Covid-19 en Afrique : à toute chose malheur pourrait-il être bon  ?

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Malado Kaba, ancienne ministre de l'Economie et des finances de Guinée.
Malado Kaba, ancienne ministre de l'Economie et des finances de Guinée. (Crédits : DR.)
Chez les Grecs anciens, la crise n'a pas cette connotation négative que nous lui connaissons. C'est un moment de «décision» et de «jugement».Et cette pandémie de covid-19, malgré ses conséquences négatives, est peut-être pour l'Afrique un moment clé pour agir dans trois domaines.

Digitaliser l'administration, un impératif pour un secteur public performant au service des populations.

Le secteur public est un puissant vecteur d'inclusion à condition qu'il opère sa mue. La digitalisation sous-tend cette mutation. S'il est une chose à la fois intéressante et ironique dans cette crise, c'est la célérité avec laquelle certains ont maintenant embrassé les nouvelles technologies dans nos administrations. Avec le télétravail, beaucoup reconnaissent les mérites de ces outils pour transformer un secteur public, trop souvent marqué par des pratiques surannées, inefficientes et gangrené par la corruption. Cette pandémie serait bien en passe d'obtenir, rapidement, ce que des ministres résolus n'ont réussi à obtenir qu'après d'énormes efforts et lentement. Pourtant, digitaliser notre secteur public est primordial. Cela permet plus de transparence, d'efficacité et de redevabilité ainsi qu'aider à lutter contre la corruption. Une administration plus digitale serait à même de délivrer de meilleurs services publics, nécessaires à nos concitoyens et à nos économies.

Les avantages à digitaliser l'administration sont connus: rationaliser les processus pour travailler plus vite et mieux; améliorer la coordination entre ministères; et accroître la transparence. En Guinée, le développement d'applicatifs pour le budget et les marchés publics avait permis entre 2016 et 2018 la publication d'un guide du budget pour le citoyen et de rapports liés aux opérations de marchés publics, jusque là hors du domaine public. Cela avait été des avancées notables.

Cependant, il reste beaucoup à faire comme le montre le dernier rapport portant sur l'indice de développement du e-gouvernement des Nations unies. Parmi les pays ayant un indice inférieur à 0,25,14 sont africains contre une moyenne africaine de 0,34. La marge de progression est donc importante et devrait engendrer des actions déterminantes à court et moyen termes pour améliorer la gouvernance, fournir de meilleurs services publics et atteindre les Objectifs de développement durable.

La pandémie de Covid-19, une invite à accélérer le contenu local

Cette crise sanitaire nous rappelle la dépendance de nos économies, notre faible diversification et surtout notre insuffisante capacité à transformer ce que nous cultivons et extrayons de nos sols. La part du commerce inter-africain demeure faible, se situant à 15% du total des échanges de marchandises de l'Afrique en 2016, soit $129 milliards. Ce chiffre atteint 62% pour l'Union européenne.

En Guinée, Ebola nous avait appris que cette dépendance devait être réduite. Face à l'ostracisme grandissant dont nous avions fait l'objet, le gouvernement avait lancé un signal fort. Il adopté en 2017 une politique de contenu local et mis en place en 2018 un bureau de sous-traitance et de partenariat (BSTP). Toutefois, l'impact reste encore limité.

Pourtant, le contenu local est un des meilleurs moyens de partager la croissance créer la valeur et les emplois chez nous. En outre, il contribue à améliorer la mobilisation de ressources internes en élargissant la base taxable. Enfin,il est un facteur de valorisation des chaînes de production et à terme un facteur d'industrialisation. La pandémie offre donc cette opportunité de recentrer les politiques et programmes publics sur un développement plus endogène. Cette pandémie est un nouvel avertissement pour l'Afrique.

En Guinée, une initiative actuelle locale permet de faire « d'une pierre deux coups » en préférant l'achat de produits locaux pour les dons en vivres. L'objectif est double : soutenir nos agriculteurs, notamment les groupements de femmes, pour compenser en partie les pertes de revenus engendrées par la crise sanitaire,et participer activement à la chaîne de solidarité. Cette action devrait être poursuivie et pourrait constituer un élément de stratégie de sortie par le haut de cette crise.Mais la commande publique reste un des outils privilégiés pour accélérer le contenu local. Pourquoi ne pas par exemple préférer le riz local pour les achats de gros consommateurs tels que l'armée ?

« P » comme pandémie et participation

Parce que le succès d'une organisation repose, entre autres, sur sa capacité à tirer profit du potentiel de sa diversité, promouvoir la participation et l'inclusion de toutes les couches de la société, et notamment du secteur privé, y compris informel, est crucial. Alors que beaucoup de pays africains ont élaboré leurs plans de riposte Covid-19, l'implication de la société civile a été variable.En Guinée, des consultations plus larges sont à présent opérées à travers des enquêtes et rencontres virtuelles avec le secteur privé pour une réponse plus adaptée à ses besoins.

A cet égard, la question de participation trouve un écho particulier aux résultats de la dernière enquête de budget ouvert (EBO) publié par International Budget Partnership (IBP).Ces résultats montrent que le niveau global de participation est faible, avec un score de 14 sur 100. Or, cela est préoccupant dans un contexte qui voit de nombreux gouvernements engager des programmes budgétaires d'envergure. S'il est un moment où l'on se doit d'être transparent et inclusif dans la gestion des fonds publics, c'est bien maintenant.

La Guinée ne fait pas partie des 117 pays de l'EBO. Mais, elle pourrait très utilement capitaliser sur ses recommandations pour bâtir et renforcer la confiance avec les citoyens en général et le secteur privé en particulier.

La pandémie de Covid-19 est un moment clé, qui nous offre,en tant qu'Africains, l'opportunité de préférer à l'immobilisme et l'inertie, l'innovation et l'action pour une transformation durable et positive de nos sociétés et nos économies. Sommes-nous prêts à faire le bon choix ?

(*) Avec plus de 24 ans d'expérience professionnelle dans le domaine du développement international, Malado Kaba est la première femme nommée Ministre de l'économie et des finances de la République de Guinée, où elle a servi de 2016 à 2018. Elle y a atteint des résultats macroéconomiques record et contribué à améliorer la transparence, la gouvernance ainsi que lutter contre la corruption.  Elle a également été directrice-pays en Guinée de la fondation Tony Blair Institute for Global Change, après plusieurs années passées à la Commission européenne.

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