Le numéro de prestidigitation du 21 décembre

 |   |  1251  mots
Tido Adokou, Compliance Officer.
Tido Adokou, Compliance Officer. (Crédits : LTA)
Le moment vécu le 21 décembre dernier n'a rien d'historique pour les citoyens de la zone franc, section UEMOA.

L'enjeu principal de la question monétaire au sein de la zone CFA est la récupération complète des manettes permettant de définir et conduire une politique monétaire en accord avec les défis de la zone. Il n'en sera rien avec les annonces du 21 décembre qui, hélas, s'apparentent plutôt à un ravalement de façade destiné à calmer le puissant sentiment anti-français installé au sein de l'opinion publique africaine. Les annonces du 21 décembre font surtout apparaître au grand jour la summa divisio qui structure les adversaires du franc CFA entre « symbolistes » qui applaudissent les mesures cosmétiques du 21 décembre et « systémistes » partisans d'une réforme en profondeur de cette monnaie prioritairement à un changement de ses aspects symboliques.

Des annonces qui ne changent rien

Regardons les changements annoncés par les présidents ivoirien et français. Tout d'abord, la fin de la centralisation d'une partie des réserves de la BCEAO au trésor français. L'opinion publique africaine ne comprenait pas l'obligation faite aux états africains de laisser une partie de leurs avoirs chez l'ancienne puissance coloniale. Il s'agit de contrepartie à la convertibilité illimitée accordée par l'Etat français aux autres Etats de la zone franc. La raison d'être de ce dispositif tient à la structure essentiellement exportatrice des pays africains ayant le franc CFA en partage. Lorsque les recettes d'exportation se portent bien, il n'existe pas de difficulté pour les Etats africains à financer leurs importations et diverses autres opérations. En revanche, lorsque ces recettes baissent, les pays africains de la zone franc sont couverts par la garantie française de convertibilité illimitée. La centralisation d'une partie des réserves au trésor français va donc de pair avec la garantie française. On se demande alors au vu des annonces du 21 décembre comment le compte d'opérations disparaît, alors qu'en même temps la France continue d'être garante en dernier ressort des Etats de la zone CFA XOF. La France aurait-elle accepté de donner désormais sa garantie sans aucune contrepartie ? Mystère et boule de gomme... Le compte d'opérations basé au trésor français disparaît de Paris, mais où réapparaîtra-t-il ? Car de toute façon il faudra bien loger les réserves quelque part contre garantie de convertibilité. Quand c'est flou...

Le deuxième changement annoncé est celui du retrait de la France des instances de gouvernance de l'UEMOA à savoir la commission bancaire, le comité de politique monétaire et le Conseil d'administration de la BCEAO. En raison de sa garantie accordée, la France a un droit de regard sur la gestion monétaire qu'elle cautionne contre le dépôt d'une partie des réserves. La suppression du compte d'opérations étant actée, la disparition de la France des instances de décision est assez logique, même si subsiste étrangement en dernier recours la garantie française.

La troisième et dernière modification concerne le changement de nom. Exit le CFA pour désormais l'appellation Eco. La charge émotionnelle drainée par l'appellation CFA (Colonies françaises d'Afrique) est ainsi liquidée pour l'Eco, du nom de la monnaie commune de la CEDEAO en gestation accélérée depuis le sommet de Niamey de juin dernier. La zone CFA XOF est appelée à rejoindre les autres Etats de la CEDEAO dans cette nouvelle monnaie commune pour laquelle le Nigéria avait publiquement appelé les pays de l'UEMOA à rompre leurs liens avec le trésor français. La suppression du compte d'opérations malgré la survivance de la garantie en dernier ressort de la France satisfera elle les exigences du géant nigérian ? Cette garantie en dernier ressort disparaitra elle définitivement lorsque les conditions effectives du démarrage de l'Eco CEDEAO seront remplies pour tous les pays concernés ? Tant de questions sans réponses...

Pour récapituler, la situation post 21 décembre est la suivante. Le compte d'opérations tant critiqué qui servait de contrepartie à la garantie illimitée disparaît, mais ladite garantie française demeure en dernier ressort, à des conditions inconnues à ce jour. Le lien n'est donc rompu que de façade. Le symbole colonial qui persistait à travers l'intitulé CFA disparaît avec l'avènement du nom Eco. La France disparaît des instances de gouvernance de la nouvelle monnaie qu'elle continue pourtant de garantir. Les deux présidents ont d'ailleurs précisé lors de la conférence de presse du 21 décembre que l'activation de la garantie française en cas de crise pourrait permettre le retour son retour au sein des structures de décision de la nouvelle monnaie. Quid de l'objectif d'inflation calqué sur celui de la BCE à 2%, de la libre transférabilité des capitaux à l'intérieur de la zone franc, et de la parité fixe avec le seul euro ? Ces aspects, pourtant les plus importants du fonctionnement monétaire demeurent inchangés.

Une observation attentive des critiques adressées au franc CFA laissait poindre deux catégories de reproches. D'un côté, le rejet de tous les aspects qui renvoyaient aux origines éminemment coloniales de cette monnaie, fussent-ils symboliques. De l'autre côté, la critique du système de fonctionnement de cette monnaie qui condamne la zone CFA à la rigidité et à la poursuite d'objectifs monétaires calqués sur sa grande sœur européenne à laquelle est fixement arrimée. Cette ligne de fracture entre « symbolistes » et « systémistes » est apparue au grand jour après les annonces du 21 décembre, les premiers s'en réjouissant et les seconds alertant sur le caractère essentiellement cosmétique des changements annoncés.

Quelle réforme du franc CFA serait effectivement systémique ?

D'abord l'introduction d'un régime de change flexible dans un couloir de fluctuation. Le franc CFA gagnerait ainsi en souplesse pour s'adapter aux évolutions de la conjoncture mondiale qui influe directement sur ses recettes. Cette flexibilisation s'accompagnerait de la création d'un panier de devises avec les monnaies des divers partenaires commerciaux de la zone CFA à travers le monde. Le régime de change fixe actuel avec arrimage au seul euro fige le franc CFA dans une valeur factice qui ne représente pas sa vraie valeur et fait d'elle une monnaie domestique cachée sous l'euro qui est son paravent officiel. Sans l'introduction d'une telle réforme, nous ne récupérerons pas notre souveraineté monétaire. Nous serons toujours obligés de nous calquer sur la politique monétaire de la BCE, alors que nous n'avons pas les mêmes défis à relever que la zone euro.

Ensuite, une modification de l'ADN essentiellement exportateur des économies de la zone CFA. Majoritairement dépendantes de l'extérieur pour ses recettes, elles auront toujours besoin d'une garantie pour survivre aux périodes de tensions sur le front des matières premières. Il s'agirait donc de réduire l'exposition aux cours mondiaux des matières premières afin de moins subir les hauts et les bas.

Ces deux réformes en profondeur sont les seules au terme desquelles l'on peut réellement applaudir des changements dans le fonctionnement du franc CFA. Elles sont les seules qui rendront les manettes de la politique monétaire aux Etats de la zone CFA. Les annonces du 21 décembre sont donc clairement insuffisantes et s'en féliciter est une erreur dramatique dont nous nous rendrons compte quand il sera déjà trop tard.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 24/12/2019 à 21:29 :
Ce développement très clair, marquant la différence entre symbolistes et systémistes, manque tout de même de réalisme. L'idée de ne pas passer à un taux de change flexible tout de suite et maintenant, tout en préservant en backup une garantie de la France est motivée par la confiance des investisseurs. Pour une nouvelle monnaie, et connaissant l'Afrique,personne ne suivrait la zone eco sans garantie qu'en cas de catastrophe, il y ait une police d'assurance qui couvre les dégâts, fusse t-elle une garantie française. Au vu de ce qui s'est d'ailleurs passé avec le Nigéria et le Ghana, vite enrhumé quand les cours du pétrole ont baissé, les africains sont les derniers à qui on cherchera à faire confiance sans garantie. Ne l'avez vous pas dit vous même dans un de vos articles, on nous prête avec de forts taux d'intérêts aussi à cause de la confiance.
Je pense aussi que Ouattara et ses pairs de l'UEMOA sont prêts à avancer en zone Eco sans le Nigéria et le Ghana. Même si ce sont des économies fortes et viables, le fait qu'on ne s'entende même pas sur le siège de la Banque Centrale que le Nigéria cherche à récupérer à tout prix n'est pas de nature à rassurer en zone UEMOA.
Enfin, la grande frayeur est dans notre statut économique d'exportateur vers l'extérieur. Aucun signe probant ne montre que cela va changer demain, et que nous pourrons échanger des produits finis entre nous en zone ECO. Forcer le passage à une monnaie de pays industrialisé alors qu'on est des pays sous industrialisés qui vendent des matières premières qui elles mêmes coutent de moins en moins chères... en tout cas, quand ça va nous exploser à la gueule à tous, ceux qui se disent africains défenseurs de nos droits avec des passeports français pourront nous regarder pleurer. c'est le seul chatiment qu'on pourra leur infliger

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :