Et si le digital était la solution pour améliorer l'écosystème éducatif sur le continent  ? [Entretien croisé]

La 10e conférence annuelle de l'African Business Lawyers' Club (ABLC) qui se tient ce 29 septembre en virtuel aura pour thème « New Tech : Shaping the Future of Education in Africa ». Papa Amadou Sarr, ministre délégué général à l'Entrepreneuriat des femmes et des jeunes du Sénégal et Hugues Hounkpati, avocat au barreau de Paris, collaborateur senior au sein du cabinet Stephenson Harwood AARPI et président de l'African Business Lawyers' Club (ABLC), reviennent dans cet entretien croisé sur la situation de l'écosystème éducatif africain et le rôle que joue aujourd'hui le digital dans mettre l'amélioration de l'offre pédagogique touchée de manière directe par la crise pandémique.
Mounir El Figuigui

10 mn

Papa Amadou Sarr, ministre délégué général à l'Entrepreneuriat des femmes et des jeunes du Sénégal et Hugues Hounkpati, avocat au barreau de Paris, collaborateur senior au sein du cabinet Stephenson Harwood AARPI et président de l'African Business Lawyers' Club.
Papa Amadou Sarr, ministre délégué général à l'Entrepreneuriat des femmes et des jeunes du Sénégal et Hugues Hounkpati, avocat au barreau de Paris, collaborateur senior au sein du cabinet Stephenson Harwood AARPI et président de l'African Business Lawyers' Club. (Crédits : LTA)

La Tribune Afrique - Le thème de la 10e conférence annuelle de l'ABLC est « New Tech : Shaping the Future of Education in Africa ». Pourquoi l'ABLC a-t-elle choisi de s'intéresser à ce sujet?

Hugues Hounkpati : Reconnue comme un droit universel pour tout individu, il est acquis que l'éducation occupe une place majeure dans la réalisation des ambitions collectives en matière de développement tel que définies par les Objectifs de développement durable des Nations Unies. Vous le savez, l'Afrique subsaharienne est la région à plus forte croissance démographique du monde et à prépondérance jeune. Par conséquent, les défis à relever dans le secteur de l'éducation et la formation sont plus grands que partout ailleurs dans le monde. Par ailleurs, malgré les efforts considérables, le niveau de déscolarisation reste assez élevé et est encore plus accentué chez les filles avec une formation professionnelle quasiment inexistante. Ainsi, rechercher des solutions adéquates et équitables pour un accès universel à une éducation de qualité reste une préoccupation majeure.

Cependant, malgré la faible croissance et le taux de pauvreté élevé, nous pouvons constater une certaine émulation autour, et un essor, du numérique africain. Et malgré les répercussions dramatiques causées par la Covid-19 dans l'éducation, de nouveaux outils pédagogiques et des solutions innovantes d'apprentissage numérique ont pu voir le jour et prouver leur efficacité.

Au sein de l'ABLC, nous avons la conviction que ces nouvelles solutions offertes par la transformation numérique peuvent considérablement contribuer à gommer de nombreuses lacunes du système éducatif actuel et à favoriser le développement d'un écosystème hautement performant.

La Conférence annuelle est l'occasion pour l'ABLC de réunir des experts qui proposent des solutions concrètes et innovantes sur un sujet de développement économique et social des pays africains. Cette année, en raison de la situation inédite imposée par la Covid-19, ce sujet s'est imposé comme incontournable.

Selon vous, Hugues Hounkpati, dans quelle mesure l'intégration pédagogique du numérique permettrait-elle une amélioration du système éducatif africain actuel ?

Hugues Hounkpati : Il faut le préciser, il ne s'agit pas d'abandonner le système éducatif classique, mais de mettre plus efficacement la technologie au service de l'éducation et de l'employabilité des jeunes.

La numérisation des procédés d'enseignement, de formation et plus largement d'éducation offre des possibilités d'amélioration qualitatives et quantitatives du système éducatif. Enrichir l'offre pédagogique, palier au déficit de manuels pédagogiques et d'enseignants, relever le défi de l'apprentissage individualisé, de la massification des salles et de l'accès à aux plateformes d'échanges, de formations ou de préparation de cours à distance, réduire les distances matérielles entre les sources d'information, de formation et les apprenants, etc. sont autant de promesses des EdTechs.

Cependant, il est important de garder à l'esprit que les outils numériques ont apporté des réponses, bien qu'immédiates à une situation inédite, mais parfois imparfaites. La réflexion sur leur utilisation doit désormais s'inscrire dans une approche large et plus structurée, en particulier dans les pays africains qui doivent combiner qualité de l'éducation et de la formation avec l'évolution démographique.

En outre, un des avantages majeurs de l'intégration pédagogique du numérique demeure l'accès à internet, facteur d'intégration économique et de connectivité avec le reste du monde. Ces dix dernières années, la fibre optique s'est déployée à une vitesse exponentielle sur les côtes africaines. Même si la liaison des villes côtières aux villes intérieures reste encore un défi, des efforts sont à saluer et à poursuivre.

Afin de relever ces nombreux défis, des plans gouvernementaux favorisant des investissements conséquents doivent être mis en place et de façon prioritaire.Pour paraphraser François Mauriac, notre niveau de développement vaudra ce qu'il nous aura couté en termes d'investissement dans l'éducation.

Doit-on considérer les nouvelles technologies comme vecteur de croissance et de développement en Afrique ? Et pourquoi ?

Papa Amadou Sarr : L'économie numérique représente à elle seule 15,5% de l'économie mondiale. Ce chiffre atteindra 25% en 2025, pour un marché déjà perçu comme un puissant moteur de croissance, reposant essentiellement sur les nouvelles technologies.

Partout dans le monde, les innovations numériques touchent et transforment tous les secteurs, de la santé aux transports en passant par l'énergie, la finance, l'agriculture ou encore le tourisme.

En Afrique, même si la couverture numérique reste encore très faible par endroit (60 % de la population n'a pas accès à l'internet, et le taux de pénétration du haut débit est inférieur à la moyenne mondiale), les groupes privés ainsi que les organisations publiques issus du continent ont pris conscience que la transition numérique est un accélérateur de croissance.

Ainsi, on observe partout en Afrique une accélération de la numérisation de certaines industries ou secteurs, tels que les services bancaires. Sur ce marché, la dynamique initiée par la digitalisation permet au continent de rattraper son retard en matière d'infrastructures, en ouvrant la voie vers la bancarisation de populations jusqu'ici peu accoutumée aux services financiers.

En ce sens, on peut considérer que les nouvelles technologies constituent un vecteur de croissance, d'inclusion et développement en Afrique. Cependant, le continent ne se saisira pleinement de cette 4e révolution industrielle qu'en misant sur l'atout que constitue sa jeunesse : l'Afrique est un continent où vivent aujourd'hui environ 420 millions de jeunes âgés de 15 à 35 ans.

Hugues Hounkpati : J'aimerais rajouter au propos de Monsieur le Ministre que la transformation numérique a sûrement bouleversé nos sociétés et l'économie mondiale. Des études démontrent la corrélation entre l'intégration -ou plutôt, l'inclusion- numérique et croissance économique. Selon une étude du Boston Consulting Group, l'inclusion des nouvelles technologies dans la sphère professionnelle est également à l'origine du gain de productivité dans de nombreux secteurs : réductions des coûts de transport, modernisation du secteur public, fluidité des informations, facilité dans la recherche d'emploi. Un gain non négligeable estimé à 24 milliards de dollars.

De plus, le dynamisme autour des nouvelles technologies profitera indéniablement aux autres piliers du développement socio-économique des pays africains, tels que, outre l'éducation, l'agriculture, l'industrie, la santé, le transport, etc.

L'e-éducation peut-elle renforcer l'entrepreneuriat en Afrique ?

Papa Amadou Sarr : Le développement de l'e-éducation est une dynamique intéressante en ce qu'elle permettra de réduire la fracture sociale, sur un continent où en dépit du fort taux de scolarisation, un élève/étudiant sur trois ne suit pas un cursus régulier, du fait notamment de l'absence d'infrastructures, du déficit de formation et du manque de professeurs qualifiés.

En permettant à ce vivier inexploité d'avoir accès à l'éducation, l'e-éducation permettra à de jeunes talents d'éclore, sur un continent d'entrepreneurs : rien qu'au Sénégal, les créateurs de projets individuels représentent 81,8% des 400 000 unités économiques recensées. Il va donc sans dire que ce chiffre ne fera qu'augmenter à mesure que le nombre de jeunes africains qualifiés se renforcera. Pour cette raison, avec la DER/FJ, nous avons créé une plateforme d'e-learning, la DER Academy qui a financé 120 startups pour un montant de 3 milliards de Fcfa.

Le marché du e-learning a d'ailleurs connu une croissance ces dernières années renforcée par les effets de la Covid19. Ce sont aussi bien les particuliers que les entreprises qui adoptent de plus en plus cet outil et ce au niveau international. Le rapport Massive Open Online Course Market publié en 2020 faisait état d'une croissance moyenne annuelle de 36% pour le marché international des MOOCs depuis 2015.

L'Afrique n'est pas en reste, l'expansion de la consommation des MOOCs sur le continent se mesure à travers le succès grandissant rencontré par des plateformes telles que Coursera, Udemy ou encore Edx. Les aspirants entrepreneurs du continent africain ont ainsi accès aux contenus et professeurs issus des meilleures écoles du monde en un clic. La gratuité de la plupart des contenus proposés tend également à en démocratiser leur accès sur des marchés où les business model B2C peinent à fonctionner pour les solutions e-learning.

Toutefois, certains défis persistent tels que l'accès à la connectivité (fracture numérique), aux devices adéquats ou à des interfaces et des contenus adaptés. Ils doivent être adressés pour garantir l'accès du plus grand nombre à cette forme d'éducation. Un autre challenge est celui de l'engagement des apprenants sur ces modèles e-learning ou blended learning. Plusieurs solutions développées par des startups sont technologiquement au point, mais rencontrent des difficultés dans la rétention de leurs apprenants.

Il est donc crucial que les solutions d'e-éducation pensées pour le marché africain s'adaptent à nos contextes si elles se veulent inclusives. Par exemple en favorisant l'accessibilité en hors-ligne et les technologies non gourmandes en espace de stockage. Ou encore, en optant pour la gamification de l'apprentissage et le suivi rapproché (mentorat, peer learning, chat...).

Des modèles bien pensés et intuitifs ont toutes les chances de réussir, devenant ainsi à la fois des success stories en matière d'entrepreneuriat e-éducation, mais aussi de puissants leviers de renforcement des compétences d'entrepreneurs potentiels ou en activité sur le continent

Comment les hubs d'innovation, à l'instar du Dakar Innovation Center, peuvent-ils jouer le rôle de passerelle entre la formation, l'emploi et les initiatives entrepreneuriales ?

Papa Amadou Sarr : Le Dhub est un espace de la DER/FJ mis à la disposition de l'écosystème numérique et les innovateurs sénégalais et à l'international. Cet espace se veut un cadre de référence qui fédère et engage les acteurs de l'entrepreneuriat et de l'innovation autour de projets, de réflexions et d'actions d'animation.

Le Dhub sera un espace de formation - comme le soulignent les partenariats noués avec des universités telles que Draper University - dans un écosystème qui comprendra autant de startups que de FabLab et autres initiatives de développement des compétences.

Diverses entreprises et associations notamment la Silicon Valley y travailleront en étroite collaboration avec l'écosystème local, créant par là même de l'emploi.

Enfin, avec Startup Bootcamp Afritech nous donne un ancrage continental, il s'agira du plus grand incubateur d'Afrique francophone, qui aura pour vocation première de booster les initiatives entrepreneuriales issues du continent, avec pour objectif un retour sur investissement dans moins de 10 ans, généré par des entreprises grandissantes, créant de l'emploi et payant des taxes.

A votre avis, quels scénarios pourrait-on avancer pour l'écosystème éducatif de demain en Afrique ? Une école publique généralisée ? Des investissements privés plus importants dans les secteurs de l'éducation et de la formation ? Un e-learning plus développé avec une amélioration des infrastructures TIC ?

Papa Amadou Sarr : Selon moi, tous les scénarios sont envisageables, tant le continent africain est vaste et divers. De grands groupes internationaux ou panafricains investissent déjà massivement dans les secteurs de l'éducation et de la formation, ce qui contribue au renforcement des infrastructures TIC ainsi qu'à la réduction progressive de la fracture numérique.

Du côté des institutions publiques, de nombreux états africains ont lancé depuis plusieurs années des programmes d'alphabétisation de masse, mené des initiatives visant à garantir la connexion internet dans les zones les plus reculées, et même fourni du matériel aux écoles vulnérables. Ces engagements sont à encourager : ils sont les piliers sur lesquels s'appuiera l'Afrique de demain.

Mounir El Figuigui

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