Manuel Ntumba : des étoiles plein les yeux et la tête sur les épaules

C'est depuis Chandigarh au nord de Delhi, où il termine un programme de recherche, que le petit génie de l'aérospatial venu du Togo revient sur son parcours. Sélectionné par la X-Prize Foundation financée par Elon Musk, Manuel Ntumba est aussi, depuis peu, responsable des partenariats régionaux du Programme des Nations unies sur les applications spatiales (UN SGAC). A l'âge de 21 ans seulement, il est également fondateur de l'organisation Tod'Aers.

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(Crédits : DR.)

La Tribune Afrique - Dans quelle mesure votre parcours et votre entourage vous ont-il conduit à devenir le plus jeune chercheur en aérospatial  du continent ?

Manuel Ntumba, ingénieur aérospatial - Je suis né à Lomé au Togo, d'un père congolais et d'une mère togolaise. Mon père était diplomate pour l'Unesco avant de devenir professeur d'Université en Droit des Affaires au Cap-Vert, au Niger puis au Togo. Il a participé à la création de plusieurs Universités privées au Togo. Ma mère a été institutrice, puis directrice d'école. J'ai une sœur aînée, diplômée en droit des affaires. Elle travaille sur des projets avec le ministère de la Communication du Togo. Personnellement, j'ai suivi un cursus d'ingénieur avec une spécialisation en télécommunications par satellites. J'ai ensuite intégré un programme de recherche en mécatronique et en aérospatial avec les laboratoires Texas instruments [SIR] Innovation Lab au sein de l'Université Chandigarh, en Inde où je vis depuis 2019. Je dois quitter le pays d'ici quelques jours pour rejoindre un nouveau programme très bientôt...

Vous avez suivi un cursus d'études supérieures au Togo, mais l'expatriation est elle nécessaire pour se faire une place dans le secteur de l'aérospatial ?

J'ai suivi un cursus au Togo et je poursuis ma formation en Inde. Ma spécialisation en télécommunication par satellites m'a permis de voyager. Lorsque l'on parle de télécommunications en Afrique, on se focalise souvent sur les fibres optiques, ce qui explique que de nombreux étudiants choisissent cette voie qui leur ouvrira ensuite des davantage de débouchés professionnels. En choisissant la télécommunication par satellites, j'ai pris un risque, car il n'y a pas encore beaucoup d'entreprises en Afrique, intéressées par le sujet, mais au bout du compte, c'est aussi une opportunité de poursuivre des recherches dans le domaine spatial.

Précisément, que représente en substance la recherche spatiale en Afrique ?

Le Comité Peaceful Uses of Outer Space (COPUOS) de l'UNOOSA [United Nations Office for Outer Space Affairs, le Bureau des affaires spatiales des Nations unies, ndlr] regroupant dirigeants et diplomates internationaux, est beaucoup plus actif en Europe, en Amérique du Nord et en Asie qu'en Amérique du Sud ou en Afrique [...] Les pays africains qui développent le plus de recherches spatiales sont le Nigeria, l'Egypte et l'Afrique du Sud qui disposent de startups centrées sur la recherche spatiale et tout un écosystème supporté par des investisseurs. Les gens citent souvent le Ghana comme exemple, pourtant le pays n'a lancé qu'un seul satellite, devenu obsolète en seulement 2 ans.

Quelles sont les principales utilités de la recherche spatiale pour l'Afrique ? Les satellites sont-ils utiles aujourd'hui pour anticiper les épidémies ou traquer les jihadistes ?

Lorsque l'on parle de développement durable, on y voit aujourd'hui la transformation numérique et l'innovation technologique. Nous avons besoin d'un accès à l'Internet stable et accessible. Cela permettra à de nouvelles entreprises de s'implanter en Afrique, tout en favorisant le développement du e-commerce. Si l'on prend l'exemple de l'entreprise UBER par exemple, c'est un modèle qui peut être dupliqué en Afrique, si l'accès à l'Internet se renforce (...) Les satellites permettront de réaliser des prédictions météorologiques pour éviter les inondations, d'appréhender les épidémies, de pister les terroristes ou même de répertorier les ressources naturelles. Aujourd'hui, grâce aux satellites, il est possible de suivre les mouvements dans les mines et de connaître le nombre de passages de camions au quotidien.

Quelles sont les innovations que vous avez brevetées dans les télécommunications, l'ingénierie spatiale, la technologie quantique ou l'IA ?

Cette année, j'ai implémenté dans le projet ODRISat, un système optique qui permet la communication entre plusieurs satellites et entre plusieurs drones, pour des applications géo-spatiales comme l'accès à Internet par satellite, l'observation de la terre ou les prédictions météorologiques. Nous prévoyons de lancer 9 nano satellites qui auront chacun un objectif. Certains serviront à procurer de l'Internet et d'autres seront centrés sur la météo ou sur l'observation de la terre. Ce projet est en cours de développement jusqu'en 2023. J'ai également participé à la configuration d'un système photonique de communication avec un système de laser appelé LIDAR (Light Detection and Ranging). En utilisant les systèmes optiques photoniques, la communication est plus fluide et plus fiable, y compris dans les zones reculées. Ce système va permettre d'accélérer l'implémentation d'Internet par satellite.

En 2019, l'Union africaine lançait la création d'une agence pour coordonner la stratégie spatiale du continent. Où en est cette initiative ?

Les statuts de l'agence spatiale africaine ont été posés en 2019. L'agence devrait être lancée au plus tard en 2023. En juin dernier, il a été annoncé que le siège de serait basé en Egypte. Des recrutements d'experts sont en cours. Plusieurs projets devraient être assez rapidement lancés en coopération avec l'Union européenne (UE) notamment.

Que recouvre Tod'Aérs 2020, «Transparente Organisation d'Aéronautique et de la Recherche spatiale » dédiée à la recherche et au développement pour des études spatiales durables ?

C'est une plateforme de collaboration mondiale que j'ai lancée il y a quelques mois, spécialisée en recherche spatiale durable. Ma sœur s'occupe de la gestion et du droit et je m'occupe de la recherche. C'est la première organisation spatiale du Togo. Nous suivons la feuille de route des objectifs de développement durable des Nations unies. Nous cherchons comment utiliser les technologies spatiales et notamment les satellites, en matière de développement dans un certain nombre de pays du sud. Nous avons des experts venus de tous les continents, certains viennent d'Europe, d'autres de la NASA ; nous avons même un ingénieur de SpaceX. Il existe plusieurs organisations dans le domaine de l'espace, mais Tod'Aers se focalise sur l'utilisation des technologies comme support au développement durable. Concernant les débris dans l'espace par exemple, nous avons à nos côtés, un professeur de l'Université d'Austin au Texas, reconnu comme le premier environnementaliste spatial. Il travaille sur le trafic spatial et la gestion des débris dans l'espace. Nous réfléchissons en particulier, à la façon de réguler les entreprises privées comme SpaceX qui dispose de milliers de satellites en orbite, et auquel un gouvernement seul ne peut pas faire face.

Est-ce suite à cette initiative que vous vous êtes retrouvé responsable des partenariats régionaux du Programme des Nations unies sur les applications spatiales (UN SGAC), une agence affiliée au bureau de l'ONU pour les Affaires spatiales ?

C'est tout récent puisque cela date de mai dernier. Mon rôle est d'identifier des partenaires, qu'il s'agisse d'entreprises privées ou de partenaires institutionnels, pour supporter le développement des activités spatiales en Afrique. J'identifie également les défis auxquels il nous faut répondre avec toutes les parties prenantes. J'ai proposé de s'aligner sur les entreprises en télécommunication déjà présentes en Afrique, car nous avons de grands groupes sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour implémenter de la télécommunication par satellite.

Alors que la production de satellites « bon marché » s'accélère, la NASA estime que d'ici 2025 « tout engin envoyé dans l'espace croisera nécessairement la route d'un débris », comment concilier conquête spatiale et respect des ODD ?

De plus en plus de pays désirent avoir leur propre satellite. C'est une question de souveraineté. Lancer son satellite c'est une chose, mais ils sont souvent lancés par des agences internationales. De plus, après avoir lancé le satellite dans l'espace, il faut pouvoir suivre son trajet et analyser ses données. La plupart des pays n'ont pas d'accès aux données spatiales comme le Togo par exemple qui utilise les données satellitaires de la NASA, y compris pendant la pandémie de Covid-19 où le gouvernement a signé un partenariat avec l'agence spatiale américaine. Tous les pays africains ne se situent pas au même niveau en matière spatiale, mais les collaborations à l'échelle régionale n'en demeurent pas moins pertinentes. D'ailleurs, l'agence spatiale africaine va se pencher sur la mutualisation des projets, pour éviter d'envoyer trop de satellites dans l'espace. A l'échelle régionale, si une douzaine de pays se réunissent pour lancer un satellite de 12 unités d'une durée de vie de 50 ans, cela serait plus bénéfique que d'en envoyer un seul satellite d'une unité avec une durée de vie de 2 ans.

Entre Elon Musk, Jeff Bezos ou Richard Bronson, la conquête spatiale est « boostée » par le secteur privé, en quoi cela pourrait-il bénéficier à l'Afrique ?

J'ai été sélectionné pour collaborer en qualité d'expert par la X Prize Foundation [une fondation californienne dont le conseil d'administration comprend Elon Musk, Larry Page ou Ratan Tata, ndlr] aux Etats-Unis. Les contributions sont ensuite utilisées par des entreprises comme SpaceX d'Elon Musk ou Virgin Galactic de Richard Bronson. Ces entreprises en particulier développent le tourisme spatial et cela est largement relayé dans les médias. Un jour, la CEO de X Prize Foundation a déclaré que la démocratisation de l'espace, ce n'était pas le tourisme spatial, mais c'était donner l'accès aux technologies spatiales à chaque nation [...] En matière de médecine spatiale, des technologies développées dans l'espace permettent aujourd'hui à un médecin à New York d'opérer un patient à Tokyo, grâce au « remote healthcare » [la télémédecine, ndlr]. La course à la conquête de l'espace par les entreprises privées ne permettra pas à l'Afrique de rentrer dans la course du tourisme spatial, mais le développement de technologies beaucoup plus avancées, seront à terme, utilisables sur terre et profitables à tous.

Entre la Mandela Satellite Initiative et l'exposition universelle, quelle est votre actualité ?

En effet, tout récemment, en mars 2021, j'ai lancé la Mandela Satellite Initiative pour supporter ODRISat qui a besoin de financements. L'initiative est orientée vers les pays en développement, car il est nécessaire d'avoir des projets à l'échelle régionale qui supportent les mêmes objectifs. Parallèlement, j'ai été invité en octobre à Dubaï pour présenter mes recherches sur les technologies quantiques et l'intelligence artificielle.

Que recouvre en substance le projet « Innovative solutions for Earth Observation - Geoinformation training » (IO4GEO) de l'Union européenne (UE) ?

Manuel Ntumba : En juin dernier, j'ai été sélectionné dans un programme de l'Union européenne (UE), IO4GEO qui est un projet de l'Union européenne avec Erasmus + Program qui permet de créer des données élargies sur les applications des satellites pour l'observation de la terre, et sur la gestion des observations géospatiales. Ce projet est centré sur les pays de l'UE pour l'instant, mais les études que nous mènerons serviront également à terme, aux pays en développement.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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