Massogbè Touré :  « Au lancement de notre première usine, personne n'y croyait »

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(Crédits : DR.)
Son pays est aujourd'hui le premier producteur d'anacardes dans le monde et son entreprise, leader de la filière à travers le Continent. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Découvrez le parcours inspirant de Massogbè Touré,  fondatrice et PDG du groupe Sita, vice-présidente de la CGECI, le patronat ivoirien, et plus connue comme «la reine de l'anacarde».

La Tribune Afrique : Vous avez près de quarante ans d'expérience dans l'agrobusiness, particulièrement dans le domaine de la transformation de l'anacarde dont vous êtes une pionnière. Comment la filière s'est-elle mise en place en Côte d'Ivoire ?

Massogbè Touré : La région dont je suis originaire en Côte d'Ivoire repose à la base sur la production du riz. Mais de nombreux aléas, notamment climatiques, l'ont plongée à l'époque dans une extrême pauvreté, faisant de notre ville, Odienné, l'avant-dernière des plus pauvres du pays. Cette situation était révoltante. A la faveur d'une mission en Inde, j'ai découvert que la noix de cajou y était populaire, sa culture génératrice d'emplois et pourvoyeuse de revenus pour les jeunes et les femmes. Nous avions la noix de cajou dans notre région en Côte d'Ivoire, mais on n'en faisait rien parce que c'était connu pour être toxique. On disait qu'en la mangeant associée au lait, on en mourrait. Je me suis dit si son exploitation bénéficie à l'Inde dont le climat est similaire au nôtre, cela pourrait très bien fonctionner chez nous.

Avec mon mari, nous avons cultivé sur une première parcelle de 5 hectares. Quatre ans après, nous avions nos premières récoltes que nous n'avons cependant pas vendues. Nos premiers échantillonnages étaient gratuits et distribués dans toute la région. On imprimait les techniques de culture et de consommation qu'on distribuait et expliquait aux habitants. On encourageait les gens en leur disant qu'ils ne regretteraient en se lançant dans la culture de la noix de cajou, car c'est une plante pérenne, qui donne chaque année. Au fil du temps, nous y avons investi, en temps, en énergie, en économies. Plusieurs autres entrepreneurs nous ont suivis et avec l'encadrement de l'Etat, cela a fini par devenir une filière qui compte.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées et comment les avez-vous surmontées ?

Il y a eu beaucoup de difficultés, surtout lorsque nous passions à l'étape industrielle. Au lancement de notre première usine, personne n'y croyait. On entendait dire : « Ce n'est pas possible, elles ne peuvent pas le faire, c'est réservé aux femmes indiennes... ». Mais nous étions convaincus de ce que nous voulions faire. D'ailleurs, si nous n'avions pas pris le risque, nous n'aurions jamais su ce que cela pouvait donner. L'expérience ne s'achète pas. C'est en agissant que l'on en acquiert.

Il fallait également se financer. A l'époque, les banques commerciales n'aimaient pas trop les projets liés au développement, car ce que nous faisons, c'est du développement. Ces dernières années, les choses changent et c'est une bonne chose. Aujourd'hui, nous sommes fières de dire que les femmes ivoiriennes, même issues du monde rural, peuvent avoir un réel impact sur l'essor du pays grâce à leur savoir-faire.

La Côte d'Ivoire est actuellement le premier producteur mondial d'anacarde avec 750 000 tonnes, loin devant la Guinée Bissau qui était pourtant premier producteur africain il y a 20 ans. Toutefois, nous restons encore sur notre faim, parce que nous ne pourrons pas maîtriser la chaine de valeur tant que nous n'aurons pas maîtrisé la transformation. Et c'est à cela que nous travaillons. Bien que nous soyons premier producteur mondial d'anacarde, nous n'assurons même pas 10 % de la transformation. Nous avons la capacité de faire bien plus et nous allons nous en donner les moyens, car c'est une opportunité, pas seulement pour la Côte d'Ivoire, mais pour tout le Continent.

Avec le temps, vous avez diversifié votre entreprise...

En effet, nous faisons du riz et nous encourageons la consommation du riz local. Nous pensons aussi que si nous maîtrisons l'eau, nous pouvons arriver à une autosuffisance en riz et pourquoi pas, exporter l'excédent. Nous savons que selon les experts, d'ici 2040 ou même avant, l'Asie, qui nourrit aujourd'hui l'Afrique, sera elle-même importatrice de riz. Si cela arrive, l'Afrique n'aura rien, parce que c'est l'Asie qui nous nourrit aujourd'hui. Alors nous voulons transformer nos immenses bas-fonds et plaines, nos terres arables en production pour nourrir le plus grand nombre au-delà des frontières ivoiriennes.

Vous avez été récemment primée entrepreneur féminin de l'année 2019. Considérez-vous cela comme une récompense de toutes ces années de combat ?

Massogbè Touré

Absolument ! C'est un sentiment de fierté de constater que la nation reconnait nos efforts. C'est très encourageant, mais également interpellatif dans le sens qu'il faut maintenir le standard et même le rehausser davantage. Pour nous, ce trophée est à l'honneur de toutes les femmes entrepreneures et entreprenantes de Côte d'Ivoire, parce que de par ma position de vice-président du patronat ivoirien, j'ai pour rôle d'encourager et développer l'entrepreneuriat féminin et tout ce qui touche le genre.

Propos recueillis par Ristel Tchounand

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Commentaires
a écrit le 20/07/2019 à 15:29 :
En avant les femmes africaines

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