Hassanein Hiridjee : « Nous voulons faire de Lomé un hub télécoms de la sous-région »

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(Crédits : DR.)
Axian, leader dans les secteurs de l'énergie, de l'innovation, des télécoms, des services financiers et de l'immobilier, emploie 5 000 salariés et affiche un chiffre d'affaires supérieur à 1 milliard d'euros en 2019 avec l'acquisition récente de TogoCom. Hassanein Hiridjee, co-directeur général du géant malgache, revient pour La Tribune Afrique sur la stratégie de développement du groupe.

Qu'attendez-vous concrètement de la présidence d'Andry Rajoelina ?

Avec l'Initiative pour l'émergence de Madagascar [IEM, ndlr], le président a présenté un programme très ambitieux. Nous attendons un support fort, notamment sur le projet de centrale hydroélectrique de Volobe d'une puissance de 120 MW qui demande agilité et rapidité. Il faut aller extrêmement vite dans la signature de notre contrat d'énergie, qui devrait se faire lors du premier trimestre 2020 [...] Chacun doit apporter sa contribution de façon coordonnée.

Concernant le secteur financier, plusieurs réformes doivent être définies, en particulier au niveau bancaire, car nous devons être sûrs que la nouvelle loi permettra d'accélérer le financement des projets au service de l'inclusion financière (ndr : moins de 10 % de la population est bancarisée). Il faut surtout éviter de faire du top-down, en appliquant une loi qui n'aurait pas donné lieu à des échanges suffisants.

A travers sa filiale Telma, Axian est en passe de perdre son « monopole » sur le déploiement et l'exploitation de la fibre optique. Telma bénéficie du décret de 2014 interdisant aux opérateurs titulaires de licence de « construire, installer ou de déployer de nouvelles capacités de transmission de fibre optique dupliquant les liaisons nationales existantes ». Ce décret est aujourd'hui remis en question. Comment réagissez-vous à ce changement de paradigme réglementaire ?

Nous avons investi plus de 150 millions d'euros en 15 ans [...] Quand nous avons repris l'opérateur Telma, nous nous sommes lancés dans la fibre optique et cela a fait rire tout le monde. Nous avons fait ce pari au regard des obligations qui nous incombaient en tant qu'opérateur historique de Madagascar.

A cette époque où les débits étaient extrêmement faibles, nous avions une politique agressive en matière d'infrastructures néanmoins, il fallait prendre le risque d'investir pour équiper le pays. Pourquoi personne d'autre ne l'a fait ? On parle de monopole alors que le marché était ouvert à tous. Les autres opérateurs peuvent construire de la fibre optique sur les axes non desservis [ceux-ci représentent moins de 15 % du territoire à ce jour, ndlr].

Sans ce décret, personne ne serait allé déployer ces infrastructures dans toutes les zones que nous avons couvertes. Le décret de 2014 a poussé à la mutualisation des infrastructures qui partait d'une logique simple : lorsque sur un axe, on dispose déjà d'une fibre optique, pourquoi en construire une seconde ?

Précisément, quelle est votre réaction face à la possible duplication prochaine des infrastructures de fibre optique ?

J'y vois plusieurs risques. Premièrement, les habitants non digitalisés ne seront-ils pas demain écartés de la révolution technologique ? Ensuite, n'est-on pas en train de créer de l'Internet à deux vitesses avec des infrastructures et une compétition encore plus forte dans les zones les plus prisées et où nous augmenterions les prix ?

Les opérateurs télécoms font face à une montagne de Capex aujourd'hui, que ce soit au niveau de la fibre optique, de l'équipement télécoms, de la 5G, du e-paiement ou des pylônes à construire. Ne faut-il pas une mutualisation des infrastructures comme cela se fait partout, que ce soit aux Etats-Unis ou en France, où l'on utilise les fibres optiques communément ?

Nous n'avons pas fermé la porte à nos concurrents qui sont aujourd'hui clients de nos infrastructures et nous voulons aller plus loin avec eux [...] Ils nous trouveront toujours trop chers et nous pas assez, mais c'est la loi de l'offre et la demande. On discute, on échange et finalement, on trouve des solutions.

Vous êtes le premier opérateur dans l'océan indien, le second en Côte d'Ivoire à travers Free et vous venez de vous implanter au Togo : quelle est votre stratégie de développement sur le continent ?

Nous avons développé un modèle transformant à Madagascar et nous cherchons à savoir si nous pouvons l'implanter ailleurs. Au Sénégal, nous avons investi plus en 18 mois, que Milicom, le groupe auprès duquel nous avons acquis notre actif, en 18 ans. Nous avons investi plus de 100 millions d'euros en installant plus de 400 pylônes, en déployant de la fibre optique et en achetant la licence 4G.

Au Togo, il existe un Plan national de développement [PND, ndlr] axé sur trois piliers : la logistique, l'agriculture et l'agribusiness, et la 5G. Ce plan doit accompagner la vision présidentielle. Dans le cadre de la reprise de TogoCom, le président Faure a été extrêmement précis sur sa volonté d'intégrer la transformation digitale sur ces segments.

Le port et la logistique de Lomé permettent de desservir l'Interland : Burkina, Niger et Mali, mais aussi le Ghana, le Bénin et le Nigeria. Comment développer ce port grâce à la technologie ? Nous voulons faire de Lomé un hub télécoms de la sous-région, pour servir et sécuriser les autres pays. Dans cet objectif, nous avons décidé d'investir plus de 250 millions d'euros sur cinq ans.

Disposez-vous de projets avancés vers d'autres pôles régionaux sur le continent ?

Il y aura un phénomène de concentration au fur et à mesure et lorsqu'il n'y a pas d'intervention des acteurs privés dans les actifs des opérateurs historiques étatiques, on voit le résultat. Il y aura sans doute une vague de privatisation. On étudie donc d'autres opportunités, notamment en Afrique de l'Est et en Afrique australe où l'on nous propose des choses, mais rien de suffisamment mûr pour en parler aujourd'hui.

Que recouvre le partenariat d'un montant de 100 millions de dollars, signé en octobre dernier avec Ericsson pour déployer la 5G à Madagascar ?

En cinq ans, nous avons doublé l'accès des populations au réseau télécoms, mais Madagascar atteint seulement 40 % de couverture. Nous sommes donc encore loin derrière les standards africains. Le contrat signé avec Ericsson nous permettra d'accélérer le renforcement de notre couverture sur le territoire national.

Où en est la renégociation du contrat qui lie Jovena, filiale pétrolière du groupe Axian, à la Jirama, la société nationale d'électricité ?

Les autorités doivent changer de paradigme pour sortir des énergies fossiles à moyen terme et se tourner vers le renouvelable. C'est en droite ligne avec ce que nous souhaitons faire, car il est hors de question d'investir dans des centrales thermiques. Dans ce cadre, le gouvernement a engagé un plan de renégociation de l'ensemble des contrats avec ses fournisseurs. Les discussions portent sur les prix unitaires, le paiement des arriérés et l'avenir du secteur.

Nos objectifs de prix étaient très ambitieux et nous n'arrivions pas à les atteindre. Plusieurs contrats ont été résiliés, dont la centrale thermique Noor II d'une capacité de 28 MW. Ensuite, nous avons récupéré une partie de nos arriérés [un tiers des 50 millions d'euros dus par la Jirama, ndlr]. Nous demandons maintenant une visibilité sur le plan de recouvrement. Enfin, nous voulons accélérer notre contrat d'achat d'énergie et notre contrat de concession sur la partie hydroélectricité.

Comment renforcer les capacités énergétiques de Madagascar dont le taux d'électrification est évalué à 13 % par la Banque mondiale ?

On pense que la production va se décentraliser de plus en plus. Il n'y aura jamais de réseau interconnecté, doté de grosses centrales avec des réseaux de transports répartis un peu partout à Madagascar, mais la technologie permettra de construire des centrales solaires et des centrales hybrides décentralisées.

Avec ce virage vers les énergies renouvelables (EnR) se posera néanmoins la problématique question du stockage...

Effectivement, la transformation qui s'est opérée sur la production solaire ne s'est pas encore accompagnée d'une transformation de la gestion du stockage de l'énergie, mais cela va venir... Aujourd'hui, le mix énergétique à Madagascar correspond à 60 % d'énergie thermique et 40 % d'énergie hydraulique et ce chiffre pourrait rapidement évoluer. En effet, deux grands projets de centrales hydroélectriques pour une capacité de 750 GWh sont en cours, qui permettront d'obtenir une électricité stable tout au long de l'année à Tananarive et dans le corridor Tananarive-Tamatave.

Axian développe des projets off-grid en Ouganda et au Mali à travers son programme WeLight. Le groupe va-t-il se lancer dans des projets énergétiques d'envergure sur le continent ?

Les défis sont énormes pour relever les défis du développement sur le continent, car 60 % de la population africaine n'a toujours pas accès à l'électricité et la démographie dépassera 2 milliards d'habitants en 2100. Il n'est plus possible de vivre dans un océan de pauvreté. Du reste, d'un point de vue purement capitalistique, l'important est de faire croître son marché.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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