Quand l’urbanisation étrangle l’Afrique

Quand la porosité des frontières qui séparent les villes des campagnes se rétrécit, il devient immanquable de constater le contraste entre les deux mondes qui émergent de façon parallèle, opposés par la modernité, les valeurs, la tradition, bref, « les manières d’être et d’agir » dont parlait Yves Grafmeyer, lesquelles restent stimulées par ce qu’il appelait la « massification des opinions et des conduites » (y compris démographiques). Comment alors caractériser et exploiter l’urbanisation d’un continent à démographie bouillonnante ?
(Crédits : DR)

Il est de prime abord, à noter que les évolutions des deux « mondes » ne risquent pas de s'arrêter de sitôt, d'autant plus que leurs différences sont nettes. Il faut ainsi pouvoir créer un développement harmonieux des villes sur fond de cette relation complexe entre villes et campagnes dans une Afrique ou la densité urbaine a été multipliée par 6 en soixante ans.

Une urbanisation multifactorielle

En Afrique, l'urbanisation ne connait pas une évolution similaire à celle du revenu par habitant mais reste largement stimulée par l'étroitesse grandissante des rendements agricoles, pour partie imputable aux changements climatiques dans les milieux ruraux. Ce phénomène est mû par quatre critères fondamentaux, à savoir (i) une densité de peuplement agricole élevée, (ii) un écart important entre les revenus urbains et ruraux, (iii) le niveau d'instruction élevé en ville et (iv) une croissance urbaine rapide. La dynamique qui en résulte est si particulière qu'aujourd'hui l'étalement des villes africaines défie les normes et statistiques. En conséquence, il est devenu difficile de déterminer le point de départ et le point d'arrêt d'une ville, au point qu'il n'est plus d'accord sur ce qui relève de l'urbain parce que « la ville est partout et en toute chose », comme l'évoquaient Ash Amin et Nigel Thrift.

En Afrique subsaharienne par exemple, on voit émerger des régions métropolisées mues par des interactions qui dépassent les frontières, comme à Lomé, du fait de la fragmentation politique de la façade maritime. En Afrique du Centre, la proximité transfrontalière entre N'Djaména, Bangui, Yaoundé, Douala, Bujumbura, Brazzaville et Kinshasa, meuble des échanges de plus en plus accentués entre ces grandes villes et capitales qui se transforment en régions métropolisées dont le développement creuse l'écart avec les villes intérieures de chacun de ces pays. Elles s'inscrivent tout à fait naturellement dans des relations d'interdépendance, ce qui fait d'elles de véritables « systèmes ouverts » tout en dessinant ce qui s'apparente à un mélange subtilement dosé de villes champignons et globales (en partie et à leur échelle) qui interagissent dans un rapport de coopétition énamouré. C'est en substance l'expression même du « cities as systems within systems of cities ».

Trouver un cosmos dans le chaos

A ce stade, autant dire qu'entre l'habitat spontané des migrants, la propension des catégories sociales aisées à s'attribuer les zones jugées les plus paisibles ou agréables et la segmentation entre lieux de travail (plus ciblés et concentrés dans les grandes villes) et d'habitations ; l'enjeu réel de la métropolisation reste éminemment territorial. En effet, l'étalement des villes, sans cesse à la conquête des espaces, marque un distinguo entre la croissance de la population dans les centres-villes, dans les banlieues et dans les couronnes périurbaines qui évoluent dans une discontinuité quantitative (nombre d'habitants) et qualitative (vie socio-économique et politique). Ces évolutions sont toutefois décorrélées, ce qui a fait dire à Emile le Bris qu'en Afrique, « les villes dévorent leur espace environnant sans logique apparente », car lorsqu'une ville voit sa population doubler, elle triple l'espace qu'elle consomme ; ce qui n'échappe sans doute pas à des logiques économiques, peu ou prou.

Une urbanisation hyper accélérée peut entraver l'industrialisation et le développement, d'où la nécessité de résorber le caractère répulsif des campagnes et villages, et d'y créer des emplois tout en améliorant la qualité de vie des habitants. Ce serait un moyen décisif pour épargner à beaucoup, l'attrait de la ville, lequel reste stimulé par les effets d'une croissance boulimique, menant presque fatalement à en faire des réceptacles d'une immigration hyperactive induisant l'éclatement spatial de la ville sur fond de bidonvilisation.

Au regard de ce qui précède, et sachant qu'il n'existe pas de modèle urbain idéal, l'Afrique est appelée à construire le sien dans une logique de durable et surtout endogène, pour espérer se développer harmonieusement. D'où la nécessité de prêter attention au bruit de fond qui raconte les solutions locales. Sinon elle est condamnée à périr, étranglée par une urbanisation non maîtrisée.

(*) Ingénieur du bâtiment. Il se définit davantage comme un « socioingénieur » du fait de son engagement au profit du développement des bâtiments et villes durables en Afrique. Président de Construire pour demain, association de promotion des bâtiments et villes durables en Afrique, il est aussi cofondateur de Starksolutions, cabinet de conseil en intelligence territoriale.

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