Jacques Moulin : « L’association des Etats est un gage de réussite des projets d'e-santé en Afrique »

Alors que l’Afrique se mobilise pour réaliser la Couverture santé universelle (CSU) à dix ans de l’échéance des objectifs de développement durable, l’e-santé émerge comme une alternative incontournable dans un contexte de leapfroging technologique. Le think tank européen IDATE Digiworld, désormais implanté sur le Continent entend contribuer à la dynamique. Pour La Tribune Afrique, son directeur général, Jacques Moulin, analyse entre autres les facteurs de succès.
Ristel Tchounand
Jacques Moulin, directeur général d'IDATE Digiworld.
Jacques Moulin, directeur général d'IDATE Digiworld. (Crédits : IDATE Digiworld)

En septembre dernier, IDATE Digiworld, think tank européen consacré aux enjeux de l'économie numérique, installe un bureau à Rabat, le premier d'une implantation à travers le continent. Regroupant plus de 80 membres dont des multinationales telles Microsoft, Samsung, Huawei ou Orange, mais aussi des banques (Société Générale, Crédit Agricole,...) ou encore le constructeur aéronautique Airbus, IDATE Digiworld affirme poser les pieds sur le continent à la demande de ses membres. Alors que son déploiement régional se veut progressif -dans une étroite collaboration avec des partenaires tels que la Banque africaine de développement (BAD)-, le think tank a fait un focus sur l'e-santé lors de la deuxième édition du DigiwolrdAfrica organisé le 13 décembre dernier dans la capitale marocaine, dans un contexte où, en Afrique, l'heure est à l'accélération des programmes, à l'approche l'échéance de l'agenda 2030 des objectifs de développement durable.

La Tribune Afrique - Plusieurs initiatives en Afrique montrent que le numérique peut révolutionner la santé. Quels sont les facteurs de réussite selon vous ?

Jacques Moulin - Nous avons fait des estimations selon lesquelles le secteur de l'e-santé dans le monde connaîtra une croissance moyenne à deux chiffres de 16,2% entre 2016 et 2021. Les facteurs de succès d'un projet d'e-santé sont multiples. Le plus évident est celui de la technologie. L'e-santé est basée sur la technologie, en particulier sur l'infrastructure. Il faut une infrastructure de qualité pour le déploiement réussi des projets d'e-santé. En outre, l'investissement qui doit être fait de façon à assurer la couverture, soit par le biais de la fibre, soit par les réseaux mobiles 4G et plus tard 5G. C'est un point important, car cela veut dire que l'attribution des licences (4G, 5G...) et en particulier le prix pour les enchères qui sera fixé de façon à permettre aux opérateurs de continuer à investir dans la recherche et développement. Car si les entreprises dépensent tout leur argent dans les licences et n'ont plus suffisamment pour investir dans le R&D, cela serait pénalisant.

Le deuxième point particulièrement important est la nécessité de développer toute la capacité d'initiative à travers le Continent. L'Afrique a une chance extraordinaire : son essor démographique qui fait que le digital est aussi très lié à une nouvelle façon d'appréhender les choses. Et les jeunes représentent un atout fort pour la dimension digitale et la capacité à accompagner l'innovation. Je crois, à ce titre que dans un pays comme le Maroc, la mise ne place de l'agence du développement du digital est un élément très important, parce que dans son rôle d'impulsion et de coordination, elle va permettre d'accompagner le programme d'e-santé et de proposer ses applications qui doivent être simples, ergonomiques, et donc très faciles d'utilisation et d'accès

Le troisième facteur de succès, à mon avis, n'est autre que la formation qui devrait englober l'ensemble des acteurs (pharmaciens, infirmiers, médecins) et permettre par exemple aux infirmiers de prodiguer un certain type de soins, notamment dans les zones où il y a peu de médecins. Bien entendu, une évolution de la réglementation est nécessaire en amont, avec, en particulier, un équilibrage et une répartition des rôles entre le pouvoir central et le pouvoir local, entre les différentes agences. Et comme pour tout programme d'e-gouvernement, il faut qu'il y ait une véritable politique qui fédère un ensemble des acteurs autour d'un projet.

Le dernier point que j'aimerais souligner concerne tout autant l'Europe et les Etats-Unis. Il faut s'inscrire dans une logique de pérennité des actions. Tous les projets digitaux, qu'il s'agisse d'e-santé ou d'éducation, sont censés être gérés sur le long terme.

Par ailleurs, le digital n'a pas de frontière. On le dit, mais ce n'est pas un slogan, c'est une réalité. Et dès lors, une vraie ambition digitale pour une nation devrait s'inscrire dans une logique beaucoup plus régionale, c'est-à-dire pana-étatique. C'est ce que nous vivons, à titre d'exemple, en Europe, où nous réussirons un projet européen à partir du moment où nous ne serons plus sur le modèle d'une nation qui pousse les autres, mais véritablement un ensemble de nations et il en va sans doute de même pour l'Afrique. L'association des Etats est un gage de réussite pour les projets d'e-santé en Afrique. Et l'influence que le Maroc peut avoir dans ces investissements est particulièrement intéressante.

Depuis deux ans, le continent cherche à mobiliser davantage d'investissements dans le domaine de santé. Les PPP sont de plus en plus plébiscités. Quelle peut-être leur valeur pour les projets d'e-santé ?

Il est clairement établi aujourd'hui que les pouvoirs publics ne peuvent seuls faire face à tous les financements nécessaires pour accompagner le fameux saut de grenouille de l'Afrique et faire en sorte que les choses se fassent rapidement. Car dans la compétition internationale qui prévaut désormais, la rapidité est un élément essentiel. Et c'est ce que nous disons à l'ensemble des représentants des nations : nous sommes dans une guerre à la rapidité. Une bipolarité du monde (Chine-Etats-Unis) est en train de se mettre en place sur le plan géopolitique et cela se joue justement sur l'intelligence artificielle, la bataille de la 5G... L'Afrique n'en est peut-être pas encore là, mais on voit bien que les besoins de rapidité dans l'exécution des projets supposent que l'on soit capable d'assurer une complémentarité entre les investissements publics et les investissements privés. Ainsi pour aller plus vite dans les projets d'e-santé sur le Continent, il n'y a pas d'autres choix que d'associer ces financements publics et privés.

Il faut cependant garder à l'esprit qu'il existe plusieurs modèles de PPP. C'est pour cela qu'au sein de l'IDATE, nous accompagnons beaucoup de collectivités publiques qui ont fait le choix de déléguer les services publics. Il est très intéressant de regarder les modèles qui fonctionnent et ceux qui ne fonctionnent pas. Toutefois, il n'y a pas de doxa. Tout est fonction de l'attractivité des investissements. Et la confiance est un élément essentiel. Quand on veut faire un partenariat, au-delà de l'investissement, il faut qu'il y ait un projet commun, qu'on s'entende sur la durée, il faut que les différentes parties respectent les échéances et surtout qu'on ne change pas les règles du jeu d'un accord déjà établi.

Il est ensuite capital de veiller à stimuler l'innovation. Il est essentiel pour l'Afrique d'accompagner tous ces jeunes porteurs de projets innovants. L'inclusion des femmes est également un élément important sur lequel j'aimerais insister : il n'y aura pas de projet d'e-santé qui tiendra en Afrique si on ne réfléchit pas aussi au rôle et à la place que les femmes doivent avoir dans l'apprentissage de ces programmes.

Quelles vont être à votre avis les défis inhérents au développement de l'e-santé ?

Les défis sont multiples. Outre les infrastructures et la capacité de financement, la lutte contre les failles de sécurité va être un défi important pour le développement des projets d'e-santé en Afrique. On ne peut pas -et encore moins dans la santé- accepter, à titre d'exemple, des hackers qui changent la donne d'un diagnostic. L'intégration de la cybersécurité dans les programmes est essentielle.

IDATE Digiworld vient de s'établir au Maroc, comment comptez-vous faire évoluer ?

Nous accompagnons déjà un certain nombre de projets sur la digitalisation au Burkina Faso, au Mali, au Congo et en République démocratique du Congo (RDC). Nous sommes déjà présents en Afrique et chaque année on publie le Digiworld Yearbook Afrique, qui est un observatoire des tendances du digital en Afrique. Notre souhait est de faire de l'évangélisation digitale, d'organiser des conférences, d'accompagner et piloter des projets, mais aussi à travers nos publications. Nous sommes un institut de recherche, nous travaillons à travers la collecte de données, l'accompagnement des programmes, l'organisation et la participation à des séminaires. IDATE est à titre d'exemple partenaire de la World Policy Conference qui permet justement d'établir un certain nombre de réflexions et débats sur ce que sera le monde positif et digital de demain. Notre volonté c'est de continuer. Après la filiale du Maroc, nous pensons avoir d'ici l'année prochaine une filiale en Afrique de l'Ouest. Mais je peux en dire plus pour l'instant.

Mais qu'importe le lieu, il est important pour nous d'être présents en Afrique, parce que nous sommes de ceux qui pensent que la digitalisation de l'Afrique va avoir un impact sur la digitalisation du monde. Et comme nous sommes européens, nous pensons qu'il y a une nécessité absolue de repenser le partenariat et à égalité. Il ne s'agit pas de dire que l'Europe va donner des leçons à l'Afrique, absolument pas, mais plutôt pour proposer une voie alternative aux modèles qui vont se dessiner entre la Chine et les Etats-Unis.

Ristel Tchounand
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