L'Afrique mérite mieux que l'énergie informelle

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(Crédits : SF)
Le problème n'est pas de savoir s'il faut ou pas produire de l'électricité en Afrique. La question est : faut-il le faire rapidement et produire de l'électricité abondante et bon marché - comme en a cruellement besoin l'Afrique - ou bien faut-il, comme le veulent la Commission européenne et les ONG environnementales, les contraindre « à ne pas nous copier » et imposer à l'Afrique la production d'énergies renouvelables ?...

La Tribune Afrique a organisé ce 23 avril, sous la conduite de Marie-France Réveillard, un débat très intéressant intitulé « La riposte africaine face au Covid-19 » qui a indiqué comment, malgré les difficultés, tout est mis en œuvre pour sauver des vies. De nombreuses informations pertinentes ont été partagées par des personnes africaines qui maîtrisent très bien leur sujet. En particulier, Vera Songwe, Secrétaire exécutive de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA), a bien su démontrer que l'Afrique avait besoin très rapidement de liquidités afin de faire face aux besoins les plus élémentaires de la population et éviter, au-delà de la crise sanitaire, une crise alimentaire. Elle a également expliqué que la dette africaine de 365 milliards de dollars est essentiellement une dette commerciale de 340-346 milliards de dollars. On voit donc mal comment des états européens pourraient décider de l'annuler, d'autant plus que les pays africains n'ont aucune intention de demander son annulation ni d'y faire défaut. On apprend aussi comment l'Afrique a su, grâce à la flexibilité de son « économie informelle », s'adapter rapidement à la crise. Mais il n'en demeure pas moins que la croissance négative (-1,8%) est très préoccupante, car elle pourrait générer 48 millions de nouveaux pauvres.

Lorsque cette crise sanitaire sera sous contrôle, les politiques publiques africaines devront œuvrer pour répondre aux défis du moyen et long terme et créer un modèle de développement qui tienne compte de la réalité africaine. L'expérience positive de la contrainte du télétravail provoqué par la crise révèle que la digitalisation en sera un élément moteur, d'autant plus que ces dernières années c'est le secteur tertiaire qui a été le principal moteur de la croissance africaine. L'accès à l'Internet à haut débit devient donc indispensable et devrait être généralisé.

Mais quelle est la condition de base pour pouvoir développer « l'économie informelle » et la digitalisation ? Disposer de l'énergie ! Or les invités à l'émission n'ont pas prononcé une seule fois le mot « énergie » au cours du débat. Certes, en soulignant qu'il faut des infrastructures, les initiés peuvent penser à l'énergie, mais ce n'est pas suffisant ; il convient de le dire explicitement parce que c'est la condition sine qua non. L'Afrique ne pourra pas se développer sans énergie abondante et bon marché. C'était d'ailleurs la condition mise en avant par les Pères fondateurs lors de la création de l'UE. Il est urgent d'électrifier l'Afrique comme je le décris dans mon livre du même nom. Les écologistes profonds vont sans doute prétendre le contraire. Mais le problème n'est pas de savoir s'il faut ou pas produire de l'électricité en Afrique. La question est : faut-il le faire rapidement et produire de l'électricité abondante et bon marché - comme en a cruellement besoin l'Afrique - ou bien faut-il, comme le veulent la Commission européenne et les ONG environnementales, les contraindre « à ne pas nous copier » et imposer à l'Afrique la production d'énergies renouvelables ?

Est-ce éthiquement supportable que ces pays qui ont un besoin énorme d'électrification fassent comme la France qui gaspille l'argent qu'elle n'a pas pour produire de l'électricité prétendument verte comme le montre si bien Planet of the Humans, le dernier film produit par Michael Moore ? Jean-Pierre Riou résume bien la situation que certains voudraient imposer aux pays subsahariens : « Pour tenter de relancer notre économie après la mise au chômage partiel de plus de 9 millions de salariés, Bruno Lemaire vient d'annoncer un plan de soutien de 110 milliards d'euros. Pour comparaison, cette somme, jugée colossale pour notre budget, n'atteint même pas celle des 121 milliards que nos enfants devront finir de payer jusqu'en 2046 pour le seul soutien des contrats d'énergies renouvelables électriques passés avant 2018. La Cour des comptes, qui donne ce chiffre, considère que les conséquences financières de cette politique ont été mal évaluées ». Si c'est impayable pour la France, comment le sera-t-il pour les pays africains ? On ne peut s'empêcher de penser à la reine Marie-Antoinette qui, lorsqu'elle apprit que le peuple manifestait, répondit : « S'ils n'ont pas de pain, qu'on leur donne de brioche ! ».

Seuls 35% de la population africaine ont accès à l'électricité commerciale dont la fourniture est souvent aléatoire et intermittente. En conséquence, souvent, si pas toujours, ceux qui disposent d'un accès au réseau ont en réserve un générateur diesel qui leur permet de poursuivre leur activité lors des innombrables coupures ou délestages. Tant et si bien qu'une grosse partie de l'électricité consommée en Afrique est produite à partir de produits pétroliers. Même les prix bas actuels ne pourraient justifier une telle aberration que nous, Européens, avons abandonnée dans les années 1970.

Comme je l'ai développé dans un article paru dans La Tribune, les capacités de production d'énergies renouvelables intermittentes doivent être suppléées par des capacités équivalentes de génération conventionnelle afin d'assurer la fourniture continue de l'électricité en cas d'arrêt de la production par la nature. Dans l'UE, cette solution, quoique compliquée et chère, est réalisable puisque nous disposons d'une capacité de production classique en suffisance. Par contre, elle n'existe pas en Afrique, de sorte que les jours comme les nuits sans vent ou sans soleil, il n'y aura pas de production d'électricité. Chaque nouvelle centrale renouvelable intermittente devrait être assortie d'une nouvelle centrale thermique conventionnelle. Ce double investissement aberrant n'aura pas lieu évidemment. L'éolien et le solaire ne sont absolument pas des solutions pour un développement digne de ce nom en Afrique, même si dans les zones rurales, leur appoint est le bienvenu. Bien entendu la génération hydroélectrique n'est pas intermittente et constitue une solution renouvelable idéale pour l'Afrique qui dispose de grands fleuves tranquilles. Malheureusement, l'UE n'est pas prête à financer de tels projets afin d'avoir la paix avec les ONG environnementales qui ne supportent pas la construction de barrages et qu'on « touche » à la nature. C'est donc la Chine qui le fera !

Comment peut-on envisager un développement du travail digitalisé dans de telles conditions ? Si l'économie informelle permet une certaine croissance et offre de petits emplois, une « électricité informelle » sera incapable d'apporter une solution digne de ce nom. Sans électricité abondante, bon marché et stable, il n'y aura pas de développement, même pour « l'économie informelle ».

On remarquera au passage que les mots climat, environnement ou durable n'ont pas été prononcés au cours de ce débat ; il n'y a que les politiciens et les ONG européens de l'UE qui veulent le leur imposer, tandis qu'eux pensent à la création d'emplois. Et ils ont bien raison.

(*) Professeur en géopolitique de l'énergie à l'Université Libre de Bruxelles, Samuel Furfari est docteur en sciences appliquées (ULB), ingénieur polytechnicien (ULB), et président de la Société européenne des ingénieurs et industriels (SEII). Son dernier ouvrage s'intitule Énergie 2019, Hystérie climatique et croissance des énergies fossiles.

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