le seul pays qui besoin d'un ajustement assez important, mais cela n'exige pas que tous les chefs d'Etats se réunissent. Et au vu de cette situation générale de la CEMAC, je ne crois pas qu'il est question de dire qu'on évolue vers une catastrophe. D'autant plus que le pétrole compte énormément dans l'économie des pays de la sous-région, en dehors du Cameroun où l'or noir n'est pas prépondérant dans son économie un peu diversifiée. Donc les cinq autres pays ou les quatre producteurs de pétroles [Congo, Gabon, Guinée Equatoriale, Tchad] ont vu leur économie plombée par le pétrole.

Mais en 2016, le cours du Brent a grimpé de 47% et le 30 novembre l'Opep a pris une décision historique pour soutenir les prix du pétrole, donc le contre-choc pétrolier est intervenu avec cette décision importante de l'Opep qui va forcément contribuer à l'équilibre du marché à l'avenir. Du coup en termes de timing, l'Afrique centrale se dirige plutôt vers une tendance d'évolution positive, d'autant plus que la plupart des matières premières ont connu une évolution à la hausse en 2016.

Vous rompez avec les thèses alarmistes qui dominent récemment. Certes les pays de la CEMAC affichent majoritairement des taux de croissance positifs, mais l'observation de l'évolution sur ces trois dernières années témoigne du fossé qui s'est creusé. Le Gabon à titre d'exemple est passé de presque 7% de croissance en 2010 à moins de 3% cette année. N'est-ce pas préoccupant?

Il est clairement établi que le ralentissement observé dans les économies d'Afrique centrale est dû au choc pétrolier. Cela a commencé en 2014. Et l'impact a été visible en 2015. D'un autre côté, les matières premières sont reparties à la hausse, ce ne sont pas les pays de la CEMAC qui ont modifié cette tendance, ce sont les conditions imposées par l'environnement international. Il s'agit donc là de variables qui ne dépendent des gouvernements. Cependant, l'enjeu majeur pour les pays d'Afrique centrale aujourd'hui est celui de la transformation systémique des économies. Et il ne s'agit pas d'une question conjoncturelle, mais plutôt structurelle. C'est cela la priorité. La transformation industrielle devrait être au centre des politiques gouvernementales dans la sous-région.

La diversification et la transformation de l'économie en Afrique est une question d'actualité qui ne requiert pas seulement des solutions d'ajustements conjoncturels, c'est-à-dire budgétaires et autres [comme décidé au Sommet de Yaoundé, ndlr]. Tout cela ne modifie pas les conditions de transformation économique dont nous avons besoin en Afrique centrale comme dans toute autre région du continent. Mettre les politiques industrielles au centre des politiques publiques ne viendrait pas avec les politiques des institutions comme le FMI ou autres.

Où placez-vous la question de l'ajustement monétaire dans tout cela, sachant que plusieurs économistes soulignent avec force l' « inévitable » dévaluation du Fcfa qui devrait, selon eux, tirer les gouvernements d'affaire ?

Les critères qui servent à justifier l'ajustement monétaire doivent êtres des critères fondamentaux. Au regard juste les fruits en termes d'échanges extérieurs et de liquidité, il n'y a aucune utilité de parler de dévaluation, ni aucun justificatif. Et même si on veut parler de dévaluation, la structure de la zone Franc est une structure avec comité mixte et qui doit travailler de concert en cas de dévaluation. Ce n'est pas une question de la BEAC seule. Pour l'aborder, il faut réunir les 14 de la BCEAO et de la BEAC, vous ne pouvez pas réunir les six et dire qu'il y aura dévaluation en comité de la zone Franc, parce que la France a une politique unique en ce qui concerne la zone Franc.

Pour moi, la question de la dévaluation est un détournement de l'opinion des questions qui sont critiques, parce que à l'heure actuelle la zone Franc a une structure désuète et les institution financières étrangères ne vont pas avantager la transformation économique des pays d'Afrique ni du Centre ni de l'Ouest. C'est contraire à la logique d'intégration panafricaine, avec la création de la Banque centrale africaine

En fin de compte, je pense que le Sommet de Yaoundé n'a servi qu'à renforcer la solidarité et l'unité en Afrique centrale, surtout après les récents événements qui ont opposé le Cameroun à ses pairs. Je rappelle que l'accord de partenariat économique que le Cameroun a accepté de signer avec l'UE pourtant rejeté par les autres pays d'Afrique centrale a suscité une crise institutionnelle au niveau de la CEMAC. En consultant de près les résolutions contenues dans le communiqué post-Sommet, on voit bien que cette question de l'intégration en Afrique centrale n'a pas été abordé de façon concrète et pratique. Pourtant c'est bien là une question majeure. Je ne crois que ce soient uniquement les questions monétaires et budgétaires qui sont critiques.

La vraie question du Fcfa c'est celle de la libération des banques centrales de la tutelle française. C'est cela le sujet. Et si on ne veut pas le traiter, le problème structurel reste et il requiert des solutions.

En attendant que nos gouvernements veuillent bien se pencher sur cette question fondamentale du Fcfa, ils doivent -et pas seulement eux, mais l'Afrique toute entière- réfléchir fondamentalement dans la dynamique effective de l'intégration et de transformation économique. L'agenda 2063 adopté en 2015 par l'Union africaine met l'industrie au cœur des politiques publiques, parce que la transformation économique ne se fait pas avec la vente des matières premières, mais avec l'introduction de technologies et transformation, l'industrie manufacturière. On ne va pas réinventer la roue, c'est de cette façon que les autres pays ont développé leurs économies et ont sorti leurs populations de la pauvreté extrême. Donc l'Afrique centrale ne fera pas l'exception.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 06/01/2017 à 15:11 :
Allons direct au sujet qui fâche : Tchad tout va bien , RCA aussi grâce aux perfusions du FMI, les réformes, la corruption endémique, les autocrates , ... rien . La tutelle de la banque de France garant les prêts du FMI et les appels aux emprunts ....Se libérer de la tutelle de la BdF pourquoi pas, après la BEAC aura le rôle de gardien du temple ... au vu de guignols en poste, je ne parie pas un seul XAF
a écrit le 04/01/2017 à 12:43 :
Je n'ai pas compris ce paragraphe "Du point de vue des difficultés des avoirs extérieurs, selon les chiffres que j'ai, (la BEAC) la CEMAC a 450 milliards de Fcfa d'avoirs extérieurs bruts, dont 1800 milliards dans le système d'opération du trésor français" .
Les 1800 milliards sont compris dans les 450 ou bien?
a écrit le 03/01/2017 à 10:07 :
On attend que l Afrique organise un vrai marché commun avec une monnaie commune au lieu de tjrs chercher des boucs émissaires a ses problèmes internes pour excuser 60 ans de gouvernance tyrannique et absurde, ses guerres ethniques et sa corruption endémique.
Comment s enrichir quand la population va doubler dans les 25 prochaines années ?
a écrit le 03/01/2017 à 9:27 :
Un journal économique allemand accuse la France de piller chaque année 440 milliards d´euros aux africains à travers le Franc CFA. Cet esclavage économique est important pour l’essor de l’économie française. À chaque fois que ce trafic est susceptible de faillir, la France est prête à tout pour le reconquérir. Si un dirigeant de la zone CFA ne répond plus aux exigences de la France, Paris bloque ses réserves de devises et plus encore, la France ferme les banques dans ce pays jugé de «rebelle». C’est fut le cas de la Côte d’Ivoire avec Laurent Gbagbo.

Franc CFA quand les Allemands s´en mêlent : Un journal économique allemand accuse la France de piller chaque année 440 milliards d´euros aux africains à travers le Franc CFA. « Le gouvernement français recueille auprès de ses anciennes colonies chaque année 440 milliards d´euros de taxes. La France repose sur les recettes venant d´Afrique, pour ne pas sombrer dans l´insignifiance économique, prévient l´ancien président Jacques Chirac. Dans les années 1950 et 60, la France a décidé les colonies françaises d´Afrique à devenir indépendante. Bien que le gouvernement de Paris a accepté les déclarations d´indépendance formelles, elle a appelé les pays africains à signer un soi-disant «pacte pour la poursuite de la colonisation ». Ils y ont convenu d´introduire la monnaie coloniale française FCFA ( «Franc pour les colonies françaises en Afrique »), maintenir les écoles françaises et système militaire, et d´établir le français comme langue officielle.

Le Franc CFA est la dénomination de la monnaie commune de 14 pays africains membres de la zone Franc. Cette monnaie qui constitue un frein à l’émergence de ces pays a été créée en 1945, date où la France a ratifié les accords de Bretton Woods et procédé à la mise en oeuvre de sa première déclaration de parité au fonds monétaires international (FMI). Cela s’appelait à l’époque «Franc des Colonies Françaises d’Afrique». En vertu de cette loi, 14 pays africains sont encore obligés de stocker environ 85 pour cent de leurs réserves en devises à la Banque de France à Paris. Ils sont sous le contrôle direct du Trésor français. Les pays concernés n´ont pas accès à cette partie de leurs réserves. Les 15 pour cent des réserves ne suffisant pas à leurs besoins, ils doivent emprunter des fonds supplémentaires du Trésor français au prix du marché. Depuis 1961, Paris contrôle toutes les réserves en devises étrangères du Bénin, du Burkina Faso, la Guinée-Bissau, Côte-d´Ivoire, Mali, Niger, Sénégal, Togo, Cameroun, République centrafricaine, Tchad, Congo, Guinée équatoriale et le Gabon.

En outre, ces pays doivent chaque année transférer leur «dette coloniale» pour l´infrastructure construite en France à Paris comme la Silicon Afrique 3 a rapporté en détail. La France prend environ 440 milliards d´euros par an. Le gouvernement à Paris dispose également d´un droit de premier refus sur toutes les ressources naturelles nouvellement découvertes dans les pays africains. Enfin, les entreprises françaises doivent avoir la priorité dans l´attribution des contrats dans les ex-colonies. En conséquence, il y a le plus d´actifs dans les domaines de l’approvisionnement, de la finance, le transport, l´énergie et l´agriculture dans les mains des sociétés françaises. L´élite dirigeante dans chaque pays africain doit remplir ces créances obligatoires sans aucun autre choix. Les dirigeants africains qui refusent sont menacés d´assassinat ou de renversement de leur gouvernement. Au cours des 50 dernières années, on a eu 67 coups d´Etats dans 26 pays africains. 16 de ces 26 pays étaient d´anciennes colonies de la France.

Nous suivre ►► Facebook Twitter Instagram Youtube

Un exemple est le premier président du Togo Afrique de l´Ouest, Sylvanus Olympio, renversé par un coup d´Etat. Il avait refusé de signer le «Pacte pour la poursuite de la colonisation ». Mais la France a insisté pour que le Togo paie la compensatio pour les infrastructures qui avaient été construites par les Français pendant la période coloniale. La somme équivaut en une année à environ 40 pour cent des ménages du Togo en 1963, obligeant le pays juste indépendant à atteindre rapidement ses limites économiques. En outre, le nouveau président du Togo a décidé de supprimer et d´imprimer sa propre monnaie nationale, la monnaie coloniale française FCFA. Trois jours après cette décision, le nouveau gouvernement a été renversé par un groupe d´anciens légionnaires étrangers et le Président tué. Le chef des Légionnaires, Gnassingbe Eyadema, a reçu 550 euros de l´ambassade française pour l´attaque, selon le Telegraph britannique. Quatre ans plus tard Eyadema a été promu avec le soutien de Paris, nouveau président du Togo. Il a établi une dictature tyrannique dans ce pays d´Afrique occidentale et est resté au pouvoir jusqu´à sa mort en 2005.

Dans les années suivantes, le gouvernement de Paris a gardé le lien avec les anciens légionnaires pour renverser des gouvernements impopulaires dans ses ex-colonies. Ce fut le cas du premier président de la République centrafricaine, David Dacko, renversé par les anciens membres de la Légion étrangère en 1966. La même chose est arrivée au Président du Burkina Faso, Maurice Yaméogo, et avec le président du Bénin, Mathieu Kérékou, auteur d´un putsch. Ce fut aussi le cas du premier président de la République du Mali Modiba Keita, qui a lui aussi été victime d´un coup d´Etat par d´ex-légionnaires en 1968. La raison, quelques années plus tôt, il avait simplement décidé de se séparer de la monnaie coloniale française. »
a écrit le 03/01/2017 à 9:26 :
Analyse pertinente, en vrai intellectuel, il a réussi à déjouer les pièges de la presse.
a écrit le 02/01/2017 à 21:23 :
Avant toutes chose, j'aimerai d'abord remercier l'imminent économiste Babissakana pour ses éclairages au combirn incommensurables. Gràce a lui j'appréhende un certai's nombre de sujets economiques sans plus trop d'embuches.
a écrit le 02/01/2017 à 17:45 :
l'expert BABISSAKANA n'a jamais été un enfant de cœur, c'est un analyste de la pertinence, son ciblage chirurgical permet d'éviter le dilatoire de ceux qui passent le temps à réciter les vielles théories occidentales sans pouvoir les actualiser dans nos différents pays et qui se disent économistes de noms. comme l'expert l'antidote de nos pays d'exploitation coloniale se résume au recadrage structural institutionnel du système monétaire, la maitrise de la technologie qui permettra la mise en place des industries de transformation de nos matières premières, la bonne gouvernance, éradiquer l'ingérence de l'exécutif dans le système judiciaire, la maitrise des marché de la sous région et au bout du compte les externalités positives de ces fondamentaux facilitera la dynamique économique au plan réel et financier pour le but ultime le bien être de nos population(zeh nnono garvey"analyste des politiques économique Ebolowa-Cameroun")
a écrit le 02/01/2017 à 17:20 :
Pourquoi au juste ces dirigeants dont presque tous sont là malgré leur peuple ne veulent pas se libérer de cette tutelle diabolique? Pourquoi? et pourquoi? Eux ils ne sont là que pour faire du mal à leur peuple? C'est quelle histoire ça?
a écrit le 02/01/2017 à 10:51 :
Merci pour cet article.

Il est évident que plus l'Afrique se débarrassera rapidement de ces vestiges colonialistes mais qui ont leur importance pour la marge bénéficiaire de nos milliardaires et c'est bien pour cela qu'il en existe encore beaucoup de ces vestiges nauséabonds, et plus elle pourra rapidement retrouver une gestion politique et économique saine et sereine.

Bon courage par contre parce que ces parasites dominent le monde.
Réponse de le 03/01/2017 à 0:21 :
EXAT???
Réponse de le 03/01/2017 à 8:12 :
Le sommet de la honte ne pouvait accoucher que d'une souris!...lls savent quelle est la solution économique la plus obvie pour le décollage économique de la sous région mais ils l'évitent! Nous sommes là en face d'un complot contre les citoyens de la sous région...nous n'avons pas de dirigeants audacieux acquis au bien être de leur peuple...Chacun protège son bifteck tampis pour les sous hommes que nous sommes, nous les sans voix! Jusques à quand la fin de l'imposture..Jusques à quand la fin de la honte...l'argent des africains plein dans les poches des français...Jusques à quand la fin de ce bracage international non puni par la Cpi?

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :