L’incroyable histoire des Huguenots français et l’apartheid en Afrique du Sud (1/2)

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Professeur de droit international, Roger Koudé est titulaire de la chaire Unesco « Mémoire, Cultures et Interculturalité » de l'Université catholique de Lyon (UcLy).
Professeur de droit international, Roger Koudé est titulaire de la chaire Unesco « Mémoire, Cultures et Interculturalité » de l'Université catholique de Lyon (UcLy). (Crédits : R.K.)
Contre la volonté d'une composante importante de son propre camp politique, Frederik de Klerk a été avec Nelson Mandela les deux principaux architectes de la fin de l'apartheid...

Dans la longue histoire de l'Humanité, il y est parfois des faits si incroyables que l'on serait tenté d'admettre avec Emmanuel Kant qu'il s'agirait en réalité des ruses de la Providence pour rapprocher les peuples et les nations dans une perspective de paix perpétuelle.

Le 10 mai 1994, les représentants de toute l'Humanité se sont retrouvés en Afrique du Sud, à l'occasion d'un événement qui restera sans doute l'un des plus marquants du XXe siècle : l'investiture de Nelson R. Mandela comme président de la République de la « Nouvelle Afrique du Sud », marquant ainsi la fin officielle du système ségrégationniste d'apartheid en vigueur dans ce pays durant près de cinq décennies.

Ce 10 mai 1994, jour historique aussi bien pour l'Afrique du Sud que pour le reste du Monde, l'attention des observateurs les plus attentifs sera plus particulièrement retenue par deux grandes figures politiques : d'une part, Nelson R. Mandela, le célèbre prisonnier politique et farouche opposant anti-apartheid qui a connu 27 ans d'incarcération et, d'autre part, Frederik W. de Klerk, le dernier président de l'ère d'apartheid. Deux grands hommes de vision supérieure, deux avocats de formation, deux Prix Nobel de la paix, deux nationalistes, deux illustres et dignes fils de l'Humanité qui, par leur courage exceptionnel ainsi que leur détermination face à l'épreuve, ont marqué à jamais l'histoire de leur pays, l'Afrique du Sud qui est à elle seule tout un symbole et un message pour le reste du Monde...

Mais ce que l'on sait moins, c'est que Nelson Mandela et Frederik de Klerk sont deux figures hautement symboliques d'un lien historique et quasiment mystérieux entre la France et l'Afrique du Sud. En effet, et pour rester sur le seul registre de l'histoire de l'apartheid en Afrique du Sud, c'est avec un descendant des Huguenots (des Français donc), Daniel François Malan, que cette histoire a commencé en mai 1948 et elle va se terminer en mai 1994 avec un autre descendant de ces mêmes Huguenots : Frederik de Klerk, dont la famille d'origine s'est installée en Afrique du Sud en 1686, soit quelques mois seulement après la révocation de l'Edit de Nantes!

En effet, la présence huguenote en Afrique du Sud remonte justement à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685 avec, entre autres conséquences, l'exode massif des membres de l'Eglise reformée de France vers d'autres pays dont les Pays-Bas et la colonie néerlandaise d'Afrique du Sud.

Ces immigrés français, une minorité dans une colonie alors largement dominée par des paysans néerlandais (les Boers), seront d'abord installés à l'écart à une soixantaine de kilomètres au nord-est du Cap, dans un endroit connu aujourd'hui encore sous le nom de Franschhoek (le « coin des Français »). Mais, progressivement, ils vont être assimilés aux Afrikaners et perdre leur identité française dont ils ne garderont par exemple que les noms patronymiques.

Au commencement était un descendant des Huguenots !

L'histoire de l'apartheid institutionnel en Afrique du Sud a commencé en mai 1948 avec la conquête du pouvoir suprême par le Parti national réunifié (une émanation en particulier du Parti national purifié, Gesuiwerde Nasionale Party en afrikaans) et son leader charismatique, Daniel F. Malan. Ce fut une victoire étriquée certes, mais symboliquement forte devant le Parti Uni de l'inattaquable Jan Smuts, un héros de la Seconde Guerre mondiale et une personnalité internationalement reconnue qui a permis à l'Afrique du Sud d'être un Etat membre fondateur des Nations Unies. Jan Smuts est aussi connu pour être le principal rédacteur du préambule de la Charte onusienne de 1945...

En accédant au poste de Premier ministre le 4 juin 1948, Daniel F. Malan va mettre en œuvre une politique axée notamment sur l'inégalité entre les Blancs et les non-Blancs, par l'affirmation de la supériorité des premiers par rapport aux seconds. Issu de l'aile dure du nationalisme afrikaner, Daniel F. Malan croyait sincèrement à la supériorité de la « race blanche » sur les autres peuples et était convaincu d'« assurer la sécurité de la race blanche [...] par le maintien honnête des principes de l'apartheid » ! Les thèses radicales défendues par le Parti national réunifié vont non seulement être progressivement mises en œuvre, notamment à partir de 1950 avec le « Groups Areas Act » (la loi fondamentale de l'apartheid), mais elles vont aussi séduire de plus en plus les communautés blanches autres que celle des Afrikaners.

Une parenthèse fermée par un autre descendant des Huguenots

Mais, ainsi que nous l'avons relevé d'emblée, cette histoire de l'apartheid en Afrique du Sud s'est terminée également par la volonté et par la clairvoyance d'un autre descendant de ces mêmes Huguenots, Frederik de Klerk que l'on oublie malheureusement assez souvent. En effet, contre la volonté d'une composante importante de son propre camp politique, Frederik de Klerk a été avec Nelson Mandela les deux principaux architectes de la fin de l'apartheid. Ce système politique ségrégationniste et suprématiste ayant été une parenthèse dramatique tant pour leur pays, l'Afrique du Sud, que pour le reste de l'Humanité.

Ainsi donc, si le premier dirigeant de l'Afrique du Sud de l'ère de l'apartheid (Daniel F. Malan) était un descendant d'une famille d'immigrés français arrivés dans ce pays en 1688, le dernier de cette ère est issu de ces mêmes Huguenots, sur un registre toutefois absolument différent qui fait de Frederik de Klerk un homme politique de la même stature que son célèbre co-équipier Nelson Mandela ou Mikhaïl S. Gorbatchev pour l'ex-Union soviétique.

On ne peut que s'étonner de savoir également que ce sera encore un autre descendant des Huguenots, Eugène N. Terre'Blanche, qui sera le principal et farouche adversaire de Frederik de Klerk et de Nelson Mandela durant la période des difficiles négociations devant aboutir à la fin de l'apartheid. Eugène Terre'Blanche fut le chef de file du fameux Mouvement de résistance afrikaner (Afrikaner Weerstandsbeweging-AWB en afrikaans), un mouvement politique et paramilitaire afrikaner connu pour ses tendances ouvertement néonazies et qui militait activement pour le maintien de l'apartheid. D'ailleurs, Eugène Terre'Blanche et ses partisans iront jusqu'à menacer de prendre le pouvoir par la force et par les armes si le gouvernement de Frederik de Klerk « capitulait » devant le Congrès national africain de Nelson Mandela.

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