Christian Yoka : « Un monde en commun, ce ne sont pas que des mots »

Le 6 juillet 2021, Christian Yoka était nommé à la tête du département Afrique de l'Agence française de développement (AFD). D'origine congolaise, il est le premier Subsaharien à occuper ce poste stratégique au sein du groupe AFD qui consacre 50 % de son effort financier au continent africain. Quelques mois après sa prise de fonction, le discret directeur Afrique de l'AFD répond sans détour à La Tribune Afrique.
(Crédits : AFD)

La Tribune Afrique : Quel a été votre parcours et comment avez-vous accueilli votre nomination à la tête du département Afrique de l'AFD ?

Christian Yoka : J'ai suivi une formation supérieure en France et aux Etats-Unis et je travaille depuis 20 ans pour l'Agence Française de Développement. J'ai commencé ma carrière comme juriste au sein du département des risques à l'AFD avant de rejoindre le service Afrique comme chargé de mission pour la zone Cameroun, Guinée équatoriale, Centrafrique. Je suis ensuite parti pendant quatre ans sur le terrain, comme directeur pays en République démocratique du Congo [RDC, ndlr] à Kinshasa. De la RDC, j'ai été nommé directeur régional en Ethiopie. Trois ans plus tard, j'ai rejoint le Cameroun en qualité de directeur pays. Puis, je suis devenu directeur en charge de l'Afrique de l'Est où j'avais la responsabilité de onze pays avant d'être nommé directeur Afrique du groupe. J'ai accueilli cette nomination avec humilité et honneur car le continent africain est une priorité pour l'AFD.

Quels ont été les engagements du groupe AFD en 2021 sur le continent et dans quelles proportions ont-ils été répartis aux niveaux sectoriels ?

Le gouvernement français a fixé l'objectif que 50 % de nos engagements soient orientés vers la zone Afrique. En 2021, le volume des engagements avoisine les 5 milliards d'euros, principalement investis dans le secteur des infrastructures et du développement urbain, de l'eau et de l'assainissement. Ce montant recouvre également des aides de stabilisation macroéconomiques et des fonds de riposte contre la pandémie de Covid-19. Enfin, le secteur de la gouvernance est resté prioritaire.

Dans quelle mesure votre nomination à la tête du bureau Afrique du groupe AFD s'accompagnera-t-elle d'une réorganisation stratégique du département ?

Ma nomination coïncide avec un moment où l'AFD réfléchit à la stratégie Afrique du groupe. Nous sommes en train de revoir notre cadre d'intervention stratégique pour la période 2022-2026, avec une approche très continentale. Depuis quelques années, nous avons opté pour le « Tout Afrique », en cessant de diviser le département entre l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne, pour mieux prendre en compte la dynamique interrégionale, intercontinentale, mais aussi internationale. Ma priorité sera de mettre l'accent sur le capital humain, la jeunesse et les sociétés civiles africaines. Les sujets de la santé et de l'éducation auront une importance majeure. Nous apporterons également un soutien à la transformation des économies africaines et à l'enjeu que représente l'intégration régionale, sur fond de zone de libre-échange continentale. Parallèlement, nous travaillerons sur les « enjeux communs » tels que les défis sanitaires ou climatiques. Il nous faut enfin œuvrer à des institutions plus inclusives (...) Nous rechercherons l'équilibre entre le long et le court terme, car il nous faut garder cette agilité pour répondre à des crises sécuritaires comme au Sahel, ou sanitaire comme la Covid-19.

Vous évoquez le climat au lendemain d'un Accord de Glasgow qui n'a pas répondu aux attentes des pays africains, venus avec certaines revendications mises à mal par un manque de solidarité internationale en matière de finance verte. Quel regard portez-vous sur les conclusions de la COP26 ?

Sur la question des compensations, la COP26 a été décevante, mais le débat va se poursuivre et il y a eu des avancées importantes. Glasgow marque une étape en termes d'engagements et de prise de conscience. Il y a peu de temps, on ne parlait pas d'abandonner le charbon et aujourd'hui, le sujet est à l'ordre du jour en Afrique du Sud. L'AFD s'est d'ailleurs engagée à soutenir sa transition bas carbone, à hauteur de 1 milliard d'euros (...) Au niveau de l'AFD, nous disposons de plusieurs facilités climat comme Adapt'Action, un dispositif doté de 30 millions d'euros sur quatre ans [2017-2021, ndlr], pour accompagner les pays dans la mise en œuvre de leurs engagements en faveur d'un développement plus résilient. Africa50 créé par les gouvernements africains et l'AFD pour combler le déficit infrastructurel du continent à l'horizon 2063, conformément à l'agenda de l'Union africaine, permet de faciliter des projets d'infrastructures durables en mobilisant les financements des secteurs publics et privés (...) Notre objectif est de fournir 6 millions d'euros de financements climat par an, dont un tiers pour l'adaptation. L'AFD s'est également fixée l'objectif que 30 % de ses financements climat auront un co-bénéfice biodiversité d'ici 2025. Enfin, le groupe ne finance plus les énergies fossiles, y compris en matière de production d'électricité.

Précisément, sur le volet électrification, l'AFD s'est impliquée dans des initiatives comme l'Alliance Sahel qui ambitionne de doubler l'accès à l'électricité entre 2017 et 2022 dans cette région où, selon le Green Climate Fund (GCF), 28,4 % de la population a accès à l'électricité, contre 46,7% en moyenne en Afrique subsaharienne. Nous arrivons bientôt au terme de cette échéance. Où en est-on concrètement ?

Les situations sont très différentes d'un pays à l'autre. Le Burkina Faso est passé en 2019 de 18 % d'électrification à 26 % en 2021, soit une hausse de 48 %. Le Mali a enregistré une hausse de 23 % durant la même période et le Niger est passé d'un taux d'électrification de 18 % à 23 %, soit une progression d'environ 12 %. Des progrès sont réalisés, mais il reste encore beaucoup à faire. Plusieurs projets structurants sont en cours comme le barrage de Kandadji au Niger. Cette centrale hydroélectrique de 130 MW placée sur le fleuve Niger va contribuer à augmenter et à sécuriser les capacités de production électrique du pays [un projet de 50 millions d'euros cofinancé avec la Banque mondiale, ndlr]. Les projets ont pris du retard en raison des crises sécuritaire et sanitaires. Cela étant, j'étais au Niger il y a peu et les autorités ont pris des mesures importantes pour sécuriser cette zone.

Vous investissez au Niger sur le barrage de Kandadji qui doit participer à accompagner le mix énergétique. En parallèle, le pays s'apprête à exploiter son pétrole. On est loin de l'abandon des énergies fossiles attendues à Glasgow...

Ce projet ne se fera pas avec les financements de l'AFD. Par ailleurs, il sera intéressant de lire les transitions de développement d'un pays comme le Niger. Il est important de suivre l'ensemble des politiques publiques menées pour apprécier la trajectoire globale et voir comment l'exploitation du pétrole impactera le développement de ce pays qui va par ailleurs investir dans les énergies renouvelables. Il existe notamment un potentiel solaire important au Niger...

Cet été, la France adoptait un mécanisme de restitution des biens mal acquis (BMA) et Téodorin Obiang était condamné en juillet 2021, à restituer 150 millions d'euros à la population de Guinée équatoriale. L'AFD devrait être en charge de restituer l'argent provenant des biens saisis en le réinvestissant dans des projets à impact. Concrètement, quand et par quels mécanismes les BMA seront-ils réinvestis ?

La loi a été adoptée en août dernier et prévoit la confiscation des biens issus de blanchiment d'argent dont se seraient rendues coupables des personnes dépositaires d'autorités publiques. Selon le dispositif prévu par la loi, il est indiqué que les revenus tirés de la vente de ces biens puissent être affectés à un compte particulier, qui lui-même permettra de financer des projets au bénéfice des pays concernés. La loi prévoit que l'inscription de ces recettes se fera sur une ligne budgétaire bien précise qui concerne la politique d'aide publique au développement [APD, ndlr]. Cette ligne budgétaire est placée sous la responsabilité du ministère des Affaires étrangères auquel il appartient, au cas par cas, de définir les modalités de mise en œuvre de ces fonds, y compris la sélection de l'opérateur en charge d'exécuter cette disposition (...) S'agissant du cas particulier de la Guinée équatoriale, j'ignore l'avancée du dossier au sein du ministère des Affaires étrangères à ce jour.

L'objectif de la France est de porter son APD à 0,55 % de son revenu national brut (RNB) en 2022 pour atteindre 0,7 % du RNB en 2025. Cet objectif sera-t-il atteint ?

En 2020, nous étions à 0,53 % du RNB. La progression est nette et cela tient à plusieurs facteurs comme l'augmentation du budget alloué à des pays en développement - plus de 10,9 % entre 2019 et 2020 -. Etant donné la tendance, nous serons au rendez-vous des 0,55 % du RNB en 2022. La promesse est en passe d'être tenue.

En septembre, Mediapart dénonçait l'opacité de l'usage des fonds accordés à l'AFD dans plusieurs pays, indiquant que la majorité était destinée aux pays de la zone d'influence française (Gabon, Sénégal, Cameroun ou Côte d'Ivoire), et que les premiers bénéficiaires de l'AFD étaient des entreprises françaises. Que répondez-vous ?

Je viens de la zone Afrique de l'Est ; je trouve ces chiffres un peu étonnants. Il n'est pas exact de dire que l'essentiel de l'aide est orientée vers la zone d'influence de la France. Lorsque vous observez la répartition de nos financements, les zones les plus importantes sont l'Afrique du Nord d'une part, avec l'Egypte qui est l'un des principaux bénéficiaires des fonds alloués dans la région, et le Golfe de Guinée d'autre part, qui inclut un pays comme le Nigeria. A l'Est du continent, le Kenya constitue également un pays vers lequel nous orientons des aides massives. Il est hâtif de penser que les pays d'Afrique francophones sont les plus gros bénéficiaires. Néanmoins, je modérerai mon propos pour l'année 2021. Cette année, la Côte d'Ivoire va clairement sortir du lot, car nous avons signé le troisième et dernier contrat de désendettement et de développement - C2D - qui est un mécanisme particulier de restructuration de la dette d'un montant important. Il viendra gonfler le montant des aides attribuées à la Côte d'Ivoire. Cela aura un effet déformant qui ne doit pas être le résultat de conclusions hâtives. Il n'y a pas de concentration de nos aides dans une zone privilégiée.

Quid des bénéficiaires des aides publiques au développement qui favoriseraient largement les entreprises françaises ?

Sur ce point, il faut être très clair. L'aide française est déliée depuis 2001. C'est une décision du Comité d'aide au développement de l'Organisation de coopération et de développement économiques - OCDE - et de l'Etat français. Les contrats soutenus par l'AFD ne sont pas réservés aux entreprises françaises. Toute entreprise est à même de répondre aux appels d'offres qui sont lancés par les bénéficiaires de nos financements. L'AFD ne lance pas les appels d'offres, il est important de le souligner. Ce sont les pays bénéficiaires qui en sont chargés. Dans ce cadre, les entreprises françaises concourent. Il arrive qu'elles remportent ces appels d'offres, mais il arrive également qu'elles les perdent... Les entreprises sélectionnées doivent répondre aux critères de sélection qui sont exigeants, notamment en termes de respect des normes environnementales et sociales. Du fait de ces critères, il arrive que certaines entreprises se sentent exclues, mais nous ne pouvons pas financer des contractants qui contreviendraient à ces règles. Loin de nous l'idée de favoriser untel par rapport à tel l'autre. De ce point de vue, je trouve que les assertions de Mediapart méritent d'être complétées et précisées pour prendre en compte ces paramètres.

En octobre dernier, lors du Nouveau Sommet Afrique-France, la jeunesse africaine invitée à débattre avec le président Macron dénonçait les liaisons dangereuses entre les politiques françaises et africaines. Dans quelle mesure le sentiment anti-français qui se répand dans le Sahel pourrait-il perturber vos projets dans la région ?

Concernant nos activités dans le Sahel, la situation sécuritaire qui nous a conduits à revoir nos procédures est bien plus préoccupante que le sentiment anti-français. En 2017, nous avons lancé le fonds Minka pour la paix et la résilience qui nous permet d'intervenir en zone de crise [250 millions d'euros par an destinés à appuyer la prévention des conflits violents et la sortie de crise. Son périmètre couvre le Sahel, les pays du pourtour du lac Tchad, la République centrafricaine et le Moyen-Orient, ndlr]. Nous passons beaucoup plus par des organisations de la société civile aujourd'hui et nos activités n'ont pas souffert du sentiment anti-français.

L'AFD vient de fêter ses 80 ans, quel est votre message à cette occasion ?

Depuis 80 ans, l'AFD a écrit une histoire forte. Elle dispose d'une connaissance fine du terrain et des dynamiques qui s'y opèrent, tout en développant des relations quasi-intimes dans les pays où elle est présente. Cette expérience nous sert aujourd'hui à avancer. Il ne vous a pas échappé qu'au Nouveau Sommet Afrique-France de Montpellier, l'aide au développement a été interpellé. Cela doit nous conduire à mieux communiquer sur ce que l'on fait, tout en continuant à nous s'inscrire dans la co-construction. La devise du groupe, « Un monde en commun », ce ne sont pas que des mots.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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