Ali Issaoui, ministre libyen de l'Economie : «Nous sommes dans une situation d'urgence»

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Ali Issaoui, ministre libyen de l'Economie et de l'industrie.
Ali Issaoui, ministre libyen de l'Economie et de l'industrie. (Crédits : Reuters)
La situation sécuritaire d'une Libye divisée à l'ouest par La Tripolitaine gérée par le Gouvernement d'entente nationale (GNA) et la Cyrénaïque à l'est portée par le Maréchal Haftar (ANL) a sévèrement impacté l'économie du pays. Classée à la 186e place du « Doing Business », la Libye affiche des perspectives alarmantes pour 2020, avec une croissance attendue de -0,6 %. Ali Issaoui, ministre de l'Economie et de l'industrie, revient sur les réformes et la diversification engagées dans un contexte de crise protéiforme.

La Tribune Afrique - Dans une Libye divisée avec des données économiques « multipolaires », sur quelles données s'appuyer pour établir des plans de développement dans les conditions actuelles ?

Ali Issaoui - Nous nous concentrons sur la recherche de solutions aux crises qui sont directement liées à l'attaque contre Tripoli du 4 avril 2019. Nous sommes dans une situation d'urgence. De fait, les projets sur le long terme ont été reportés et la plupart des indices et des plans économiques s'intéressent au court terme. Nous développons cependant des initiatives avec la communauté internationale, en étroite collaboration avec la Banque centrale libyenne pour favoriser l'entreprenariat et le climat des affaires.

Avec la chute de 75 % de la production depuis mi-janvier (de 1,2 millions à un peu plus de 320 000 b/j, selon la Compagnie nationale de pétrole), quelle est votre stratégie pour éviter la banqueroute malgré le blocage des exploitations pétrolifères par le Maréchal Haftar ?

Nous faisons face à une double crise. D'une part, la chute du prix du pétrole et d'autre part, la dégradation de la situation sécuritaire [...] La fermeture de la production et l'arrêt de l'exportation du pétrole occasionneront nécessairement des mesures d'austérité dans le budget général de l'Etat, en raison de la dépendance de l'économie libyenne à l'égard des revenus pétroliers. Les chiffres du budget pour l'année en cours ont été revus, avec une réduction de 30 % par rapport aux estimations préalables.

De quelle manière comptez-vous assurer le paiement des fonctionnaires libyens, qui représentent près de 70 % des actifs ?

La refonte du système des salaires dans le pays est en cours. Elle est considérée comme l'un des éléments-clé du programme de réformes. Nous avons pris la décision de réduire de 40 % les salaires des ministres et des secrétaires d'Etat. Des travaux sont mis en place sur l'ensemble de l'échelle salariale de l'administration libyenne, afin d'amoindrir la différence entre le salaire minimum et le plafond des salaires, mais la réforme s'annonce longue et complexe.

Le blocage des exploitations pétrolières, tel un coronavirus économique, paralyse toute l'économie nationale. Comment sortir la Libye de cette hyper-dépendance pétrolière ?

Nous comptons résoudre cette question par la diversification des sources de revenus issus des secteurs non pétroliers, en nous appuyant sur le secteur privé, qui ne représente aujourd'hui que 6% du PIB. Nous comptons développer le secteur des services et la production nationale, dans le cadre du projet national pour l'amélioration des affaires en Libye [Libya in the Ease of Doing Business, EODB, ndlr]. Pour ce faire, nous nous appuierons sur nos partenaires, et notamment sur le projet financé par l'Union européenne et mis en place par Expertise France. Nous souhaitons également orienter les plus jeunes vers l'entreprenariat, car ils n'étaient jusqu'à présent intéressés que par l'administration publique.

En 2019, avec le soutien de mon ministère et des bailleurs internationaux, comme la France ou la Grande-Bretagne, nous avons lancé Stream, le premier incubateur-Fab-Lab à Tripoli, ainsi que plusieurs formations dédiées à l'entreprenariat [...] Nous travaillons simultanément pour soutenir les PME libyennes. Par ailleurs, nous avons lancé un guide consacré aux partenariats publics-privés (PPP). Enfin, la MANUL [Mission des Nations Unies pour la Libye, ndlr] a initié un dialogue économique inter-libyen prometteur, dont nous attendons des résultats très positifs.

Comment comptez-vous rassurer les investisseurs étrangers dans le contexte sécuritaire actuel ?

La décision revient aux investisseurs eux-mêmes. A notre niveau, nous cherchons à leur proposer un environnement des affaires attractif et des garanties juridiques, tout en valorisant les opportunités d'investissements. Toutefois, la situation sécuritaire et politique est bien sûr, étroitement liée au niveau d'investissement actuel.

Le ministère a mis en place une cellule pour accompagner les investisseurs étrangers, avec l'appui de la Banque mondiale. L'objectif de cette initiative est de faire progresser le positionnement de la Libye au classement du Doing Business et de prendre les mesures nécessaires pour attirer davantage d'investisseurs. Les Chambres de Commerce libyennes ont d'ailleurs été formées à cet effet, durant ces deux dernières années.

Où en sont les pourparlers entre le gouvernement libyen et le groupe Airbus sur l'achat d'hélicoptères destinés à la protection civile, et de façon générale, quelle est votre perception des relations commerciales entre la Libye et la France ?

A ce jour, nous ne souhaitons pas communiquer sur ce sujet...[Fathi Bashagha, ministre libyen de l'Intérieur annonçait mardi 17 mars via Twitter qu'un accord avait été conclu avec le groupe. Le ministère de l'Intérieur a ensuite confirmé officiellement cet accord concernant un contrat d'achat d'hélicoptères Airbus 135 et Airbus 145, ndlr].  De manière générale, nous cherchons à améliorer nos relations avec la France qui reste l'un des principaux partenaires commerciaux de la Libye. De nombreuses entreprises françaises comme Total sont présentes dans notre pays. Cette relation a une double importance pour nous. En effet, la France étant membre de l'Union européenne, nous espérons qu'elle jouera un rôle positif dans le soutien de la stabilité en Libye au niveau régional, et à travers le Conseil de sécurité des Nations unies, au niveau international.

Comment évolue votre relation avec les Etats-Unis de Donald Trump ?

Nous estimons que cette relation bilatérale est bonne. L'accord sur le commerce et l'investissement [TIF, ndlr] a été approuvé par la partie libyenne et renouvelé en 2013. Les Etats-Unis ont défini les membres du conseil conjoint mentionné dans l'accord et nous désignerons bientôt ceux de la partie libyenne.

Actuellement, 30 % des femmes et 70 % des hommes de moins de 30 ans sont au chômage, selon la Banque mondiale. Que faites-vous pour cette jeunesse qui a grandi dans un environnement de non-droit et qui n'a d'autres perspectives que de rejoindre l'administration ou qui pourrait se laisser tenter par les milices armées ?

Nous conduisons des politiques favorisant l'emploi des jeunes et des femmes. C'est dans cette logique que nous accompagnons les petites et moyennes entreprises et que nous développons la microfinance en Libye [lancement de Namaa-Tamweel en novembre 2019, la première institution de microfinance libyenne, dotée d'une succursale à Tripoli et d'une seconde à Benghazi, ndlr]. Nous incitons également les banques à les soutenir, grâce à de nouvelles politiques pour garantir le crédit, qui sont consécutives à la restructuration du fonds de garantie de crédit. Nous sommes assistés par BPI France à ce niveau [...] Enfin, nous accordons une attention particulière à la création d'incubateurs et d'accélérateurs d'entreprises. Cette orientation s'inscrit dans une stratégie globale d'autonomisation des femmes et des jeunes, et bénéficie du soutien d'un certain nombre de bailleurs internationaux comme le PNUD, l'UNICEF, la GIZ ou l'Union européenne.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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