Covid-19  : en Afrique, le traçage numérique ne sera pas la panacée

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Cassandre Pignon, directrice régionale pour l'Afrique du Nord et de l'Ouest pour IDinsight,
Cassandre Pignon, directrice régionale pour l'Afrique du Nord et de l'Ouest pour IDinsight, (Crédits : C.P.)
S'il est vrai que les pays africains ont acquis une expérience dans la gestion des épidémies qui remonte aux années 1980, quid du traçage numérique des populations qui devrait participer à endiguer la pandémie du Covid-19 ?

Un mot d'ordre : tester, tracer, isoler. En ces temps de Covid, le monde entier s'efforce d'opérationnaliser ce dispositif qui tient en trois mots, et repose sur le traçage. Connu et bien maîtrisé par les gouvernements Africains, le traçage est le fait de retrouver et d'isoler les individus qui ont été en contact avec des cas confirmés ou présumés de Covid-19.

Traditionnellement, ce travail de fourmi est effectué par une armée de traceurs, qui appellent ou visitent les personnes et lieux avec lesquels les cas confirmés ont été en contact. Les contacts sont eux-mêmes testés, isolés et pris en charge, avant de répéter le cycle. En théorie, il n'y a besoin que d'un stylo et de papier, même si le recours aux applications de gestion des cas simplifie la mécanique. Une mécanique in fine lourde à mettre en place, mais robuste en termes de mise en œuvre, non? En réalité, cette méthode permet de freiner la transmission, si et seulement si le traçage manuel est plus rapide que la transmission et permet de la devancer.

Les applications de traçage pour smartphones, nées en Asie, commencent à faire leur apparition en Afrique, et notamment en Afrique du Nord. Grâce à la géolocalisation, ces applications visent à identifier si un individu s'est trouvé à proximité d'une personne contaminée. La possibilité d'un traçage plus rapide, quasi instantané, est séduisante. Ces applications permettent aussi, a priori, d'identifier des individus qui seraient passés à travers les mailles de la méthode traditionnelle : qui peut faire une liste des personnes qui étaient à l'épicerie que l'on a visitée lundi dernier ? En Corée du Sud et à Singapour, le contrôle de la transmission a été partiellement attribué à ces applications. Pourtant, malgré le battage médiatique, ces applications géo-spatiales seront difficiles à mettre en œuvre sur le continent.

Compléter - et non remplacer - une stratégie de santé publique

Au risque de répéter une évidence, une application de traçage numérique n'aura l'impact escompté que si des tests précis, gratuits, aux résultats rapides sont déjà largement accessibles au public sur tout le territoire - ce qui n'est pas encore le cas partout sur le continent. Une application ne permet pas non plus de faire l'économie d'une infrastructure physique : le traçage numérique ne brisera la transmission que si les individus ont les moyens physiques de s'isoler en attendant les tests et les résultats - à la maison ou, idéalement, dans une infrastructure dédiée. Ils auront également besoin d'un accès à l'aide sociale (indemnités maladie, transfert monétaire).

Ces applications nécessitent une utilisation généralisée - une condition difficile à remplir

Pour être pleinement efficace, on estime qu'une même application doit être téléchargée et utilisée activement par la moitié de la population - un chiffre jamais atteint à ce jour,même en Islande avec 40% de téléchargement. Même en milieu urbain, on imagine mal atteindre de tels chiffres sur le continent africain. Les fondamentaux qui préviennent une utilisation généralisée - qu'il s'agisse d'une pénétration moindre des smartphones, d'un taux d'alphabétisation plus faible, de couverture réseau défaillante ou d'un manque de confiance entre le public et le pouvoir - réduiront l'efficacité du dispositif, notamment pour les plus vulnérables - personnes âgées, familles en situation de grande pauvreté, minorités.

Protéger la confidentialité des données

Ces applications suivent votre localisation à tout moment. C'est préoccupant pour nombre de citoyens qui se demanderont qui a accès aux données, comment elles sont utilisées ou ce qu'il en sera fait après la crise. Au-delà d'empêcher l'identification d'un utilisateur final, des précautions supplémentaires sont nécessaires : rendre le code « open source », limiter la durée de stockage des données, s'engager à fermer l'outil après la pandémie. Mais encore : mettre en place un comité de surveillance et une hotline, partager l'information dans les médias - cela devrait améliorer la transparence et la confiance et donc l'utilisation, mais cela aura aussi un coût.

Encourager l'adoption: les leçons des sciences comportementales

Rendre l'utilisation obligatoire est une fausse bonne solution : cela nuira probablement à l'utilisation au quotidien, difficilement contrôlable. Les sciences comportementales nous disent qu'une stratégie de communication efficace reposera sur des messages positifs et des informations concrètes sur les comportements à suivre. Participer doit permettre au public de se sentir acteur de la pandémie, en protégeant sa famille, sa communauté et le bien public en général.

(*) Cassandre Pignon est la directrice régionale pour l'Afrique du Nord et de l'Ouest pour IDinsight, un organisme de recherche à but non lucratif qui utilise les techniques data de pointe pour aider les dirigeants à maximiser leur impact social. Ingénieur des Ponts et Chaussées, ancienne du cabinet McKinsey et ex-conseillère en gouvernance au sein de la Fondation Tony Blair pour l'Afrique, Cassandre est également diplômée de la Harvard Kennedy School.

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