Roberto Sabalza : « Nous sommes déterminés à accompagner la transition énergétique en Afrique »

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Roberto Sabalza est CEO Onshore Europe du Sud-Afrique chez Siemens Gamesa.
Roberto Sabalza est CEO Onshore Europe du Sud-Afrique chez Siemens Gamesa. (Crédits : Gamesa)
Depuis Tanger au nord du Maroc, les 750 collaborateurs de Siemens Gamesa produisent des pales éoliennes qui s’exportent notamment en Europe. Roberto Sabalza, CEO Onshore Europe du Sud/ Afrique, revient sur les projets actuels de ce leader de l’énergie éolienne, aujourd’hui présent dans quatre pays du continent.

Siemens Gamesa a enregistré une augmentation de 82 % de ses prises de commandes avec des commandes fermes atteignant 4 628 millions d'euros, ce qui a porté le carnet de commandes à un niveau record de 28 milliards d'euros. Quelle part prend le continent africain dans ce carnet de commandes ?

L'Afrique a enregistré de très bons résultats en général avec des entrées de commande significatives pour la région, notamment en Egypte et au Maroc.Le soleil et le vent sont des ressources renouvelables abondantes sur le continent. De ce fait, les opportunités dans le secteur des énergies renouvelables sont importantes. Toutefois, du fait des spécificités de l'Afrique en termes de climat, de géographie et d'évolution de population, le défi aujourd'hui pour une croissance et une évolution stable reste l'optimisation du cadre d'investissement.Ceci signifie que nous avons besoin d'optimiser les conditions au niveau des infrastructures comme l'accès aux réseaux, et des financements banquables pour que le secteur privé puisse suivre également.

Ainsi, la part du marché africain au niveau mondial reste encore relativement modeste, et ce, malgré l'existence d'une demande pour les sources d'énergies renouvelables en plus d'un appétit pour l'investissement. Cependant, il est plus important d'observer l'importante évolution non seulement quantitative et qualitative, mais aussi stratégique que prennent les marchés africains pour évaluer la question et mieux y répondre.

Actuellement, les pays africains font preuve de dynamisme et d'un esprit d'entreprise remarquable. De nombreux pays, du nord au sud, de l'est à l'ouest, ont mis des programmes de développement d'accès aux énergies renouvelables en place avec une forte volonté et ambition d'y attribuer une part importante au-delà des 20 à 50 % dans le mix énergétique de leur pays d'ici les 20 à 30 années prochaines venir.

Pour croître durablement, il faut avoir accès à l'énergie et une grande partie des pays africains l'ont bien compris. D'autre part, les partenariats dans le domaine énergétique en Afrique se voient donner une place de plus en plus importante au secteur privé, ce qui ne peut que dynamiser la croissance économique. Il y a d'ailleurs plus de vingt ans, nous étions le premier fabricant à fournir de l'énergie éolienne sur le continent. Aujourd'hui avec une capacité installée de près de 3.2 GW, dans des pays tels que l'Algérie, l'Egypte, le Kenya, la Mauritanie, l'île Maurice, le Maroc, la Tunisie, et l'Afrique du Sud, nous comptons plus de 55 % de part de marché sur le continent.

Enfin, il est certain qu'aujourd'hui, plus que jamais, l'Afrique est en plein essor. En 2018, plus de 6 des 10 économies possédant la croissance la plus rapide se trouvaient sur le continent : le Ghana, l'Ethiopie, la Côte d'Ivoire, Djibouti, le Sénégal et la Tanzanie.

Toutefois, nous observons des prévisions de 2,1 milliards d'habitants d'ici 2040, avec 600 millions d'Africains subsahariens n'ayant toujours pas accès à l'électricité. Ainsi nous déployons des efforts importants avec des équipes expérimentées pour aider le continent à accélérer sa croissance économique de manière durable.Le but étant de permettre l'accès à l'électricité propre à un nombre croissant d'Africains, mais aussi, dans la mesure du possible, mettre en place une intégration optimale industrielle.

En octobre 2017, vous inaugurez à Tanger, au nord du Maroc, la première unité de production de pales éoliennes dans la région Afrique Moyen-Orient. Où en est aujourd'hui le projet, en termes de production, de parts de marché, et de carnet de commandes ?

Le projet n'a fait que croître sa production et ses parts de marché. Alors qu'en 2018, au niveau local, l'usine avait déjà livré le parc Aftissat de 200 MW, puis actuellement celui de Midelt de 180 MW, les pales sont aujourd'hui également et en majeure partie exportées vers des pays européens, tels que l'Italie, l'Espagne et des pays scandinaves. L'expérience et l'avancement du projet nous ont permis d'introduire une ligne de production additionnelle avec un nouveau modèle produit avec succès pour des projets locaux et internationaux. Cela a occasionné également le recrutement d'une main-d'œuvre supplémentaire, ayant atteint aujourd'hui un pic de 750 employés.

usine pale eolienne tanger gamesa

Pour conclure, le port Tanger Med et sa situation géographique permettent à notre usine un accès fluide et une ouverture assurée. Ainsi en implantant au Maroc la première usine de pales éoliennes dans toute la région Afrique et Moyen-Orient, nous affirmons notre engagement à développer des compétences locales pour pouvoir apporter notre contribution à une croissance économique durable en Afrique.

D'ailleurs, notre usine de pales en Afrique, qui est la première en Afrique et au Moyen-Orient, est un très bon exemple international d'intégration de méthodes de technologies de fabrication, émanant d'une fusion d'entreprises, atteignant un excellent rendement de production au niveau des technologies et de façon simultanée.

Vous êtes spécialisé dans un domaine de pointe, avec des technologies très avancées. Est-il facile aujourd'hui de trouver des collaborateurs avec les compétences requises et des sous-traitants locaux sur le continent ?

Effectivement, nous œuvrons dans un domaine de pointe avec des matériaux et des technologies avancées. Il est certain qu'il n'est pas toujours facile de recruter les bons profils et de trouver en Afrique des sous-traitants locaux à la hauteur de nos exigences et respectant nos standards mondiaux. Il n'existe aucune expérience dans le domaine des énergies éoliennes dans plusieurs pays du continent. Nous aspirons à établir de forts partenariats avec les bons sous-traitants locaux et les soutenir à travers des formations et certifications afin de les mener au niveau nécessaire. Grâce à cela, nous créons des champions régionaux qui, naturellement, deviennent des partenaires à long terme pour notre entreprise.

D'autre part, il est tout à fait possible de recruter des profils et signer des contrats locaux là où les pays déploient les efforts nécessaires pour créer un environnement favorable au niveau macroéconomique et dans le domaine de la formation pour attirer les investisseurs. Citons encore une fois l'exemple du Maroc: lors de la construction de l'usine de pales, un centre de formation de 3 500 mètres carrés a été créé pour faciliter le transfert des connaissances des experts de Siemens Gamesa au Danemark vers Tanger. Le processus d'apprentissage assure le transfert complet des ensembles de compétences techniques et de processus nécessaires pour optimiser le processus de fabrication.

Ainsi, en recrutant et en formant des forces locales, SGRE a soutenu le « Plan d'Accélération 2014-2020 » national. L'ouverture de cette usine a créé une solide chaîne d'approvisionnement locale et soutient des entreprises locales. Nous avons recruté et formé plus de 750 personnes dont 95 % sont d'origine marocaine. Nous comptons des ouvriers qualifiés avec plus de 300 000 heures de travail sur le terrain, formés par notre personnel danois et espagnol possédant une large palette d'expériences et d'expertises, jusqu'aux ingénieurs hautement qualifiés, en passant par le personnel spécialisé dans la logistique et la planification.

Par ailleurs, nous sommes contents de pouvoir dire que 95% de notre ingénierie est fournie par des entreprises marocaines. Et notre niveau d'accompagnement vise à atteindre un taux d'intégration industriel local le plus élevé possible.

Aussi, sur les parcs éoliens marocains, pendant la phase de construction, nous avons réussi à employer plus de 70% de main-d'œuvre locale, ce qui est assez remarquable.

Il nous tient à cœur, et c'est ici que nous déployons beaucoup d'efforts, d'accompagner les pays africains dans le développement et la formation des ressources locales, avec des partenaires locaux, pour un avenir durable sur le continent et pour le continent.

Vous êtes leader mondial dans votre domaine, mais quels avantages tire-t-on du fait d'être aussi associé à un autre groupe mondialement connu (Siemens) ?

Pour répondre à votre question, revenons à l'histoire de la création de la société Siemens Gamesa. Rappelez-vous qu'en 2017, en fusionnant les activités Siemens Wind Power avec Gamesa, l'entreprise combinée est devenue un leader sur un marché de plus en plus concurrentiel. Les deux sociétés ont fusionné en raison de leur très grande complémentarité quant aux aspects technologiques, opérationnels et géographiques de leurs activités respectives éoliennes. Par exemple, tandis que Siemens Wind Power, leader en offshore, occupait une solide position en Europe du Nord et en Amérique du Nord, Gamesa leader en onshore, était un acteur de premier plan en Amérique du Sud, sur les marchés asiatiques émergents de l'Inde et de la Chine et en Afrique.

Cette fusion vient donc consolider nos positions de leaders dans le monde et notre compétitivité, notamment en Afrique, en nous donnant accès à un portefeuille de produits complémentaires répondant mieux aux besoins des différents sites et régime de vents.

Ainsi au-delà d'être associé au groupe Siemens, nous en sommes surtout sortis pour former notre propre entité indépendante, cotée à la Bourse espagnole. Aujourd'hui, nous sommes de ce fait, plus forts et plus mondiaux pour investir dans de nouvelles technologies, qui contribuent à rendre l'énergie plus compétitive, plus verte et plus fiable; ainsi, nous pouvons contribuer à améliorer la sécurité énergétique et à atténuer les effets néfastes du changement climatique.

D'après vous, quels sont les volets ou facteurs qui encourageraient aujourd'hui un investisseur étranger à s'installer en Afrique ?

Tout investisseur regarde de près certains facteurs qui doivent être favorables à l'investissement avant de se lancer. Tout d'abord, il doit évidemment y avoir de la demande. Ensuite, le pays où le potentiel règne doit présenter une stabilité politique, une transparence juridique, des infrastructures de qualité et une politique macroéconomique saine et généralement cohérente.

D'autre part, pour faciliter des économies d'échelle, au-delà d'un marché purement local, le pays devrait aussi, dans certains cas, pouvoir posséder des opportunités intéressantes aux entreprises pour se projeter dans un contexte d'investissement industriel plus régional ou international. Une demande durable est la clé pour permettre les grandes entreprises mondiales d'investir dans un pays en particulier.

Siemens Gamesa investit là où se présentent un large potentiel et d'importantes opportunités et aujourd'hui ces opportunités sont plus grandes qu'elles ne l'étaient par le passé en Afrique. Dans le secteur de l'éolien, nous sélectionnons des marchés sur lesquels nous pouvons exploiter nos atouts en tant que pionniers de l'éolien tout en évaluant quels seront les impacts de nos investissements et les retours sur nos coûts. Nous réévaluons en permanence notre capacité de production afin de mieux répondre à la demande du marché. Nous nous appuyons toujours sur un solide plan d'entreprise avant de décider un élargissement de capacité, de manière à assurer un retour sur investissement correct.

Quels sont les projets phares de parcs, notamment en Afrique, sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Nous sommes très présents sur les marchés pionniers tels que l'Egypte, le Maroc, l'Afrique du Sud et la Tunisie, mais nous sommes également actifs et à l'écoute de tous les marchés africains ou les opportunités se dévoilent comme au Kenya et en Ethiopie.

Concrètement, aujourd'hui, avec une capacité installée de 1 253 MW, l'Egypte représente non seulement le plus grand marché, mais aussi celui qui évolue le plus rapidement en termes d'opportunités en Afrique pour notre entreprise. Cette évolution est certainement due au soutien croissant que le gouvernement égyptien accorde au secteur privé, qui est l'une des composantes importantes de la croissance. Nous avons récemment achevé le premier parc éolien privé de 262,5 MW de Ras Ghareb et lancé le projet de 250 MW de West Bakr Project avec Lekela Power. Dans ce pays qui annonce 20% de capacité en énergies renouvelables d'ici 2030, nous suivons d'autres projets de grande envergure.

A noter que les énergies renouvelables réduisent le coût de l'électricité, renforçant ainsi la compétitivité d'un pays. Ceci est réalisé avec des contrats d'achat d'électricité, soutenu par l'Etat, attirant des investisseurs internationaux qui apportent des fonds sans causer une dette pour le pays demandeur.

Tandis que nous comptons deux projets totalisant 250 MW sous construction en Afrique du Sud, nous suivons de très près le marché depuis l'annonce du programme IRP2019 qui prévoit 1,4 GW de projet éolien annuel les dix prochaines années. Au Maroc, nous avons à ce jour livré presque un tiers des 50 turbines prévues pour le parc éolien de 180 MW Midelt, premier projet des cinq prévus dans le programme intégré 850 MW. Le second projet comptant 300 MW a était signé en décembre 2019.

En Mauritanie, notre équipe a terminé l'installation de 39 turbines pour notre projet de Boulenour d'une capacité de 102 MW.Enfin, nous sommes très fiers d'avoir pénétré un nouveau marché grâce à la signature récente d'un tout premier projet éolien de 59 MW à Djibouti, pour mener la transition énergétique de la population et des industries clés du pays vers une énergie plus propre et durable.

Le secteur de la maintenance des parcs connaît une bonne croissance non seulement au niveau mondial, mais aussi en Afrique. Au cours du premier trimestre 2020, nous avons pu signer deux accords d'extension de contrats de services au Maroc avec un total de 360 MW et d'autres signatures s'annoncent très prochainement en Egypte et en Afrique du Sud.

Comment participez-vous aujourd'hui à la transition énergétique que l'on enregistre sur le continent africain ?

Tout d'abord et forcément en étant à l'écoute de toutes les opportunités qui se présentent sur les différents marchés. Mais aussi et surtout en devant un acteur majeur dans les échanges et partenariats public-privé mis en place pour proposer et renforcer les conditions nécessaires pour le développement et l'accès aux énergies renouvelables sur le continent.

Il s'agit de collaborer avec tous les acteurs publics et privés capables de construire des marchés, en apportant notre expertise et une évaluation gagnées de nos plus de 20 ans d'expérience sur le continent et à l'internationale dans plus de 90 pays où notre entreprise a fabriqué des parcs éoliens. Dans un premier lieu, nous sommes activement engagés avec des associations pour l'énergie éolienne au sein de différents marchés, étant par exemple des Membres du Conseil dans l'association sud-africaine de l'énergie éolienne, SAWEA. Au-delà de notre engagement local, nous avons pris part dans la Plateforme Europe-Afrique sur l'investissement en énergie durable, Res4Africa, qui organise régulièrement des conférences B2G lancées par l'ancien président de la Commission Européenne Juncker en novembre 2018 ; nous patronnons des projets au sein du Global Wind Energy Council [GWEC, ndlr] ; nous soutenons l'Initiative RenewAfrica qui vise à devenir un guichet unique pour construire le cadre approprié et révéler tout le potentiel qu'ont les énergies renouvelables en Afrique ; nous sommes activement engagés avec IEA et IRENA au niveau de tous les rapports concernant l'Afrique ; et enfin, et pas des moindres, nous suivons de près tout et n'importe quelle initiative qui touche l'Afrique telle que le Compact with Africa, mené par le G20, entre autres.

Nous croyons aujourd'hui, en vue d'avancer, qu'il est important d'écouter le secteur privé pour comprendre les enjeux majeurs qui conditionnent l'investissement et le déploiement de chaines de valeur industrielles locales.

Au-delà de la chaine de valeur intégrée que nous proposons à nos clients, nous offrons des solutions de stockage d'énergie performantes afin d'assurer une continuité dans la logique de déploiement de programmes éoliens de nos clients pour qu'ils puissent se projeter de manière durable dans leur équation d'offres et de demandes au niveau de leur échelle nationale. Nous sommes déterminés à accompagner et à continuer de mener la transition énergétique en Afrique.

Deux bureaux au Maroc, un en Egypte et un quatrième en Afrique du Sud. Ne serait-ce pas peu pour un continent considéré aujourd'hui comme l'avenir pour les acteurs du secteur des énergies renouvelables ?

Cela peut paraître insuffisant, mais nous sommes l'entreprise spécialisée dans l'énergie éolienne la plus présente en Afrique ! Siemens Gamesa a toujours opté pour une présence locale quand les projets se concrétisent. Nous nous installons dans un pays quand des projets se concrétisent réellement, mais notre affaire n'est pas de créer les projets.

Cela dit et comme déjà mentionné, nous évaluons le besoin d'une présence avec des équipes implantées localement en Afrique selon la demande des pays respectifs et donc leur degré de maturité en termes de développement d'énergies renouvelables. Le pays doit présenter des atouts évidemment macroéconomiques et administratifs, mais aussi des perspectives sur le long terme. Avec des projets one shot, il est difficile d'envisager l'implantation de bureaux dans des pays. C'est pour cela que nous restons à l'écoute du marché pour pouvoir saisir les opportunités qui s'y présentent. Soyez rassurez que nous répondions « présent » dans de nouveaux marchés dès que le retour sur investissements se démontre dans une région ou pays additionnel.

Propos recueillis par Mounir El Figuigui

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