Gouverner, c’est communiquer

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Hamza Hraoui est communicant, spécialiste en affaires publiques
Hamza Hraoui est communicant, spécialiste en affaires publiques (Crédits : DR.)
La communication n'est pas un tout, évidemment, mais elle sert assurément l'action pour susciter l'adhésion des gens. Les politiques doivent savoir la manier pour renforcer leurs actions publiques.

Depuis quelques jours, les communiqués successifs du gouvernement marocain et les séquences de communication qui ont accompagné la gestion de la crise pandémique sont sur toutes les lèvres.

Le philosophe italien Antonio Gramsci avait vu juste lorsqu'il avait professé que '' la crise est le moment où l'ancien ordre du monde s'estompe et où le nouveau doit s'imposer en dépit de toutes les résistances et de toutes les contradictions ''. Car cette même crise nous offre probablement une opportunité unique pour porter le débat autour d'un sujet plus complexe : l'importance du " spin doctoring '' pour nos institutions. Cette pratique indispensable pour que le décideur public donne du poids à ses choix.

Nos hommes politiques n'ont plus le choix, ils doivent moderniser leur communication

Ils ont du mal à intégrer la notion d'interdépendance permanente entre politique, communication et opinion publique. Or, aujourd'hui, on ne peut plus omettre la communication, quand on vit avec l'immédiateté et la surconsommation de l'information impulsées par le digital. Ce phénomène a profondément bouleversé la relation autorité-public, obligeant les hommes politiques à revoir en profondeur leurs messages et leur organisation. Au Maroc,ces derniers seront de plus en plus amenés à s'expliquer, détailler et être en conversation permanente avec l'opinion publique. Ils doivent surtout davantage communiquer, et communiquer juste face à des citoyens-experts. Certains politiques délaissent volontairement le métier de la communication peut-être par peur de partager l'information et donc le pouvoir... Qu'ils se rassurent, la maîtrise de l'information et de la communication est justement la clé du pouvoir.

Reconfinement et déconfinement, un cas d'école

Quand El Otmani voulait défendre le plan de déconfinement devant le parlement le 10 juin dernier, il était déjà trop tard, la bromance entre opinion et gouvernement débutée en mars commençait à se fissurer. Non seulement ses arguments n'étaient pas les bons, parler de faits et rien que de faits, qui plus est sont datés, n'est pas toujours recommandé lorsqu'on veut s'adresser à l'émotion des gens, mais il était inaudible. Et il faut remonter plus loin pour le comprendre l'origine du mal : comme quatre semaines avant lorsqu'il s'est illustré lors de sa deuxième intervention télévisée. Les Marocains s'attendaient cette fois à des informations nouvelles et officielles, sur les suites du premier confinement et une éventuelle sortie de l'Etat d'urgence sanitaire. Le chef de gouvernement avait pourtant une vraie carte à jouer : celle d'engager les Marocains derrière lui, en capitalisant sur les acquis des actions préventives prises au bon moment, en clarifiant les enjeux, en montrant aux gens une vision et un but impliquant, clair et solide. Mais ce qu'il lui arrivait était plus cruel. Plus il parlait aux médias et plus l'intensité du désir de l'entendre diminuait.Rien n'est plus terrible que de ne pas disposer du soutien de l'opinion publique quand on est en situation de crise. Vous perdez en crédibilité et en sérénité.

Pouvait-il vraiment décider ? C'est la question que l'opinion s'est posée, et légitimement, tant la rareté de la clarté a marqué ces séquences.Mais dans ce cas, pourquoi prendre la parole ?

La réforme constitutionnelle de 2011 a pourtant octroyé au chef de la majorité le statut de chef du gouvernement avec des prérogatives institutionnelles inédites, pour un régime politique qui avait historiquement comme unique centre de gravité : la monarchie. Le chef de gouvernement peut donc en user tant sur la forme que sur le fond pour créer du lien avec les Marocains et développer son récit.

La communication n'est pas un tout, évidemment, mais elle sert assurément l'action pour susciter l'adhésion des gens. Les politiques doivent savoir la manier pour renforcer leurs actions publiques. Car,in fine,l'enjeu crucial est toujours celui de l'image. L'image cristallise à la fois la confiance et la fierté nationale. Une image vaut mille mots, disait Confucius, et malheureusement cette épitaphe peine à être inscrite au sommet de l'Etat, puisque c'est au chef de gouvernement de donner l'exemple.

L'image aussi est l'empreinte de l'autorité, utile à la démocratie puisque les deux sont liées. On a vu récemment comment la posture et le territoire sémantique du Chef du Gouvernement,désormais sa marque de fabrique, pénalisent son action. Au regard de son caractère, son image dans le pays finit par handicaper la plupart de ses prises de parole.

Les communicants doivent monter en compétence, les décideurs, eux, installer la confiance

Je plaide donc pour une prise de conscience urgente de l'importance d'une communication publique créatrice de valeur et utile pour la construction démocratique. Et c'est à nous, ''communicants'', de pousser vers cette démarche. Travaillons avec responsabilité. C'est-à-dire ? Nous devons être des pédagogues en permanence. La pédagogie n'est pas la propagande, et la communication publique c'est surtout et avant tout de la pédagogie. Elle est là pour informer, pour permettre de transmettre des messages, pour aider à prioriser, pour expliquer et justifier les décisions. Elle est nécessaire pour la démocratie parce qu'elle doit être authentique et vraie. Elle ne vise pas non plus à tuer la créativité. C'est le cas par exemple du Premier ministre canadien élu en 2015, Justin Trudeau. En plus d'avoir installé de nouveaux modes de communication avec ses citoyens, même lors de discours solennels, il a adopté une posture définitivement conversationnelle, mais sans qu'elle ne piétine sur sa stature de chef d'Etat.

Créer un service de communication du gouvernement

Pour définir cette pédagogie que j'appelle de mes vœux, le communicant doit être intégré au cœur du point névralgique du pouvoir : le processus de décision au sein des ministères et des institutions. Il doit travailler en pleine confiance et sur le même piédestal que le directeur de cabinet, assister aux définitions des projets structurants, aux réunions de crise dans les " situation room ", etc. Cette proximité facilitera la pédagogie et les électeurs auront alors en face d'eux des dirigeants véritablement soucieux de leur rendre des comptes, de les associer aux choix comme aux renoncements, bref, il s'agit ici d'un cercle vertueux où la démocratie prend toute sa place. Enfin, un service de communication du gouvernement devra être créé ad hoc et mis sous la tutelle du chef de gouvernement. Il centralisera, harmonisera et diffusera les messages, pour que l'action publique gagne en clarté et pour éviter les couacs de communication entre ministères.

C'est un enjeu qui dépasse celui des fonctionnaires et des élus. Ce déficit de communication dans un monde qui va très vite peut mener à une inexorable déconstruction de la confiance, entre l'opinion publique et les décideurs. Car ce déficit fragilise non seulement l'expression des figures d'autorités, mais accélère les crises du politique, des médias et des entreprises. C'est à nous communicants et décideurs d'y mettre fin en amorçant un changement méthodologique, mais surtout éthique, capable de redonner à la communication publique au Maroc et en Afrique son utilité et sa légitimité.

Communiquer ce n'est pas plaire, communiquer, c'est utile pour agir. Communiquer ce n'est pas gouverner, mais on ne plus gouverner sans communiquer.

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