Rémy Rioux : « Nous devons en finir avec cette image d’un continent démuni qui ne serait que le terrain de la solidarité »

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Casablanca, une des plus grandes métropoles économiques du continent africain.
Casablanca, une des plus grandes métropoles économiques du continent africain. (Crédits : DR.)
L'Agence française de développement (AFD) publie aujourd'hui « L'Atlas de l'Afrique - AFD, pour un autre regard sur le continent ». Entre prospectives socio-économiques, démographiques et climatiques, Rémy Rioux, directeur général de l'AFD, revient sur les principaux enseignements de cette étude, en soulignant l'apport du continent pour le reste du monde dans un contexte de pandémie mondiale.

« J'ai toujours eu cette intuition qu'il fallait parler du « tout Afrique » et arrêter de segmenter géographiquement le continent. Nous devons prendre la pleine mesure de l'Afrique dans sa globalité. Dès mon arrivée à la direction générale de l'AFD en 2016, nous avons élaboré une stratégie à cette échelle et revu notre organisation », explique Rémy Rioux, à la veille de la sortie de « L'Atlas de l'Afrique - AFD, pour un autre regard sur le continent », publié ce 26 août aux éditions Armand Colin.

A travers cet ouvrage, préfacé par Vera Songwe, Secrétaire exécutive de la Commission économique pour l'Afrique (CEA), l'Agence française de Développement (AFD) analyse l'ensemble de ses données africaines. « Aujourd'hui, nous disposons de 600 collaborateurs sur le terrain, qui interviennent sur plus de 500 projets chaque année en Afrique, où nos investissements sont passés de 3,5 milliards d'euros à 7 milliards d'euros entre 2016 et 2019» se félicite Rémy Rioux. « Pour réaliser cet ouvrage, nous avons constitué une base de données inédite dont nous étions jusqu'alors dépourvus (...) Très souvent, les études chiffrées disponibles ne correspondent qu'à l'Afrique subsaharienne, ce qui conduit à terme, à une mauvaise appréciation » explique le DG de l'AFD.

C'est sur fond de pandémie que le rapport est présenté. L'Afrique devrait entrer en récession cette année, suite à l'effondrement du commerce mondial et à la chute des cours de matières premières. A contresens de la tendance des 20 dernières années, la Banque mondiale prévoit une hausse du taux de pauvreté en 2020. Alors que la Covid-19 apparaît comme un « amplificateur des inégalités, elle peut également être source de transformations pour l'Afrique » estime néanmoins Rémy Rioux optimiste. L'Atlas de l'AFD cherche en effet à mettre en exergue « la résilience du continent et sa capacité à innover qui nous intéresse pour notre propre transformation, en France et en Europe », précise le directeur général de l'AFD.

Un essor démographique synonyme de croissance

« L'Atlas propose non seulement la photographie, mais aussi le film. Nous avons décidé de commencer cette étude dans les années 1990 jusqu'à 2019. Le point de bascule en 1995 que j'aime à rappeler correspond à l'essor démographique du continent. C'est aussi le moment où le revenu par habitant a commencé à progresser. Ce mouvement se poursuit depuis 25 ans » souligne Rémy Rioux.

remy rioux afd

Rémy Rioux, directeur général de l'AFD.

L'Atlas de l'Afrique constitue un travail de longue haleine qui rassemble 300 indicateurs sur 55 thématiques et propose de nombreuses cartographies inédites. Cette étude revient sur la démographie du continent, qui occupe une place centrale dans son potentiel de développement. Entre  1980  et  2018, la population africaine a augmenté de 168 %, passant de 476,4M à 1,3 milliard d'individus. Selon l'ONU, la population atteindra 2,5 milliards de personnes en 2050 et s'élèvera à 4,3 milliards en 2100. Alors que les Africains représentaient 13  % de la population mondiale à la fin du XXe siècle, ils représenteront le quart en 2050 et 40 % en 2100.  Six des dix pays qui contribueront le plus à la croissance démographique mondiale d'ici 2050  seront africains (Nigéria, République démocratique du Congo, Éthiopie, Tanzanie, Égypte et Ouganda). Les pays du Golfe de Guinée et d'Afrique de l'Est, les deux régions les plus peuplées du continent, verront leur poids s'accroître pour représenter plus de la moitié de la population africaine en 2050, mais c'est au Sahel que la dynamique démographique sera la plus élevée (10% de la population africaine, en 2050).

L'allongement de l'espérance de vie s'accompagne d'une réduction progressive des taux de fécondité. Alors que la population mondiale vieillit, avec 800 millions d'habitants de moins de 25  ans pour 1,3 milliard d'Africains, la proportion de jeunes sur le continent atteint 60 % en 2020 (contre 39  % en Asie et 26  % en Europe). A partir de 2070, près de 50% de la jeunesse à l'échelle internationale se trouvera en Afrique. Cette progression est soutenue par un taux d'alphabétisation exponentielle. En 30 ans, « les Etats africains sont parvenus à faire progresser la part des enfants scolarisés à l'école primaire de 55% à 78% », indique le rapport. Ce résultat s'explique par des investissements massifs dans l'éducation qui représentent 18,5% des dépenses publiques en Afrique en moyenne, contre 14 % dans le reste du monde (4% du PIB en Afrique contre 3,4% en Asie du Sud et 3,6% en Asie de l'Est).  S'il y a plus de pauvres chaque année sur le continent (consécutivement à l'essor démographique), il y a également de moins en moins de pauvreté et de plus en plus de classes moyennes (lesquelles ont pratiquement doublé en 10 ans).

Sahel, une priorité française

« Toutes les Nations, toutes les communautés partout dans le monde sont aujourd'hui confrontées à une crise sanitaire, économique et sociale et environnementale. Cette triple crise de très grande ampleur a inévitablement des conséquences en termes de sécurité et de stabilité politique et appelle des réponses qui lient le court et le moyen terme. Cela prend une forme particulière et inquiétante dans le Sahel, mais ce n'est pas une situation figée dans le temps. Nous devons en finir avec cette image d'un continent démuni qui ne serait que le terrain de la solidarité. Il faut investir en Afrique » explique Rémy Rioux.

Présente au nord Mali et dans la zone des trois frontières, la banque française de développement est particulièrement mobilisée au Sahel. Elle y a doublé son activité depuis 2012. Au Mali, la France via l'AFD, a multiplié par deux, le nombre de ses projets pour plus de 200 millions d'euros par an. Elle y mène actuellement une quarantaine de projets et finance notamment la station d'eau de Kabala (prêt concessionnel souverain de 110 millions d'euros) qui procure de l'eau potable à 1,5 million de personnes à Bamako. Rémy Rioux regrette néanmoins le traitement exclusivement sécuritaire de la région. « Lorsque le Sahel est abordé dans les médias, il n'est souvent question que de sécurité et de politique, jamais d'analyse économique ou de développement, ni même d'environnement. Pourtant, la région d'Afrique où la croissance est la plus forte, c'est le Sahel où l'on trouve 4,5 points de croissance par an depuis deux décennies (Le Mali enregistrait près de 5% de croissance avant l'arrivée de la pandémie). Cette richesse peut d'ailleurs devenir source d'insécurité, car les trafics se multiplient dans des territoires où l'Etat n'est pas assez fort. L'important est de savoir ce que l'on fait avec cette croissance et comment la redistribuer vers les ménages, les entreprises et les différents territoires » poursuit-il. « Il faut raisonner en 3 D, ce qui suppose de disposer d'une vision complète de la situation, pour agir sur tous les leviers et retrouver un équilibre (...) Nous devons raisonner à l'échelle de la grande Afrique de l'Ouest, en particulier pour les aspects démographiques du Sahel qui vont conduire à des mouvements de populations » prévient-il.

Quel avenir pour l'Afrique dans le concert des nations ?

Le commerce international africain a été bouleversé par les pays émergents au cours des 20  dernières années, en particulier par la montée en puissance de la Chine dont la part dans les exportations africaines est passée de 3 % à 14 % entre 2000 et 2018. La part des biens achetés par les pays africains à l'Empire du Milieu a bondi de 3 % en 2000  à 16  % en 2018 tandis que la proportion des échanges avec les partenaires traditionnels industrialisés de l'Afrique s'est simultanément réduite. Ils représentent 40 % des importations de l'Afrique, contre 63 % en 2000. Cela ne signifie pas que leurs échanges aient diminué pour autant, mais bien que l'attractivité de l'Afrique est telle, que le monde entier commerce beaucoup plus avec le continent. « Nous avons constaté depuis 2010, l'incroyable progression du nombre d'ambassades. Aujourd'hui, les Britanniques ouvrent même des Ambassades dans le Sahel. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a réservé son premier déplacement à Addis-Abeba. Les signaux d'engagement de toutes les puissances mondiales sont très nets », estime Rémy Rioux.

En chiffres, le commerce du continent représentait 928 milliards de dollars en 2018 contre 235 milliards de dollars en 2000. Le commerce entre l'Union  européenne (UE) et l'Afrique a progressé de 98 milliards de dollars en 2000 à 266 milliards de dollars en 2018. En 20 ans, les volumes d'investissement de pays étrangers en Afrique ont été multipliés par 5 (passant de 9,7 milliards de dollars en 2000  à 45,9 milliards de dollars en 2018). Par ailleurs, si l'Afrique reste « un petit acteur du commerce international » - sa part des échanges mondiaux était de l'ordre de 2,4% en 2018), elle n'en est pas moins connectée au reste du monde.

Au niveau des relations internationales, l'ONU reconnaît 54 pays du continent, réunis au sein du groupe régional Afrique, qui disposent de 3 sièges non permanents (sur les 10) au Conseil de sécurité (qu'elle partage avec l'Asie, tous les deux ans). Toutefois, doté du quart des Etats membres des Nations unies, le continent attend davantage aujourd'hui. En 2005, l'Union africaine (UA) adoptait le consensus d'Ezulwini relatif à la réforme des Nations unies, afin de réserver au continent au moins deux sièges permanents et cinq sièges non permanents.

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