Laurent Tamegnon : « Au Togo, nous sommes habitués à la rude concurrence des investisseurs étrangers »

 |   |  1879  mots
PDG de SANECOM International, une société de la Zone franche togolaise spécialisée dans les équipements militaires et administratifs en Afrique de l'Ouest, Laurent Tamegnon est président du Conseil national du patronat du Togo depuis février 2017.
PDG de SANECOM International, une société de la Zone franche togolaise spécialisée dans les équipements militaires et administratifs en Afrique de l'Ouest, Laurent Tamegnon est président du Conseil national du patronat du Togo depuis février 2017. (Crédits : republicoftogo.com)
Laurent Tamegnon est un homme d’affaires togolais à la tête de Sanecom International, un groupe spécialisé dans la fourniture d’équipements militaires, paramilitaires et administratifs en Afrique de l’Ouest qui habille exclusivement les forces armées du Togo, du Bénin, du Niger et du Burkina Faso. Considéré comme l’une des personnalités les plus influentes du business togolais, il est président du Conseil national du patronat (CNP) du Togo depuis deux ans. A ce titre, il joue un rôle clé dans la mise en œuvre du Programme national de développement (PND) lancé le 4 mars dernier par le président Faure Gnassingbé, dans lequel le secteur privé national et international devrait pourvoir à hauteur de 65% des 4 622 milliards de Fcfa nécessaires. Dans cet entretien avec La Tribune Afrique, il revient notamment sur la crise qui a secoué le CNP pendant quatre ans et donne des détails sur l’enrôlement des entrepreneurs et investisseurs togolais dans ce tournant décisif de cette économie ouest-africaine.

La Tribune Afrique : Le conseil national du patronat (CNP) togolais traversait une longue crise lorsque vous en preniez les rênes en février 2017. Deux ans plus tard, la crise est-elle passée ?

Laurent Tamegnon : Nous pouvons aujourd'hui l'affirmer sans sourciller : la crise est désormais derrière nous. Il s'agissait d'ailleurs d'une crise née d'un faux problème, monté de toute pièce. Mais en grands hommes, nous avons su nous comprendre et à l'unanimité, les voix des hommes d'affaires du Togo se sont portées sur ma personne, il y a deux ans, pour la présidence du CNP.

Vous parlez de «faux problèmes», mais il s'agissait tout de même de fraude électorale en 2013, largement relayés par les médias locaux...

Non, justement ! Il ne s'agissait pas de fraude. Cette situation avait été délibérément créée pour déstabiliser le Conseil national du patronat. Pour rappeler les faits, des élections ont eu lieu, un candidat les a remportées. Le vaincu a reconnu le vainqueur et les deux se sont serré les mains. Mais quelques mois plus tard, le vaincu revient pour remettre en cause l'élection, évoquant des arguments qui ne tenaient pas la route. Il a fallu que, aussi bien sur le plan national qu'international, nous nous mettions ensemble pour exposer la vérité. Finalement, nous nous sommes compris et d'ailleurs, l'auteur de cette situation a reconnu qu'il faisait fausse route.

Aujourd'hui, je puis dire que le patronat a repris ses lettres de noblesse. Nous constituons donc très clairement l'institution régalienne des employeurs du Togo. Nous travaillons en étroite collaboration avec le gouvernement, tant dans le cadre des concertations lancées par le chef de l'Etat pour discuter des problèmes du pays, qu'au niveau des concertations entre travailleurs, gouvernement et employeurs.

Depuis cette année, le Togo fait partie du top 10 mondial des pays qui ont le plus amélioré leur climat des affaires. Cependant, il peine encore en termes de protection des investisseurs minoritaires, pourtant nombreux, ou en termes de délivrance des crédits. Que fait le CNP pour résoudre ces problématiques de premier ordre pour les entrepreneurs ?

Le Togo a effectivement connu une bonne amélioration de son climat des affaires et nous nous en réjouissons. Cependant, nous n'aboutirons que pas à pas à la construction d'une économie plus forte. En dehors de l'assainissement du climat des affaires, le CNP se bat aujourd'hui en faveur des petites et moyennes entreprises qui sont mises en minorité et qui ont des difficultés à accéder aux crédits. Or ces dernières constituent, pour nous, des maillons stratégiques. L'agriculture, à titre d'exemple, est l'enfant pauvre au niveau des banques. Moins de 3% de crédits lui sont affectés, contre 65% ou 70% dans le domaine commercial. Aujourd'hui le gouvernement a pu mettre en place le MIFA [Mécanisme incitatif de financement agricole, NDLR], qui permet de garantir aux investisseurs agricoles un accès plus aisé au crédit et ceci, avec l'appui de la Banque africaine de développement (BAD).

Votre pays vit un tournant décisif avec le lancement du plan national de développement (PND) qui devrait être financé à hauteur de 65% par le secteur privé. Quelle pourrait y être la proportion d'investissement du secteur privé national ?

Je ne saurais exactement dire à quelle proportion le secteur privé togolais investira. Néanmoins, sur les 4 622 milliards de Fcfa estimés nécessaires pour concrétiser le PND, le secteur privé jouera de concert avec le gouvernement. Avec à notre actif un climat des affaires évoluant positivement, ainsi que des approches de solutions trouvées à la problématique de l'accès au crédit pour les entreprises, nous arriverons à trouver un bon terrain de collaboration.

En tant que secteur privé, nous comptons déjà absorber les 500 000 emplois prévus dans le cadre de la mise en œuvre du PND, car en considérant uniquement le premier axe de ce programme national de développement qui conduira à la construction ds infrastructures, des industries, de la logistique,etc., un nombre conséquent d'emplois pourra être créé à l'échelle nationale. Imaginez ce que pourra générer comme emplois la ligne ferroviaire prévue entre Lomé et Ouagadougou... Tous ces éléments ne sont pas inventés, ni déterminés pour faire beau, ce sont des objectifs réalistes. Nous en sommes responsables et croyons que nous pouvons y arriver.

Vous croyez donc à la création de 500 000 emplois d'ici 2022 ?

Absolument ! Avec tous les détails présentés dans notre PND, ne pensez-vous pas que ces emplois pourront aisément être générés ? Déjà, la dernière visite du chef de l'Etat en Chine nous a permis de rencontrer plusieurs investisseurs et a abouti à des résultats concrets : une vingtaine d'hommes d'affaires est déjà sur le terrain au Togo et le gouvernement prend les mesures qu'il faut. Actuellement, un site équipé d'électricité, eau et Internet a été aménagé non loin de Lomé, de telle sorte que lorsqu'un investisseur arrive, il commence immédiatement à travailler. A mon avis, une fois que tout notre programme de développement sera déployé, nous pourrons même dépasser les 500 000 emplois.

Les projets portés par le PND nécessiteront des compétences assez pointues. Vous êtes le président du Conseil d'administration du Centre de formation aux métiers de l'Industrie (CFMI). Comment comptez-vous relever ce défi de compétences dans l'intervalle de temps imparti ?

Déjà j'aimerais préciser que le CFMI est une entité publique, mais gérée par le secteur privé. Il constitue l'un des cadres PPP existants au Togo, réalisé par le gouvernement -grâce à un crédit de l'AFD [Agence française de développement, NDLR]- et dont la gestion a été confiée par contrat de cession au secteur privé. Ce centre était venu à temps pour combler le vide existant au niveau de nos entreprises industrielles.

Il y cinq ans, à titre d'exemple, il n'y avait pas d'électromécanicien au Togo. On allait les chercher au Ghana ou en Côte d'Ivoire. Mais depuis trois ans, nous en avons sur le terrain grâce à ce centre qui forme non seulement à l'électromécanique, mais aussi la mécanique, la soudure, etc. Au bout de neuf mois, les candidats sortent avec un diplôme de techniciens et sont automatiquement embauchés.

Par ailleurs, le centre assure également la formation continue. Ainsi, de grandes entreprises comme la Société nouvelle des phosphates du Togo, la Société des ciments, Togo Telecom et autres envoient leurs employés dans le but d'améliorer leurs performances et toucher du doigt les machines de dernière génération dont dispose le centre. Il est important de souligner également que le CFMI prend désormais une envergure internationale. Nous recevons les techniciens de la Société d'exploitation des Eaux du Niger qui viennent périodiquement se remettre à jour chez nous.

Pour faire face aux besoins futurs, nous sommes en train d'étudier, sur proposition du chef de l'Etat, le projet de création d'un second centre de formation qui devrait s'étendre à d'autres filières telles que les BTP.

Au niveau du CNP, y a-t-il une mobilisation particulière par rapport à l'apport des entreprises togolaises dans la réalisation du PND ?

Le Togo met aussi bien les investisseurs étrangers que les investisseurs locaux sur le même pied d'égalité. Nous sommes exposés à une rude concurrence, mais nous nous battons. Ce n'est pas comme dans d'autres pays où une sorte de protectionnisme permet aux locaux d'avoir des avantages sur les investisseurs étrangers. Etant donné que nous sommes dans une zone commune, la CEDEAO, le Togo met tout le monde sur le même pied d'égalité et c'est parfois difficile, reconnaissons-le, mais nous y sommes habitués.

Le Togo était à l'honneur à l'Africa Belgium Business Week en 2017, où vous avez dirigé une délégation d'hommes d'affaires. Près de deux ans plus tard, quelles sont les retombées des deals contractés à cette occasion ?

Les accords dont les bases ont été jetées à ce forum sont encore en discussion. C'est la volonté de les concrétiser qui motive le Togo à s'orienter vers un nouveau forum Togo-UE qui se tiendra les 13 et 14 juin à Lomé. Nous allons donc raffermir ces contacts noués lors de l'ABBW 2017 et convaincre ceux qui sont encore hésitants. D'ailleurs, cela motive également ma récente mission à Bruxelles où j'ai revu des investisseurs que nous invitons au forum de Lomé.

Comment se porte votre entreprise SANECOM International ?

La Société est vieille d'une trentaine d'années. Nous avons connu des hauts et des bas, surtout lorsque la Chine a envahi notre pays. Il a fallu nous battre autrement pour nous mettre à niveau. Cela revient à ce que je disais plus avant au sujet des investisseurs étrangers et locaux. Nous nous sommes battus. Aujourd'hui SANECOM va bien. Etant une société de zone franche, nous avions vocation à faire de l'export à hauteur de 70% de nos produits. Nous sommes donc au Bénin, au Burkina Faso et au Niger où nous travaillons exclusivement pour les armées de ces pays. Nous avons également étoffé notre portefeuille activités en créant, il y a plusieurs années, une buanderie industrielle qui dessert tous les hôtels de Lomé en lavage de linge.

Puisque vous parlez d'hôtels, le tourisme connaît actuellement une expansion sans précédent en Afrique et cette tendance va s'accentuer à l'avenir selon les experts. Mais le Togo, qui a pourtant le potentiel pour, ne fait pas du tout parler de lui dans ce domaine. Quelle place occupe ce secteur dans l'agenda du CNP ?

Le tourisme a été quelque peu négligé au Togo, je l'avoue. Nous avons des sites très agréables et importants, mais nos hôtels vivent seulement du passage des hommes d'affaires. Toutefois, ce secteur est sérieusement pris en compte dans la première phase du programme national de développement dans lequel nous tablons également sur le tourisme industriel. D'ailleurs, au niveau du CNP, nous avons adopté un plan stratégique 2018-2022 qui s'appuie essentiellement sur les deux premiers axes du PND. Grâce aux projets prochainement mis en œuvre, nous pensons que le tourisme reprendra au Togo à l'image des autres secteurs de l'économie.

Il vous reste trois ans à la tête du CNP. Quelles vont être vos priorités dans le contexte économique actuel du pays ?

Mes priorités resteront celles définies par notre plan stratégique que nous avons d'ailleurs démarré avec l'appui du Bureau international du travail sur le volet du renforcement des capacités de nos membres. Outre cela, nous sommes préoccupés par la question de l'emploi. N'arrivant plus à en satisfaire la demande, le gouvernement avait sollicité le secteur privé. A notre tour, nous leurs avions demandé de nous aider à les aider, notamment en diminuant la pression fiscale sur les entreprises et en faisant tout ce qui peut davantage nous faciliter la tâche, de façon à mieux développer nos activités et par ricochet embaucher plus. C'est là-dessus que je compte -entre autres- me focaliser.

Propos recueillis par Ristel Tchounand

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :