Régis Immongault : « L’Afrique Centrale a l’occasion de mettre en place un modèle vertueux d’intégration sous-régionale »

Selon les pronostics des institutions internationales, l’Afrique Centrale sera la sous-région africaine la plus impactée par la crise économique provoquée par la pandémie du coronavirus, en raison notamment de la forte dépendance de ces économies vis-à-vis du pétrole. Économiste et ancien ministre au Gabon ayant notamment chapeauté le portefeuille de l’économie nationale, Régis Immongault livre à La Tribune Afrique son analyse de la situation sous-régionale, tout en énonçant des pistes de sortie. L’économiste se prononce en outre sur la gestion de la crise dans son pays ou encore sur la méticuleuse question du Franc CFA en zone CEMAC au moment où l’UEMOA avance dans son projet de nouvelle monnaie…
Ristel Tchounand

13 mn

Régis Immogault est économiste en ancien ministre au Gabon ayant chapeauté plusieurs portefeuilles dont ceux de l'Economie et des Affaires étrangères.
Régis Immogault est économiste en ancien ministre au Gabon ayant chapeauté plusieurs portefeuilles dont ceux de l'Economie et des Affaires étrangères. (Crédits : DR/LTA)

La Tribune Afrique - L'Afrique centrale (qui abrite une frange importante des exportateurs africains de pétrole : Guinée Equatoriale, Gabon, Cameroun, République du Congo et Tchad) sera la sous-région la plus économiquement affectée suite à la pandémie, avec en plus de la chute de sa croissance (jusqu'à -10,8% au pire), un déclin des recettes publiques et un ralentissement des investissements, selon la Banque mondiale. Quelles voies de sortie pour ces pays selon vous ?

Comme cela a déjà été démontré, la pandémie de la Covid-19, associée à la chute des prix des matières premières, a des effets nocifs sur nos économies. L'Afrique Subsaharienne en général et l'Afrique Centrale en particulier ne sont pas épargnées. C'est à la fois un choc brutal sur l'offre et sur la demande. A ce stade, il demeure beaucoup d'incertitudes quant aux perspectives de reprise potentielle. Il est de moins en moins probable que cette reprise soit en V comme l'avait prédit le FMI dans le dernier WEO du mois d'avril.

Tout cela conduit dans ces pays à une dégradation de la stabilité macroéconomique avec l'apparition des "twin deficits" (déficit du compte courant de la balance des paiements et déficit budgétaire), le tout accompagné d'un accroissement du ratio dette/PIB (du fait de l'augmentation de l'encours de la dette et de la dégradation du dénominateur qu'est le PIB en valeur) et de la décélération de la croissance dans presque tous les secteurs de l'économie.

La crise de la Covid-19 a donc des répercussions sur les économies d'Afrique centrale du fait du fort recul des exportations, consécutif aux mesures de confinement décidées par nos Etats et nos principaux pays partenaires. Le recul des exportations se conjugue avec le ralentissement de l'activité domestique, et la baisse de la demande agrégée qui en découle, expliqués par l'arrêt des activités dans certains secteurs tels que le tourisme et le transport et la restriction des importations des consommations intermédiaires pour d'autres secteurs.

L'Afrique en général subit un autre effet de la crise lié à la taille du secteur informel que les autorités publiques ne peuvent maîtriser et qui ne bénéficiera donc pas de tout appui institutionnel facilitant la reprise. L'Afrique centrale présente une autre particularité, celle d'avoir des économies dans lesquelles le pétrole joue un rôle primordial. La chute des cours du pétrole prive ainsi les Etats des ressources importantes permettant notamment de soutenir l'investissement public. Les difficultés du secteur pétrolier touchent directement ses sous traitants et se répercute sur le BTP. Tous ces facteurs réunis justifient les prévisions actuelles en matière de croissance qui envisagent une récession. Dans le meilleur des cas, ces prévisions anticipent une stagnation. Ce qui constituerait déjà un exploit remarquable.

Cette situation que je viens de décrire va compromettre inéluctablement les efforts de stabilisation du cadre macroécomique de nos Etats qui commençaient déjà à avoir des effets positifs. Je tiens à rappeler que les différents pays d'Afrique Centrale avaient décidé en décembre 2016 au cours d'un sommet à Yaoundé, de mettre en place des programmes de reformes économiques et financières avec le soutien des Institutions Financières Multilatérales, notamment le FMI, la BAD et la Banque Mondiale.

Tous les pays devaient mettre en place ces programmes négociés afin d'éviter d'avoir des ' passagers clandestins'. L'application de ces programmes a permis de stabiliser les réserves monétaires de la BEAC et de mettre nos pays sur une trajectoire soutenable et viable. Malheureusement la Covid-19 vient mettre un frein à tout cela. Cette crise nous oblige donc à remettre en place des programmes de stabilisation alors que nous comptions engager une nouvelle phase de transformation structurelle de nos économies, reposant sur des cadres macroéconomiques plus sains.

Comment ces pays pourraient-ils amortir le choc ?

L'onde de choc de la crise se répercutera selon le niveau de diversification des économies et la capacité des gouvernements à mettre en œuvre des véritables plans de soutien et de relance. Dans une telle situation, il serait souhaitable d'avoir des politiques contracycliques afin de ne pas étouffer davantage nos économies. Mais l'épuisement des marges de manœuvre budgétaire de nos Etats limite leur action.

Dans la recherche des solutions, l'option sous régionale est à privilégier. Il s'agit de rendre et développer plus de complémentarité entre nos économies. La crise offre justement l'occasion à l'Afrique Centrale de mettre en place un modèle vertueux d'intégration sous-régionale afin de limiter notre dépendance sur les exportations vers les pays d'Europe, d'Amérique et d'Asie.

Nous avons l'avantage de disposer d'une politique monétaire commune, c'est aussi le moment de l'orienter véritablement vers le développement de nos Etats. Notre banque centrale doit faire un effort pour soutenir nos Etats et nos économies en les accompagnant pour traverser la crise et relancer les économies. C'est ce que font toutes les autres banques centrales. Nous attendons cela de la BEAC. Sans pour autant remettre en cause les principes fondamentaux, une politique monétaire circonstanciellement plus accommodante ferait du bien à nos Etats.

L'approche régionale doit bien sûr tenir compte de la spécificité de certains Etats. Il ne s'agit pas de faire du "copier-coller" élargi aux Etats.

Concernant justement la question monétaire, la France vient d'acter le processus de sortie du Franc CFA pour les pays d'Afrique de l'Ouest qui envisagent une monnaie unique (Eco). Comment expliquer que les pays Afrique centrale tardent à leur emboîter le pas ?

La question du Franc CFA doit être débarrassée de toute passion et de tout populisme ambiant. Il faut éviter des analyses basées sur une certaine « myopie monétaire ». Le Franc CFA est accusé par certains économistes et certains leaders d'opinion, de monnaie coloniale et d'être à l'origine du sous-développement de nos Etats.

D'autres mettent en exergue certains arguments plus constructifs rappelant que l'appartenance à la zone Franc prive nos Etats de l'utilisation de l'instrument monétaire comme soutien au développement. Pour eux le Franc CFA met plus l'accent sur la maîtrise de l'inflation et que la politique de crédit serait plutôt dissuasive. D'autres avancent que cette monnaie en étant surévaluée, ne favoriserait pas la compétitivité, mais encouragerait plutôt les importations au détriment de la construction d'une véritable économie productive. Un autre débat porte sur la question des avoirs extérieurs détenus en partie dans le compte d'opérations géré par le Trésor français à la Banque de France.

Ces arguments méritent une analyse approfondie sans verser dans la précipitation. Et cette analyse est différente pour les zones UEMOA et CEMAC compte tenu de la structure des économies. Je puis vous confirmer que l'Afrique Centrale est en pleine réflexion sur le sujet. Et je voudrais rappeler que les Chefs d'Etat ont donné mandat tout dernièrement à la BEAC de se pencher sur ce sujet. Soyons patients et attendons les conclusions de cette réflexion.

N'oublions pas que l'objectif n'est pas d'être les premiers à sortir de la zone Franc, mais de disposer d'une monnaie et d'une politique monétaire crédibles participant au développement de nos Etats. J'ai personnellement organisé l'année dernière une conférence sur le Franc CFA dans le cadre du Think Tank Imagine Gabonnous avons débattu profondément de cette problématique. La souveraineté monétaire ne peut être efficace qu'avec des économies solides et une gouvernance efficiente de l'institution monétaire.

La question de la dette africaine revient encore et encore depuis le début de cette crise. Faut-il pencher pour un moratoire ou pour une annulation selon vous ?

Tous les pans de l'économie mondiale vont sortir de cette crise plus endettés. Les ménages, les entreprises et bien sûr les Etats. Cet endettement additionnel des Etats africains met à mal un équilibre des finances publiques qui est déjà très fragile. En effet, la crise de la Covid-19 va générer une baisse des recettes de nos Etats, alors que les dépenses demeurent rigides et pourraient même augmenter dans le domaine de la santé et pour soutenir l'économie et le social.

Face à cet effet ciseaux et dans un élan de solidarité mondiale, nos pays doivent bénéficier d'un traitement particulier de la dette tout au regard de son poids dans les finances publiques. Payer la dette serait difficile et handicapant durant cette période particulière de rareté des ressources. Je soutiens la tribune sur l'allègement de la dette africaine pour combattre le Coronavirus, faite par plusieurs personnalités africaine dont Tidjane Thiam, Donald Kaberuka, Vera Songwe, Louise Mushikiwabo.

Le traitement particulier devrait se traduire par un moratoire sans pénalité de la dette en capital et en intérêt pour dégager des économies nécessaires au financement des dépenses de santé et pour relancer les économies. Les Etats pourraient reprendre le respect de leurs engagements une fois les capacités de remboursement retrouvées sur la base d'un profil soutenable.

L'annulation de la dette serait aussi envisageable mais pour un type de dette (la dette sur les marchés financiers devrait être exclue) et pour les pays les plus en difficultés. A ce sujet, la classification habituelle des Pays en fonction de leur revenu par habitant devrait être mise de côté, les pays à revenu intermédiaire devraient être bénéficiaires. La Covid 19 étant considérée comme une manifestation du « Black Swans » (Théorie du Cygne), un traitement non conventionnel s'impose et doit être de mise.

Mais dans tous les cas, il convient de souligner que ni le moratoire, ni l'annulation de la dette n'apportent des ressources supplémentaires à nos pays. C'est pourquoi, au regard de l'ampleur des besoins de financement, les institutions financières internationales doivent parallèlement mobiliser des ressources sans conditionnalités pour soutenir les Etats dans leurs stratégies d'après Covid.

Parlons justement des Etats, en particulier le vôtre, le Gabon où vous avez été pendant dix ans ministre à la tête d'importants portefeuilles dont celui de l'Economie. Une récente étude avance l'écotourisme comme alternative pour la relance économique du pays. Quels sont aujourd'hui les leviers stratégiques sur lesquels le Gabon peut s'appuyer pour sa relance ?

Les leviers stratégiques dont dispose le Gabon pour sa relance sont les mêmes et sont connus. Le programme de société du Chef de l'Etat se fonde sur la diversification de l'économie. Depuis 2009, des politiques sont mises en œuvre pour atteindre cet objectif et je peux dire que, nonobstant certains résultats mitigés, la Gabon est sur la bonne voie. Une meilleure insertion dans la chaîne des valeurs mondiales s'impose.

La crise actuelle met en lumière l'impératif d'accélérer cette diversification pour doper nos exportations et réduire considérablement nos importations surtout sur le plan alimentaire. Dans cette perspective, l'écotourisme peut en effet être un des axes prioritaires de diversification de notre économie, mais malheureusement son développement est encore embryonnaire et ce nonobstant le fait que nous ayons des magnifiques parcs nationaux et une biodiversité riche et exceptionnelle. L'enjeu est de mettre en valeur tout ce patrimoine en le rendant accessible à moindre coût et en développant tout autour des infrastructures touristiques compétitives. Néanmoins, il faudra attendre de voir comment le secteur touristique, qui est le secteur le plus touché par la crise, va évoluer dans les années à venir avant de se lancer dans des nouveaux plans stratégiques sur l'éco-tourisme. Il n'est pas à exclure que cette crise transforme structurellement, le comportement et les préférences des touristes avec plus de choix locaux, moins de voyage etc. ....

En dehors du tourisme, le secteur du bois doit poursuivre son processus de transformation locale ainsi que celui des mines. Nous devons surtout développer l'agriculture, notamment la culture des produits vivriers. Cela réduirait nos importations. La pêche présente aussi un énorme potentiel avec plus de 800 KM de côtes.

L'essor de tous ces secteurs resterait vain en l'état actuel de nos infrastructures. C'est pourquoi, malgré la baisse attendue de nos recettes, l'Etat doit maintenir un programme ambitieux de réalisation des infrastructures de transport, de communication, de formation et énergétique. C'est tout un défi. La mise en œuvre des financements innovants tels que les PPP bien structurés permettrait de réduire le recours à l'endettement pour leur financement. Je tiens à noter à ce sujet que le Gabon a fait des efforts en matière de PPP qui se reflètent dans l'arrivée au pays de plusieurs nouveaux acteurs internationaux comme Meridiam, AP Moller, etc....

Je dirai pour clore sur ce point que nombreuses stratégies ont déjà été élaborées. Il convient à mon avis simplement de les actualiser mais surtout de les mettre en œuvre, comme ne cesse de le répéter le Chef de l'Etat.

Quelle lecture faites-vous de l'ère économique post-coronavirus sur le continent ?

Tout d'abord, permettez moi de préciser qu'il convient de se concentrer sur la lutte contre le virus et penser au post Coronavirus. L'après-Covid-19 va marquer l'ère des plans de relance de nos économies avec un tournant décisif, je l'espère sur le social. Chaque pays, chaque sous-région selon ses atouts, ses opportunités et en tenant compte de ses contraintes devra mettre en œuvre des politiques tournées vers une croissance plus inclusive, une croissance fondée sur la demande interne et/ou sous régionale.

L'après-Covid-19 doit aussi être l'ère de la numérisation en Afrique. Aujourd'hui le système scolaire est par exemple paralysé or l'utilisation du numérique aurait pu permettre de faire des cours à distance. Le télétravail devrait être plus présent et les procédures administratives de plus en plus dématérialisées.

L'après Covid-19 doit enfin être l'occasion de mettre en place des mécanismes permettant de soutenir les acteurs économiques ou les populations en situations normales ou en cas de crise. Je pense particulièrement l'assurance maladie à l'instar de la CNAMGS, et aux fonds de garantie pour les entreprises PME.

Enfin, et d'une manière urgente, le plan de relance post-Covid doit inclure un programme de mise à niveau de nos infrastructures sanitaires. Mais il ne suffit pas le dire ou de le souhaiter. Nous devons nous donner les moyens de le réaliser.

Ristel Tchounand

13 mn

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Commentaires 2
à écrit le 06/06/2020 à 15:11
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Je pense que c'est une mauvaise analyse qu'à fait l'ancien. Nous ne voulons pas reconnaître simplement que nos populations paysannes font assez d'effort malgres la souffrance , pour contourner la situation dites de crises économiques. Nous ne sommes ...

à écrit le 06/06/2020 à 15:11
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Je pense que c'est une mauvaise analyse qu'à fait l'ancien. Nous ne voulons pas reconnaître simplement que nos populations paysannes font assez d'effort malgres la souffrance , pour contourner la situation dites de crises économiques. Nous ne sommes ...

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