Ali Haddad : « En Algérie, le secteur privé est devenu un maillon déterminant dans le processus de diversification »

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En Algérie, le Forum des chefs d'entreprises (FCE) représente 4 000 hommes d'affaires, 7 000 entreprises qui emploient près de 400 000 personnes et génèrent un chiffre d'affaires cumulé de 40 milliards de dollars. Ali Haddad, président du FCE, revient sur le rôle-clé du secteur privé dans la restructuration à marche forcée de l'économie algérienne.

La Tribune Afrique : Quelles ont été les répercussions de la baisse des prix des matières premières sur l'économie algérienne ?

Ali Haddad : C'est un secret de polichinelle ! Notre économie dépend des recettes pétrolières qui représentent 97% de nos exportations. Les fluctuations des prix du baril de pétrole nous ont imposé d'accélérer le rythme des réformes structurelles pour diversifier la production nationale et faire en sorte que notre économie soit plus résiliente. La conjoncture est propice au changement. L'impact de cette politique économique rénovée ne sera visible que dans quelques années, mais nous avons d'ores et déjà réussi à lancer des industries comme l'automobile, l'agroalimentaire, l'électronique, l'industrie pharmaceutique, la sidérurgie, etc., qui représentent la base d'une plateforme industrielle.

Précisément, quelles sont les orientations politiques qui ont été prises pour engager l'Algérie sur la voie de la diversification économique ?

La stratégie des autorités s'appuie sur deux axes principaux : promouvoir la production nationale et développer les exportations hors hydrocarbures. Le pays est très engagé sur cette voie. Il n'y a qu'à voir la décision de la Sonatrach dont les besoins en sous-traitance et en équipements sont évalués à 20 milliards de dollars : elle vient de lancer un plan de développement de 59 milliards de dollars. Ses gestionnaires ont décidé de se conformer au principe de préférence nationale.

La stratégie prévoit également d'actionner le mécanisme de partenariat public-privé dont le cadre juridique vient d'être défini par le président de la République Abdelaziz Bouteflika, à travers des dispositions de la loi organique relative aux lois de finances, publiée dans le dernier Journal officiel.

Comment faire face au déséquilibre de la balance des paiements et au déficit budgétaire ?

Des mécanismes ont été actionnés pour préserver la position extérieure du pays. Le remboursement de la dette extérieure par anticipation a permis au pays de traverser cette situation de crise plus sereinement. L'emprunt national pour la croissance économique lancé en 2016 a dynamisé la commande publique dont dépendent les entreprises. L'option provisoire du financement non conventionnel a aussi éloigné le spectre du recours à un endettement extérieur.

L'autre priorité du gouvernement était d'arrêter l'emballement des importations. Le dispositif des licences d'importation a été mis en place avant d'être remplacé par une mesure de suspension provisoire de l'importation de certains produits qui creusaient le déficit de la balance des paiements. La loi de finances complémentaire pour 2018 prévoit aussi l'instauration du droit additionnel provisoire de sauvegarde. C'est une aubaine pour les entreprises nationales qui devraient tirer profit de ces mesures provisoires pour améliorer leur compétitivité.

Les résultats de ces mesures sont palpables : la croissance économique devrait se maintenir à un taux 3% en 2018, selon le FMI et la Banque mondiale prévoit un taux de 2,7% en 2019 ; l'inflation est maîtrisée et reste stable, quoiqu'élevée ; le déficit du compte courant qui a atteint 12,3% du PIB en 2017 devrait se réduire à 9,3% du PIB en 2018 ; et le taux de chômage qui avait dépassé 12% en 2017 devrait reculer à 11,2%.

70% de la population algérienne est âgée de moins de 40 ans. Comment préparez-vous le dividende démographique ?

La priorité est de multiplier les dispositifs de formation et d'apprentissage et les mécanismes de création d'entreprises et d'incitation à l'entrepreneuriat. Nous préconisons de revoir les offres de formation afin que nos universités et nos centres de formation ne forment pas des chômeurs, mais des travailleurs qualifiés dont les compétences sont recherchées dans le monde de l'entreprise. Il est tout aussi impératif d'avoir une politique de développement des territoires, car ce sont les jeunes des régions reculées qui souffrent le plus du chômage.

Vous avez récemment déclaré que l'Algérie entrait dans une période charnière de restructuration et de transformation de son modèle économique. Quel rôle y occupe le secteur privé ?

Près de 99% des PME sont privées et 85% de la valeur ajoutée du pays -hors hydrocarbures- est créée par le secteur privé. Les deux tiers des emplois sont également créés par le secteur privé qui est devenu un maillon déterminant dans le processus de diversification. L'industrie automobile se développe rapidement grâce aux projets d'investissements initiés par les entreprises privées en partenariat avec des entreprises étrangères. L'économie numérique et l'économie verte sont presque totalement portées par les jeunes entrepreneurs issus du secteur privé. Enfin, le secteur privé a réalisé une bonne partie des programmes gouvernementaux pour la réalisation d'infrastructures en tous genres : construction de logements et raccordement aux réseaux d'eau potable, télécommunications, électricité et gaz, etc.

Quelles sont les principales réformes engagées pour favoriser l'amélioration du climat des affaires et les investissements étrangers ?

Le « Nouveau modèle économique » de l'Algérie place l'entreprise au cœur du processus de création de richesse. Le plus urgent est de mettre en place des garde-fous pour la maîtrise de nos finances extérieures. Le gouvernement a pris des mesures pour stabiliser la situation macroéconomique -contraction des importations et maîtrise de la dépense intérieure- pour diversifier l'économie et encourager les exportations. En outre, les deux axes majeurs du gouvernement reposent sur la substitution aux importations par l'investissement productif et les exportations hors hydrocarbures.

Nous accordons une grande importance au financement de l'investissement en cette période de contraction drastique de nos disponibilités financières.

Le troisième axe réside dans la transformation de l'environnement des affaires. En dépit d'une réelle volonté de l'Etat de promouvoir l'investissement et améliorer le climat des affaires, « beaucoup reste à faire », comme l'a récemment indiqué le Premier ministre, que ce soit en matière de transport, de télécommunications, d'énergie, d'agriculture ou de BTPH, car les potentialités sont énormes et les marges de développement conséquentes.

Comment renforcer la présence de l'Algérie sur les marchés de capitaux ?

Le défi de bancarisation de l'épargne doit être relevé avec plusieurs moyens. L'Etat a fait des efforts pour encourager les dépôts dans les banques. Néanmoins, les produits et services qu'offrent les banques ne sont pas encore assez attractifs. Le secteur a ainsi besoin de plus de banques universelles, ainsi que plus d'institutions financières spécialisées afin qu'il y ait davantage de concurrence de produits financiers pour la récolte de l'épargne et de solutions de financement des entreprises.

Où en est la dynamique partenariale entre la France et l'Algérie ? Entre l'Union européenne (UE) et l'Algérie ?

La coopération économique entre l'Algérie et la France peut être sujette à des malentendus. Nous ne nous comprenons pas assez, car nos modèles économiques en sont à des stades différents : la France souhaite renouer avec la performance, la croissance, innover pour promouvoir ses exportations ; l'Algérie aspire, quant à elle, à diversifier son économie et à construire un appareil productif compétitif.

Nous avons mis en place avec le Medef le Conseil d'affaires algéro-français pour franchir une nouvelle étape dans le renforcement et la refondation de la coopération économique entre nos deux nations. Ce conseil d'affaires aiguillera nos entreprises avec pragmatisme vers les opportunités de partenariat grâce à un réseau efficace et intelligent.

Pour ce qui est de l'Union européenne, l'accord d'association qui nous lie à cette communauté nous était clairement défavorable et une concertation est en cours entre les institutions des deux parties pour arriver à une coopération équilibrée et fructueuse.

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Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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