Laurent Goutard : « Les PME seront fragilisées, mais resteront l'avenir de l'Afrique »

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Laurent Goutard, directeur des réseaux bancaires internationaux, Afrique, bassin méditerranéen et outre-mer, Société Générale.
Laurent Goutard, directeur des réseaux bancaires internationaux, Afrique, bassin méditerranéen et outre-mer, Société Générale. (Crédits : Philippe Zamora)
Dans une situation aussi inédite que celle d'une pandémie, le partage du risque est désormais la règle. Alors que les PME africaines appréhendent l'avenir proche avec de grandes interrogations, les banques peuvent apporter des réponses, notamment sur la question du financement, mais sous conditions... Eclairage avec Laurent Goutard, directeur des réseaux bancaires internationaux, Afrique, bassin méditerranéen et outre-mer à Société Générale, une banque présente aujourd'hui dans 19 pays du continent.

La Tribune Afrique - Société Générale est présente aujourd'hui dans 19 pays du continent, avec quelque 3,5 millions de clients et vous-même vous avez une longue expérience en Afrique. Qu'elle est ou qu'elles sont les principales spécificités du marché africain pour un groupe tel que le vôtre ?

Laurent Goutard - A la différence des autres marchés, notamment en Europe, le marché africain se caractérise par des taux de pénétration bancaires assez faibles, autant sur le segment des petites entreprises et sur l'informel que sur le segment des particuliers. Par ailleurs, ce taux significativement d'un pays à l'autre, allant de 15% pour des pays ouest-africains à 50% par exemple pour des pays en Afrique du Nord.

Cette particularité représente, pour un établissement bancaire, d'abord un potentiel de croissance extrêmement important pour le futur ; puis elle traduit la nécessité d'aller chercher ces clients qui sont actifs notamment dans «  l'économie informelle », en leur proposant d'intégrer un monde bancaire formel, avec des offres spécifiques adaptées à leurs besoins et qui sont souvent basées sur le mobile et digital. Et justement dans le contexte de  crise actuel,  il est probable que nous assisterons à une accélération des process de digitalisation et d'intégration d'une nouvelle clientèle dans nos réseaux. L'un des enjeux majeurs de Société Générale en Afrique est  d'accompagner  cette réinternalisation dans la sphère bancaire d'une économie encore largement informelle afin de servir le plus grand nombre de clients, et ce le plus efficacement possible.

Justement, vos clients sont-ils devenus plus adeptes de la banque digitale ? Et avez-vous poussé quelque peu l'innovation dans ce sens depuis l'arrivée de la pandémie sur le continent ?

Ce que l'on a effectivement remarqué, c'est un recours plus important pour les canaux digitaux et une nette accélération des usages ou des nouvelles demandes pour bénéficier des avantages de la banque digitale. Il reste à déterminer si cette accélération s'installe dans la durée. Sur un an le nombre de transactions réalisées via les applications mobiles et web de nos réseaux africains ont vu une progression de plus de 170%.

A côté des banques de réseaux « traditionnelles », notre wallet bancaire [portefeuille électronique, ndlr] YUP est également aujourd'hui très sollicité. Nous comptons plus de 1,6 million de portefeuilles YUP dans 6 pays, dont le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Cameroun, ou encore plus récemment Madagascar.

Globalement, comment se présente l'état de santé des PME clientes de Société Générale en Afrique ?

Ce que nous avons observé  c'est un recul fort de l'activité économique, notamment en termes d'échanges avec l'Asie et la Chine qui sont des partenaires importants pour de nombreux pays du continent. Même si tous les impacts ne sont pas encore visibles, on sait déjà  qu'ils seront importants dans les mois à venir pour les entreprises en Afrique. Et c'est pour cela que je considère que la proximité avec nos clients sera clé pour passer ensemble le cap de cette période difficile. Certains business models étaient aussi voués à l'échec avant l'arrivée de la pandémie. Il sera de la responsabilité des banques de faire appel au leur discernement pour justement bien cibler les entreprises qui devront être accompagnées prioritairement en cette période inédite.

Avez-vous adopté des décisions globales pour soutenir le secteur privé et principalement les PME à l'échelle du Continent durant cette pandémie ? Ou alors vous opérez au cas par cas, pays par pays ?

Nous avons une philosophie globale que la crise n'a pas changée: c'est celle d' accompagner l'économie en soutenant tous nos clients que ce soit des PME, de grandes entreprises ou des clients particuliers par ailleurs. La crise a probablement exacerbé cette philosophie, car il y a un sentiment d'urgence. L'accompagnement des clients  se décline ensuite par pays notamment en fonction des interventions  des banques centrales  qui ne sont pas nécessairement similaires partout, même s'il existe des régulateurs sous-régionaux. Nous nous adaptons également aux spécificités de chaque marché , notamment en termes de priorisation des secteurs d'activités,...

Comment appréhendez-vous l'avenir, l'après-crise ? Vous allez faire désormais confiance en des secteurs plus qu'en d'autres ? Le tissu des PME notamment se relèvera-t-il de cette crise ?

Je pense qu'il serait d'abord judicieux de bien cerner le concept de « l'après-crise » : les mois à venir seront différents et je ne pense pas que l'on pourra revenir aux schémas d'avant. Les enjeux en terme de risques ne seront plus les mêmes et le développement de certains secteurs d'activités sera probablement jugé comme prioritaire alors que c'était moins le cas avant crise. Si bien évidemment le continent sera impacté, je pense que celui-ci dispose d'atouts notamment sa jeunesse et sa capacité d'innovation qui lui permettront de rebondir efficacement . Pour ce qui est des PME, elles seront d'abord fragilisées par l'impact économique de la pandémie, mais elles resteront l'avenir de l'Afrique parce qu'elles répondent à plusieurs défis de long terme existants avant la crise, notamment en termes de création d'emplois ou d'innovation .

18 mois après son lancement, où en est aujourd'hui la stratégie « Grow with Africa » de Société Générale ?

Avec toutes ses composantes, notamment sur les volets de l'accompagnement des PME et de l'inclusion financière, mais aussi des financements des infrastructures  « Grow with Africa » est plus que jamais d'actualité. A moyen et long termes, les orientations de cette initiative vont sortir renforcées de cette crise et nous sommes confortés dans le fait que cette stratégie de croissance durable avec nos partenaires était la bonne sur le continent.

 Propos recueillis par Mounir El Figuigui

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