Pierre Vimont : « On accuse le multilatéralisme de ne plus être efficace »

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Pierre Vimont, chercheur associé à la fondation Carnegie Europe, de l'ONG Leaders pour la paix, a occupé notamment les poste d'ambassadeur de France à Bruxelles (1999-2002), d'ambassadeur de France aux États-Unis (2007-2010) et de secrétaire général exécutif du Service européen pour l'action extérieure (2010-2015).
Pierre Vimont, chercheur associé à la fondation Carnegie Europe, de l'ONG Leaders pour la paix, a occupé notamment les poste d'ambassadeur de France à Bruxelles (1999-2002), d'ambassadeur de France aux États-Unis (2007-2010) et de secrétaire général exécutif du Service européen pour l'action extérieure (2010-2015). (Crédits : DR.)
Le rapport des Leaders pour la paix (LPP), l'ONG de Jean-Pierre Raffarin, a été validé validé hier lundi 13 mai à Paris, où se réunissent jusqu'à aujourd'hui une trentaine de personnalités autour de la promotion de la paix dans le monde. L'ambassadeur Pierre Vimont, auteur du rapport des LPP 2019, revient pour «La Tribune Afrique» sur les principaux défis pour renforcer un ordre multilatéral de plus en plus contesté, en particulier dans les pays du Sud.

La Tribune Afrique : Quelles sont les thématiques abordées dans le rapport 2019 des Leaders pour la paix ?

Pierre Vimont : Nous avons choisi de nous intéresser spécifiquement au multilatéralisme : comment le conserver, le réformer si nécessaire et lui redonner un élan pour qu'il joue pleinement son rôle dans le monde agité que nous connaissons actuellement. Nous nous sommes également penchés sur la sécurité régionale et collective, pour relancer l'ordre multilatéral avec un accent particulier mis sur l'Europe.

Quelles sont les solutions avancées dans le rapport 2019 des LPP pour prévenir des crises ?

Nous avons développé l'idée qu'il faut une diplomatie plus préventive afin de ne pas être mis devant le fait accompli. Nous proposons de doter le Secrétaire général de l'ONU d'une petite unité de gestion de crise, qui pourrait agir très vite, sans attendre que se mette en place la grosse artillerie des Nations-Unies avec la nomination d'un envoyé spécial doté de tous les moyens. Dès qu'une crise est identifiée, il faudrait pouvoir envoyer un missi dominici qui se déplacerait pour promouvoir le dialogue sans attendre.

L'un des défis soulevés par le Secrétaire général des Nations-Unies, Monsieur Gutierrez, était de ne pas donner l'impression qu'on s'ingérait dans les affaires intérieures d'un pays. Il existe toujours le risque d'être accusé de vouloir changer un régime. Nous devons trouver le bon équilibre, en établissant les critères les plus objectifs possible. Il faut trouver les moyens d'un dialogue à tous les niveaux : diplomatique ou au niveau d'autres cercles de réflexions plus confidentiels, afin de tuer dans l'œuf le risque de crise.

Dans quel contexte africain cet émissaire pourrait-il être envoyé aujourd'hui ?

Appliqué à l'Afrique, on peut prendre l'exemple préoccupant du Cameroun entre les anglophones et les francophones, qui est apparu il y a un certain temps déjà, et où la communauté internationale aurait pu intervenir plus tôt, notamment l'Union africaine (UA) qui est assez capable de se mobiliser rapidement. Bien qu'elle ait connu un certain nombre de crises, elle dispose d'une véritable expérience en la matière. D'ailleurs, l'UA avec le Conseil de sécurité des Nations-Unies pourraient avancer ensemble dans la résolution de ce type de crise.

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Quels sont précisément les principaux défis pour relancer la dynamique multilatérale à l'heure de l'administration Trump ?

Ils sont considérables, car on accuse le multilatéralisme de ne plus être efficace. Un certain nombre de pays contestent ce système, que ce soit l'administration Trump, ou face à la montée des populismes au Brésil ou en Europe, qui le tiennent pour responsable de très grandes injustices économiques.

Alors que se développent les contestations autour du multilatéralisme sur le plan politique et économique, de manière générale beaucoup de pays du Sud et d'Asie estiment que ce système a été fondé pour répondre aux intérêts des Occidentaux et qu'il est temps de changer les choses. Il y a donc énormément de réformes à entreprendre pour rendre ce système plus inclusif et prendre en compte les nouvelles réalités multipolaires.

L'administration Trump s'est retirée d'un certain nombre d'accords comme l'Accord de Paris ou celui sur les armes nucléaires à portée intermédiaire en Europe et a pris ses distances avec toutes les résolutions des Nations-Unies sur le processus de paix entre Israël et les Palestiniens. Il nous faut convaincre les Etats-Unis que le multilatéralisme a du bon, à travers des exemples d'alliances réussies.

N'existe-t-il pas une forme de confusion entre multilatéralisme et globalisation qui fragilise aujourd'hui l'ordre multilatéral ?

Il existe un lien entre les deux. Quand on évoque la question du climat par exemple, les dérèglements climatiques sont le résultat d'un mode de développement qui doit être revu et cela passera notamment par les Nations Unies et par l'Accord de Paris.

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Bien que les efforts multilatéraux existent pour développer davantage d'accords de libre-échange et pour renforcer le commerce international comme source de croissance, un certain nombre de partis politiques, y compris en France, remettent en question ces accords de libre-échange. Nous devons donc mener une réflexion sur ce qui a été à la base de la globalisation. Il nous faut rectifier le tir en prenant en compte d'autres considérations, pas uniquement au niveau de l'ONU mais aussi au niveau des organisations régionales comme l'Union africaine (UA) par exemple.

Quelles sont les priorités en matière de sécurité régionale aujourd'hui ?

L'important est de prévenir l'émergence des crises quand cela est possible. Or, souvent le système multilatéral attend, car il n'ose pas intervenir rapidement. On le voit actuellement avec la montée progressive d'une confrontation entre les Etats-Unis, Israël et l'Arabie Saoudite d'un côté et l'Iran, de l'autre côté. L'Europe est entre ces acteurs et il serait bien qu'elle joue un rôle de médiateur pour éviter d'arriver à ce moment de confrontation directe de caractère militaire qui va se poser.

Ensuite, malheureusement quand la crise a éclaté avec un conflit de forte intensité, il faut développer des solutions politiques et économiques, en parallèle aux actions militaires. L'UE a un rôle à jouer dans la résolution des crises internationales. Je suis très frappé en ce moment par le Sahel où l'on voit bien que la présence de soldats français ou d'autres pays européens ne règle pas le problème. De même qu'après avoir repoussé Daech de Syrie, on s'aperçoit que l'Etat islamique est toujours là et qu'il se repositionne en particulier en Libye et dans les pays du Sahel. La réponse militaire n'est donc pas suffisante. Nous devons notamment travailler sur le retour du dialogue entre les sociétés civiles. C'est un chantier considérable à conduire pour ramener de la stabilité dans notre monde.

La vente d'armes françaises aux acteurs de conflits internationaux ne participe-t-elle pas à fragiliser la paix dans le monde ?

Chacun des pays a le droit de se défendre et d'assurer sa propre sécurité, lorsqu'ils ne sont pas en mesure de se doter d'une industrie d'armement nationale qui leur soit propre. C'est une réalité qu'on ne pourra pas changer du jour au lendemain. Si vous êtes un pays sahélien aujourd'hui, il vous faut vous défendre. Néanmoins, l'important est d'agir en amont de ces crises en dotant prioritairement ses populations, de système de gouvernement, d'aide au développement économique et de lutte contre le dérèglement climatique. De même, concernant l'immigration par exemple : bloquer les frontières ne suffit pas. Il faut s'attaquer aux racines qui provoquent l'immigration, sans quoi, elle se poursuivra.

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Malgré l'accompagnement des armées sahéliennes depuis plusieurs décennies, force est de constater qu'elles sont incapables de répondre au défi sécuritaire régional : est-ce à dire que la stratégie n'était pas la plus adaptée ?

Dans les pays du Sahel, le G5 Sahel essaie de se doter d'une force militaire régionale, aidé par les Français, les Allemands et par l'UE avec Madame Mogherini devenue une interlocutrice privilégiée du groupe. Toutefois, cela prend du temps, car il faut former un commandement homogène, cohérent et unifié. Il faut également former les soldats et leur apporter un appui technique et financier. Il faut les soutenir le plus possible à créer un environnement qui leur procure un maximum de stabilité. C'est compliqué, car tout arrive au même moment : il faut former les armées et résister simultanément aux offensives.

Le G5 Sahel pâtit également d'une problématique déblocage des fonds pour assurer le bon déroulement des opérations...

Cela avance doucement. La France, l'UE et l'Allemagne ont apporté leur contribution et les pays arabes ont promis qu'ils débloqueraient des moyens financiers également. C'est là encore, un travail de longue haleine et on doit revenir à la charge...

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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