Le Mali à la veille de l’élection présidentielle : le défi lancinant de la sécurité

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(Crédits : DR.)
Alors que l'opération Barkhane s'installe dans la durée au Sahel, le Mali, à l'instar d'autres pays de la région, connaît des défis lancinants de sécurité. Certains évoquent même la possibilité que, dans certaines régions, notamment dans le nord du pays et au centre, malgré le déploiement de la MINUSMA (Mission des Nations unies au Mali), la sixième élection de l'histoire de ce pays, qui verra s'affronter 24 candidats, dont le chef de l'Etat actuel, Ibrahim Boubakar Keïta, dit «IBK», ne puisse pas se tenir régulièrement.

Certains pointent aussi du doigt le gouvernement -qui a démenti ces allégations pour des alliances ad hoc avec des milices peu contrôlables pour tenter de contrer des groupes terroristes. L'attaque du 29 juin contre le centre de commandement de la force G5 Sahel à Sévaré montre la difficulté de la sécurisation du pays contre les forces jihadistes.

Le commandant de la force Barkhane, le général français Bruno Guibert, pointait aussi récemment la montée des opérations de déstabilisation des groupes armés terroristes. Il remarquait en particulier que «ce qui éradiquera les terroristes, c'est de couper le lien entre eux et la population. Pour cela, il faudra le retour de l'Etat, des militaires, de la justice, de la sécurité dans les zones abandonnées. Quand les habitants n'auront plus peur de leur armée, quand ils auront confiance en leur administration, ce lien n'aura plus lieu d'être».

Il soulignait aussi que la mise à niveau de l'armée malienne, dont il soulignait les progrès, pourrait bien prendre 15 ans. Sans doute en va-t-il également des infrastructures de l'Etat : système de gouvernance, de lutte contre la corruption, capacité de contrôle sur le pays. Tout indique enfin que les espoirs, peut-être quelque peu exagérés, mis dans les Accords d'Alger de 2015 d'une réconciliation entre l'Etat, les séparatistes touaregs et d'autres groupes armés, sont aussi largement douchés et qu'une crise de confiance empêche l'implication de la société civile dans une opération de réconciliation nationale.

Si le premier défi est, bien sûr, la sécurité du scrutin, les candidats opposés à IBK, notamment Soumaïla Cissé, auront certainement pour principal programme de dénoncer l'incapacité du président sortant à mettre fin à la guerre, à réconcilier les différentes communautés et à mettre fin à une corruption trop peu combattue.

Sur le plan des droits humains, le dernier rapport de l'ONG Human Rights Watch faisait état d'améliorations, quoiqu'encore timides, liées à la mise en place en 2014 de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation, tout en faisant part de son inquiétude sur la trop faible poursuite des militaires mis en cause dans des exactions envers les civils, l'utilisation d'enfants soldats non seulement par des groupes terroristes, mais aussi par certains groupes liés au gouvernement et la lenteur de la lutte contre les trafics impliquant des personnes liées à l'Etat. Quant à la corruption, selon l'ONG Transparency International qui place le Mali au 122e rang sur 180 en termes d'indice de perception de la transparence, elle paraît particulièrement concerner le secteur de la police. La direction du Trésor français notait aussi une trop grande lenteur dans les déclarations de patrimoine des hauts fonctionnaires dans le cadre de la nouvelle loi sur la lutte contre l'enrichissement illicite.

Sur le plan économique, la situation reste également contrastée, selon la Banque africaine de développement. D'un côté, certains progrès ont pu être constatés notamment dans la mobilisation des ressources fiscales, budgétaires et douanières dans le cadre d'une décentralisation qui, à terme, devrait permettre d'opérer une meilleure allocation des ressources. Il en va de même dans la gestion des services sociaux et la fourniture des services de base. Toutefois, tant la situation sécuritaire que la passation des marchés publics et la performance des administrations publiques compromettent le développement durable de la croissance. Le Mali reste ainsi le 175e pays sur 188 en termes d'indice de développement humain, les populations les plus pauvres se concentrant à 90% dans les zones rurales du sud.

Dès lors, le premier défi pour les élections de juillet 2018 sera d'assurer une stabilité accrue du pays qui ne pourra provenir que d'un plus large accord entre les différents groupes qui le composent. Pays démocratique et objet de toutes les attentions de la communauté internationale en raison de sa position géopolitique centrale et des enjeux de sécurité globaux qu'il pose, le Mali a certainement une chance d'être un pays plus apaisé. On ne peut qu'espérer que l'après-présidentielle donnerait à l'ensemble des candidats une motivation accrue pour travailler ensemble. L'exemplarité de l'Etat est certainement, de ce point de vue, une condition essentielle.

Certains analystes ont ainsi pu parler d'un aveuglement devant l'«effondrement politique» du Mali et d'un «manque de vision» largement partagé, masqué par un consensus de façade. Celui-ci ne saurait en tout cas dissimuler un très fort pessimisme de la société malienne quant à l'avenir du pays, qui, au-delà de la pauvreté, explique aussi la migration. La déconnexion entre la classe politique et la société, qui n'est certes pas propre à ce seul pays, semble atteindre des proportions particulièrement anxiogènes au Mali en raison de sa situation sécuritaire et des vrais risques pour l'unité du pays.

La communauté internationale, comme le soulignait ainsi Joseph Brunet-Jailly, ne saurait se désintéresser de la période qui suivra cette élection et doit pousser pour que les divisions factices, plus liées à des familles et à des clans, cèdent le pas devant l'intérêt national.

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* Nicolas Tenzer est également conférencier international sur les questions géostratégiques et l'analyse des risques politiques, auteur de trois rapports officiels au gouvernement, dont deux sur la stratégie internationale, et de 21 ouvrages, notamment de Quand la France disparaît du monde (Paris, Grasset, 2008) ; Le monde à l'horizon 2030 : la règle et le désordre (Perrin, 2011) ; et La France a besoin des autres (Plon, 2012).

Twitter : @NTenzer

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