Annie Mutamba : «En Afrique, il ne suffit pas d'être une ancienne gloire politique pour exercer une véritable influence»

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(Crédits : DR)
« L'entourage de certains décideurs africains n'échappe pas à certains clichés, mais il ne suffit pas d'être une tête d'affiche, une ancienne gloire politique ou un gourou de la finance pour exercer une véritable influence sur le Continent ». Entretien avec, Annie Mutamba, consultante en affaires publiques UE-Afrique,

La Tribune Afrique : Certaines personnalités ayant exercé des fonctions politiques jouent de leur influence pour conseiller des Etats, entreprises ou investisseurs. Quels sont les éléments constitutifs de cette influence ?

Annie Mutamba : Ce phénomène des « revolving doors » est plutôt récurrent et s'observe régulièrement sous toutes les latitudes. Il n'est absolument pas rare que l'influence et l'aura d'un ex-décideur fassent la différence lorsqu'il s'agit d'élargir un cercle de conseillers de manière ponctuelle ou permanente. Au-delà de son expertise, on mise ici sur l'atout supposément incontestable que représente son expérience : relancer une campagne qui stagne, renforcer un message, éclairer un contexte international, favoriser des échanges, etc. Et puis, existe toujours cette promesse du « regard neuf ».

Pourtant les conseils des ex-personnalités (françaises ou africaines) semblent parfois plus efficaces ou mieux entendus que ceux des cabinets qui ont pignon sur rue... Constituent-elles une concurrence sérieuse notamment aux experts locaux ?

Cela dépend du pays concerné, mais aussi du domaine d'expertise. Sur des questions macro-économiques, diplomatiques ou de sécurité nationale, s'adjoindre les services d'un ancien décideur de premier plan facilite l'accès à une excellente source de renseignements ou une mise en relief internationale.

Dans ce contexte, l'entourage de certains décideurs africains n'échappe pas à certains clichés, mais il ne suffit pas d'être une tête d'affiche, une ancienne gloire politique ou un gourou de la finance pour exercer une véritable influence sur le Continent. Souvent celle-ci se fait plus discrète. La Banque mondiale estime à plus de 100 000 le nombre de conseillers étrangers évoluant au sein du secteur public en Afrique subsaharienne. Ce chiffre doit évidemment être revu à la hausse si on y inclut les conseillers spéciaux, non officiels, non répertoriés et autres conseillers de l'ombre à différents niveaux de pouvoir.

Pourquoi autant d'étrangers dans les administrations africaines ?

Il faut remonter aux années 1980, lorsque les bailleurs et organisations internationales ont lancé divers programmes d'accompagnement et renforcement de capacités professionnelles dans la fonction publique à travers le Continent, afin d'appuyer leurs efforts notamment en matière de gouvernance.

Dans le même temps, le nombre, le coût et la palette de services des « conseillers Afrique » ont littéralement explosé. Pour en arriver aujourd'hui à une situation où la majorité des fameux plans d'émergence sont rédigés par de grands cabinets internationaux, qui en assurent également le suivi.

La première conséquence qu'on pointe souvent, ce sont des risques de mélange de genres...

C'est inévitable, même si les professionnels du conseil peuvent remplir une fonction essentielle : celle d'intermédiaire, voire de courroie de transmission entre les experts -politiques, économiques, diplomatiques, scientifiques- et les décideurs. Être à l'écoute des spécialistes et des acteurs du terrain, y compris la société civile. Les personnalités et conseillers informels peuvent difficilement endosser ce rôle de relais.

Des pistes pour une collaboration entre ces personnalités et les professionnels du conseil ?

Il est désormais fondamental que les experts africains gagnent en visibilité. Si l'Afrique doit effectivement jouer sa partition sur l'échiquier mondial, elle se doit d'abord d'amplifier la voix de ses propres experts. Il est aberrant que les Africains ne soient réellement audibles que lorsqu'on évoque des enjeux strictement africains, souvent dans le domaine économique ou sécuritaire.

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Propos recueillis par Ibrahima Bayo Jr.

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