Albert Yuma-Mulimbi : « Mes fonctions me rendent crédible aux yeux du chef de l'Etat »

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Patron des patrons d'entreprises, Albert Yuma-Mulimbi, président de la FEC, PCA de Gécamines et président du comité d'audit de la Banque centrale de la RDC, milite pour une administration publique capable de tirer vers le haut le secteur privé et l'amélioration d'un climat des affaires encore peu encourageant en RDC.

La Tribune Afrique : De par vos multiples casquettes, notamment celle de président de la Fédération des entreprises congolaises (FEC), vous êtes une personnalité incontournable du monde des affaires dans le pays. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent vos accointances avec le président Kabila ?

Albert Yuma-Mulimbi : Le terme « accointances » renvoie à des relations familières ou d'intérêt, souvent avec des personnalités puissantes, voire avec des personnes suspectes ou aux relations équivoques, ce qu'évidemment je réfute.

En revanche, si vous me posez la question de savoir si mes fonctions de président de la Fédération des entreprises du Congo, principale organisation patronale de la RDC, ou de président du conseil d'administration de Gécamines, plus grande entreprise privée du pays, ou de président du comité d'audit de la Banque centrale du Congo me rendent crédible aux yeux du chef de l'Etat, comme d'autres, pour lui apporter des informations sur l'économie du pays et de ses opérateurs privés, et être le relais de leurs attentes vis-à-vis de l'Etat, de leur situation et leurs besoins, je vous réponds que oui et je me félicite que le chef de l'Etat accorde du crédit à ma parole.

«C'est sûrement cela qui gêne mes détracteurs, mais cela fait longtemps que je ne me préoccupe plus de l'avis des commentateurs, je préfère l'action»

Quel est l'impact de la crise politique que traverse la RDC ces dernières années sur l'économie ?

Quand on observe le taux de croissance du pays à travers le PIB, de 2013 à 2017, on constate qu'un pic à 9,5% a été atteint en 2014 et a commencé à décroitre jusqu'à 2,4% en 2016 avant de remonter l'année dernière à 3,7%. On pourrait penser que la situation politique a un impact majeur sur le climat économique et il est vrai que tout investisseur ne cherche rien tant que la prévisibilité dans ses affaires. Néanmoins, je nuancerais le propos, car finalement cette baisse de croissance et son rebond actuel ont été directement corrélés à la chute des cours des matières premières qui sont le principal driver de notre économie et pas à notre calendrier électoral, qui d'ailleurs a été récemment confirmé pour les futures élections.

C'est sûrement cela qui gêne mes détracteurs, mais cela fait longtemps que je ne me préoccupe plus de l'avis des commentateurs, je préfère l'action.

Notre problème est donc bien plus structurel, c'est-à-dire lié à l'absence de diversification de notre économie et à notre dépendance à la rente, que conjoncturel. D'ailleurs, si tel était le cas, les perspectives de croissance, notamment du secteur minier, ne seraient pas aussi florissantes dans notre pays si l'on en croit les agences de notation internationales pour qui la RDC sera la zone minière mondiale à plus forte croissance.

La RDC a promulgué en février 2017 une loi sur la sous-traitance visant à favoriser les entreprises congolaises. Un an et sept mois plus tard, peut-on déjà en palper les fruits ? Si oui, quels sont-ils ?

Non, il est prématuré de parler de fruits à ce stade et encore plus de les « palper »... Il est vrai que la loi fixant les règles applicables à la sous-traitance dans le secteur privé a été promulguée il y a largement plus d'une année, mais que les mesures d'application n'ont été prises que fin mai, car les entreprises qui n'étaient pas en conformité avec les dispositions de cette loi avaient une année pour se réajuster.

Au niveau de la FEC, nous militons pour que cette loi soit appliquée, même si les grands donneurs d'ordres ne se pressent pas encore pour substituer des entreprises nationales à leurs sous-traitants étrangers actuels. Cette situation n'est pas aisée à gérer, mais peu importe, il est important de créer une dynamique, car sans cela et sans une volonté politique forte pour mettre en œuvre la loi, nous ne bénéficierons jamais de l'opportunité que représente un secteur minier développé en RDC qui devrait être prescripteur pour toute l'économie, à l'instar d'un grand nombre de pays dans le monde, comme le Chili, premier producteur de cuivre au monde.

L'entrepreneuriat congolais reste peu connu sur la scène internationale. Quels sont les projets de la FEC pour un meilleur rayonnement des entreprises congolaises dans la dynamique que connaît le Continent ces dernières années ?

Nous n'en sommes pas encore à faire rayonner nos entreprises à l'extérieur du pays. D'abord parce que notre tissu économique n'est pas assez structuré, et ensuite parce que je rappelle que notre pays est parmi les plus peuplés du Continent et que notre marché est d'abord et avant tout intérieur. Notre stratégie, c'est d'agir pour lever toutes les barrières à l'entrepreneuriat et favoriser toutes les initiatives qui permettront à une classe d'entrepreneurs installés en RDC, nationaux, comme étrangers, d'y développer leurs activités pour valoriser le potentiel immense dont notre pays dispose. Et je ne parle pas des mines. Notre pays a d'abord été agricole, c'est-à-dire la terre et l'eau, et son salut, je pense, passera d'abord par cette activité qui constituera avec les ressources naturelles, les trois enjeux planétaires des 50 prochaines années et avouez que la RDC dans ces domaines est plutôt bien nantie !

Au sein de la FEC, nous militons inlassablement pour une administration réformée qui accompagne le secteur privé, plutôt qu'elle ne le bride, pour l'engagement de l'Etat en faveur de la création des conditions du développement, avec de grands programmes infrastructurels en matière de transport et d'énergie et pour faire à nos territoires, c'est-à-dire au génie propre des institutions publiques et des opérateurs privés locaux, pour anticiper les opportunités et les besoins locaux et développer leur offre en conséquence.

La RDC est classée 182e sur 190 pays dans le rapport Doing Business 2018. Cela en fait l'un des pays les moins propices aux affaires. Comment expliquez-vous cette contre-performance ? Et que faut-il faire pour remédier à cette situation ?

Vous me demandez d'expliquer le score de la RD Congo dans le classement Doing Business 2018. Pour moi, la réponse est simple. En dépit de la volonté affichée du gouvernement de faire du climat des affaires son cheval de bataille, les réformes initiées restent pour la plupart théoriques et ne trouvent aucun début d'exécution sur le terrain. La faiblesse de l'administration publique chargée de la mise en œuvre et le déficit de financement des réformes sont pointés comme étant à l'origine de cet état des choses. Mais il ne s'agit que des manifestations.

La réalité, c'est que toute notre superstructure administrative vit encore comme il y a plus de 30 ans, alors que tout autour de nous a changé. A l'époque, Gécamines finançait l'Etat à hauteur de 70% via les recettes fiscales, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Notre pays doit regarder la réalité en face et engager une réforme culturelle de grande ampleur pour s'adapter au monde tel qu'il est, et pas tel qu'il était. Et nous ne devrions pas être effrayés, car nous disposons de tous les atouts pour réussir notre émergence, contrairement à de nombreux pays qui n'ont que peu, sinon aucun avantage comparatif tel que les nôtres.

«La réalité, c'est que toute notre superstructure administrative vit encore comme il y a plus de 30 ans, alors que tout autour de nous a changé»

Je ne vais pas vous faire la liste fastidieuse de ce qui ne fonctionne pas, mais de manière illustrative, l'on peut citer par exemple notre guichet unique intégral du commerce extérieur, qui, bien qu'institué, ne produit pas les effets attendus engendrant autant de pertes pour l'Etat et de complexités pour les opérateurs, les mesures de défiscalisation pour créances douteuses pourtant promulguées souffrent de l'absence de mesures d'exécution, et puis les tracasseries administratives plombent l'esprit d'entreprise de nos investisseurs.

Notre environnement des affaires n'est pas propice au développement, malgré les mesures prises par l'Exécutif pour remédier aux problèmes les plus saillants. Il faudrait que nous puissions passer un pacte avec le secteur public, pour nous permettre de démontrer que la croissance des opérateurs privés serait gagnante pour tous.

En votre qualité de PCA de Gécamines, vous déclariez lors d'une allocution à l'Indaba Mining 2018 : «Gécamines est en train de se remettre en marche». Où en est le plan stratégique de redressement de la compagnie ?

Cela signifie redevenir un producteur minier qui compte en Afrique et dans le monde, ce que nous ne sommes plus depuis le début des années 1990 et le début des troubles en RDC qui ont perduré jusqu'en 2002, laminant notre Etat et notre économie. Avant cela, Gécamines produisait près de 500 000 tonnes de cuivre par an ; la libéralisation sous contrainte de notre secteur minier en 2002 a contraint l'entreprise à céder dans le cadre de joint-ventures où elle est minoritaire, ses principaux titres miniers qui représentent 32 millions de tonnes de cuivre et 3 millions de tonnes de cobalt.

Depuis lors, mes prédécesseurs et moi-même n'avons eu de cesse d'essayer de sauver cette entreprise du dépôt de bilan ce que, malgré toutes les difficultés financières, sociales et opérationnelles, nous avons réussi à faire.

Se remettre en marche implique quatre choses : premièrement, adapter notre structure et nos effectifs à l'environnement minier : concrètement, cela veut dire sortir du fonctionnement bureaucratique et centralisé et confier la décision aux opérateurs de terrain. Cela veut aussi dire, réduire drastiquement nos effectifs et ne conserver dans les opérations que ceux qui sont nécessaires. Deuxièmement, relancer la prospection pour valoriser notre patrimoine minier : nous disposons actuellement de moins de 500 000 tonnes de cuivre certifiées, le reste ayant été cédé. Nous concentrerons donc tous nos efforts sur la certification de nos réserves, qui sont notre principal actif.

Troisièmement, nous développons des projets en propre pour être un opérateur minier à part entière, comme à Kingamyambo. Et enfin, nous réexaminons nos partenariats, comme nous l'avons fait avec KCC pour qu'enfin, nous touchions les dividendes de l'exploitation par d'autres de nos réserves, et nous nouons des partenariats innovants, comme le partage de production qui nous assurera un retour garanti sur l'exploitation de nos gisements, contrairement aux dividendes.

Ces dernières années, plusieurs pays africains, à l'image de la RDC, ont révisé leurs codes miniers. Pensez-vous que la pratique devrait se généraliser à tout le Continent ? Pour quel objectif ?

Bien sûr ! Les mêmes causes produisent les mêmes effets. L'Afrique a été contrainte entre 1980 et 2000 de libéraliser son secteur minier en adoptant des codes très attractifs, trop attractifs, ce n'est pas moi qui le dit, mais le FMI notamment, permettant de nouer des partenariats avec des compagnies transnationales, dont l'Union africaine dans sa vision minière 2050, précise qu'ils ont été caractérisés par « une faible conditionnalité, une faible répartition par l'Etat des rentes issues des ressources et une corrélation faible du secteur des ressources avec les économies nationales ».

Il faut donc des codes qui réintroduisent des conditionnalités importantes en matière de locale content qui permettent aux Etats de profiter de la rente générée par l'exploitation des leurs sous-sols et surtout, j'insiste, surtout de plugger l'activité minière aux activités nationales pour que cette industrie joue un rôle d'entraînement dans les économies dans lesquelles elle est implantée, et pas à l'extérieur, à travers les centrales d'achat mondialisé, dont ces grands groupes sont tous pourvus. La mise en œuvre de lois sur la sous-traitance est essentielle dans ce domaine, comme en RDC.

 Notre environnement des affaires n'est pas propice au« développement, malgré les mesures prises par l'Exécutif pour remédier aux problèmes les plus saillants»

Y a-t-il encore des partenaires étrangers qui tentent de négocier un assouplissement des mesures ? Quelle est votre position sur ce dossier ?

Pas auprès de moi en tout cas ! La position du pays est claire sur le sujet. Son Excellence, Monsieur le président de la République, Joseph Kabila Kabange, a exigé publiquement à Kolwezi lors de son allocution d'ouverture de la 3e édition de la Conférence minière de la RDC, la mise en œuvre effective du nouveau code minier. Je soutiens à 100% cette position, car en tant que président de la FEC, je vois bien que notre économie et nos opérateurs privés bénéficient trop peu de la rente minière qui est captée à l'extérieur du pays, et en tant que président de Gécamines, je me bats au quotidien pour rééquilibrer des partenariats, qui, après plus de 10 années d'exploitation pour certains d'entre eux, n'ont jamais rapporté un dollar de dividendes à notre entreprise.

A l'aube de la présidentielle en RDC qui semble enfin se profiler, que souhaitez-vous au secteur privé congolais ?

Je souhaite que la thématique du développement économique et de la réforme de l'Etat soient au cœur des enjeux de notre pays afin que nous nous puissions profiter tant de la stabilité enfin retrouvée en RDC grâce à l'action du président de la République, que de la conjoncture favorable liée aux marchés des matières premières, pour poser des actes volontaristes, à l'image de la réforme du code minier, qui permettront le redressement de notre économie.

Propos recueillis par Ristel Tchounand

Précision : au cours de cette entretien, Albert Yuma-Mulimbi n'a pas souhaité commenter les poursuites contre Glencore aux Etats-Unis pour corruption présumée en RDC, ainsi que la qualité actuelle de sa relation avec l'homme d'affaires israélien, Dan Gertler.

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