Libye : fin de la guerre civile ou paix en trompe-l’œil ?

Si le pays sombre à nouveau dans le chaos et le factionnalisme, les espoirs d'une vie meilleure pour les Libyens seront anéantis pour de longues années encore.

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(Crédits : Stringer .)

Le 10 mars dernier, dans la ville de Syrte, les différentes factions libyennes se sont entendues pour former un nouveau gouvernement intérimaire afin de mettre fin à la guerre civile qui sévit dans le pays depuis 2014. Très complexe, cette guerre opposait de multiples factions et alimentait les ingérences étrangères.

Pour faire simple, l'ouest du pays, la Tripolitaine, était dominé par le Gouvernement d'Union nationale (GUN), reconnu par l'ONU, dominé par les islamistes et soutenu par la Turquie et le Qatar.

L'est, la Cyrénaïque, était quant à lui dirigé depuis Tobrouk par les membres de la Chambre des Représentants en exile, et dont le bras armé est l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar. Cette faction était soutenue par la Russie, la France, les Émirats arabes unis, l'Égypte et l'Arabie saoudite.

Le sud du pays, notamment le Fezzan, était partagé entre plusieurs factions, l'ANL étant parvenu à contrôler la majorité de la zone en y expulsant l'État islamique (Daesch). A cette équation se rajoutent de multiples milices, groupes islamiques armés et guerriers tribaux, alors que des pays comme la Turquie et la Russie entretiennent des milliers de mercenaires. Bien entendu, l'insécurité était généralisée, l'économie quasiment à l'arrêt, alors que le pays est riche en hydrocarbures, les destructions massives. L'espoir dans un avenir meilleur, souhait de la majorité des Libyens qui subissent le conflit, semblait lointain.

Un gouvernement équilibré et stable ?

Le nouveau Premier ministre désigné pour diriger le gouvernement intérimaire est Abdulhamid al-Dabaiba. Cet ancien homme d'affaires, perçu généralement comme neutre dans les querelles inter-libyennes, a pour mandat de préparer les prochaines élections présidentielles et législatives qui doivent avoir lieu fin décembre 2021. La composition de son gouvernement paraît relativement équilibrée, bien que certaines forces vives du pays y soient sous-représentées, notamment le maréchal Haftar. Fruit d'un compromis durement dégagé, il donne, et c'est un espoir, l'image d'une certaine stabilité.

Néanmoins, plusieurs éléments pourraient ruiner tous les efforts accomplis. En premier lieu, les sources profondes du conflit (comme la répartition de la manne pétrolière, le rôle des milices ou encore les ressentiments entre factions) ne sont pas réglées, mais mises sous cloche.

En deuxième lieu, les éléments extérieurs sont toujours présents, et notamment les Russes et les Turques. Il convient de souligner qu'al-Dabaiba entretient des relations très étroites avec Ankara, dont le soutien aux mouvements islamistes a été démontré. Le nouveau Premier ministre a également des rapports troubles avec les Frères musulmans, qui se positionnent pour être en position de force pour les échéances électorales de la fin de l'année.

En troisième lieu, des groupes islamiques armés, bien qu'affaiblis, sont toujours présents dans le sud du pays, qui sert de base arrière aux opérations terroristes dans le Sahel. A cette liste non exhaustive d'obstacles, il convient d'ajouter un autre élément qui conserve des implications sécuritaires pour l'Europe : les flux migratoires, qui transitent par la Libye.

Le jeu de la Turquie

Le président turc Erdogan n'a pas fait mystère de sa volonté de jouer un rôle de premier plan en Libye. Il s'est ainsi assuré qu'al-Dabaiba respecterait les accords passés en 2019 entre le GUN et Ankara, à savoir une présence militaire permanente turque dans le pays, une part réservée pour les hommes d'affaires turcs dans la reconstruction du pays et la nouvelle délimitation des zones économiques exclusives entre les deux États, très à l'avantage d'Ankara et empiétant sur les espaces maritimes grecs. Porté par une idéologie néo-ottomane (la Libye a fait partie de l'Empire ottoman jusqu'en 1912), Erdogan pourrait bien réussir à établir un quasi-protectorat sur le nouveau gouvernement, au mépris de la souveraineté nationale pourtant chère aux Libyens, fatigués d'être au centre d'un jeu entre puissances étrangères. Ce scénario serait en outre dangereux pour l'Europe.

D'une part les mouvements d'obédience islamiste comme les Frères musulmans pourraient profiter de la bienveillance d'Ankara, d'autre part cela permettrait à Erdogan de contrôler in fine les flux migratoires transitant en Libye pour exercer un chantage sur l'espace européen, comme il l'a déjà prouvé à de multiples reprises en menaçant Bruxelles de laisser passer les millions de réfugiés présents sur le sol turc, à la porte de l'Europe. La tâche du nouveau gouvernement libyen est ardue, l'ingérence très probable de la Turquie pourrait gâcher les efforts consentis.

Et si la guerre reprend ?

Les conditions d'une reprise de la guerre civile sont bien présentes. Quels futurs sont envisageables ? Si la transition s'effectue bien, les risques d'une Libye dominée par les islamistes et la Turquie sont réels, ce qui n'assurerait ni la sécurité, ni la stabilité à long terme (sans évoquer les risques pour l'Europe).

Si le pays sombre à nouveau dans le chaos et le factionnalisme, les espoirs d'une vie meilleure pour les Libyens seront anéantis pour de longues années encore. Dans l'échelle du souhaitable, tant pour les Libyens que pour les Européens, il faut parfois accepter la solution la moins pire. Sécurité, stabilité, souveraineté, telle est l'équation qui permettrait à la Libye de se redresser et d'assurer un avenir meilleur à ses enfants. La faction qui semble la plus à même pour réaliser ce projet est encore celle du maréchal Haftar.

Certes, il s'agirait d'un régime fort s'appuyant sur l'armée. Imparfaite, cette solution est néanmoins celle qui garantirait le mieux une Libye à la fois unie, indépendante et sécurisée, assurant les conditions de la reconstruction économique et sociale, tout en combattant les groupes islamiques armés et gérant les flux de migrants.

(*] Matthieu Anquez est président d'ARES Stratégie et expert en géopolitique

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