Angola : « Au-delà des lois, le défi de Lourenço est de propulser la croissance à 7% » [Interview]

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Carlos Rosado de Carvalho est un économiste angolais, professeur à l’Université catholique d’Angola et directeur de l’hebdomadaire économique Expansao.
Carlos Rosado de Carvalho est un économiste angolais, professeur à l’Université catholique d’Angola et directeur de l’hebdomadaire économique Expansao. (Crédits : DR)
La stratégie d’assainissement de l’économie angolaise lancée par le président Joao Lourenço fait l’objet d’une attention particulière de la part de l’opinion publique dans le pays et à l’étranger, surtout depuis que plusieurs têtes tombent au nom de la bonne gouvernance. Alors que l’économie nationale a lourdement pâti de la chute des cours du pétrole, Luanda s’est résolue à redonner des couleurs aux caisses de l’Etat, au commerce et aux industries les plus grandes pourvoyeuses de richesse. Dans cet entretien avec La Tribune Afrique, l’économiste angolais Carlos Rosado de Carvalho revient sur la réalité économique du pays et la méthode de Lourenço pour restaurer l’embellie économique de l’Angola. Interview.

La Tribune Afrique : Le discours officiel laisse entrevoir une reprise de la croissance en Angola. Comment se porte réellement l'économie du pays en ce moment ?

Carlos Rosado de Carvalho : Je ne crois pas que l'économie angolaise présente des perspectives encourageantes. Le taux de croissance du PIB prévu pour cette année est de 2,3%. Après les deux récessions enregistrées en 2016 et 2017, avec des taux de croissance respectifs de -2,6% et -2,1%, on pourra noter une amélioration considérable en 2018 par rapport aux deux dernières années.

Mais d'autre part, le taux de croissance démographique est de 3,1% chaque année. De ce fait, la croissance économique en 2018 sera en-dessous de la croissance démographique. Cela n'est pas du tout encourageant, car pour qu'une économie présente de bonnes perspectives, il faut au moins que la croissance de l'économie soit supérieure à la croissance de la population.

Cependant, la tendance actuelle risque de se maintenir. Selon le Plan de Développement National (PDN) 2018-2022, le taux de croissance de l'économie angolaise sera d'environ 3,0%. Déjà dans le cadre du PDN 2013-2017 le taux de croissance était de 1,1%, impliquant ainsi que pendant dix ans le taux de croissance de l'économie devra être en-dessous du taux de croissance démographique qui est de 3,1%. Ce qui veut dire que la pauvreté risque de s'aggraver en Angola pendant dix ans.

Et le défi pour le gouvernement est de travailler justement afin que cette projection ne soit pas une réalité. Je crois qu'à l'avenir, le défi des autorités angolaises est de propulser l'économie à un taux de croissance de 6 à 7%. Et l'Angola a tout le potentiel pour parvenir même à une croissance au-dessus de 10%. A mon avis, c'est cela le défi de Joao Lourenço. L'Angola est un pays au potentiel énorme. Je ne sais si ce sera dans 3 mois, dans 3 ans ou dans 30 ans, mais c'est possible.

De plus, la croissance doit avoir comme base l'investissement privé pour lequel, en ce moment, les conditions ne sont pas réunies. Soit parce que l'environnement des affaires n'est pas favorable, soit parce que la priorité du gouvernement angolais est la restauration de la stabilité macroéconomique.

Que faut-il, selon vous, pour ramener cette stabilité macroéconomique tant recherchée ?

A cause des élections de 2017, le gouvernement a poursuivi une mauvaise politique économique. Nous avions besoin de la dévaluation du kwanza, nous avions probablement besoin des politiques budgétaires et monétaires plus restrictives, mais à cause des élections, le gouvernement n'a rien fait. Après les élections, en janvier, on a commencé avec la dévaluation du kwanza et une politique monétaire plus restrictive. Les résultats commencent à paraître. En 2016, l'inflation avait dépassé les 40%. A présent, elle est de près de 20%. Cela a permis à la Banque centrale angolaise de baisser son taux d'intérêt. On commence à voir la lumière au bout du tunnel, peut-être que les autorités pourront désormais adopter des politiques budgétaires et monétaires plus attractives pour l'investissement.

On espère qu'une fois la stabilité macroéconomique garantie, il sera plus facile de réconcilier l'économie angolaise avec la croissance, en adoptant des reformes structurelles. La nouvelle loi sur les investissements privés et la loi sur la concurrence sont des mesures encourageantes adoptées récemment pour attirer l'attention des investisseurs privés, surtout étrangers, qui sont indispensables pour la diversification de l'économie angolaise.

Cette économie reste encore tributaire des prix du pétrole. Comment évolue ce secteur dans le contexte actuel ?

L'économie angolaise reste en effet très dépendante du pétrole. Je pourrais ajouter que l'ambiance économique est maintenant plus favorable et le prix du pétrole en est justement l'une des raisons. Le budget 2018 de l'Angola a été conçu sur la base d'un prix du baril à 50 dollars. Mais dans les six premiers mois de l'année, le prix du pétrole angolais était d'environ 68 dollars. Bien sûr que si on travaillait avec un prix du pétrole à 50 dollars et qu'il est finalement 68 dollars, c'est très positif.

Mais en Angola aujourd'hui, le problème de ce secteur est celui de la production. Avec la baisse du prix du pétrole, il y a une baisse des investissements, certaines compagnies ont carrément quitté le pays. Cette situation peut s'avérer dangereuse pour l'avenir de l'Angola, d'ailleurs le gouvernement prévoit qu'à partir de 2020, la production nationale de pétrole commence à baisser. Pour éviter un tel scénario dans les prochaines années, on a besoin d'investir dans le secteur pétrolier.

Je pense que le gouvernement mesure le degré de l'urgence, parce que la première audience accordée par le président Lourenço a eu lieu avec les compagnies pétrolières. Ces compagnies avaient des problèmes concernant la bureaucratie de Sonangol, la compagnie publique angolaise. Par la suite le gouvernement a pris des mesures qui sont favorables aux compagnies pétrolières. Avec tout cela, on espère qu'on pourra faire revenir les investissements dans le secteur pétrolier angolais, afin que le scénario de baisse de production ne devienne pas une réalité dans le futur.

Le président Lourenço s'investit depuis quelques mois dans un plan d'assainissement de l'économie et des affaires, avec notamment d'importants ajustements dans le secteur du diamant, pour que les contrats relevant de ce secteur profitent davantage à l'économie nationale. Jusqu'à quel point le fossé était-il profond ?

Le secteur des diamants en Angola n'est pas aussi important qu'on peut le croire. On parle d'une contribution au PIB d'un maximum de 1%. Généralement, on dit que l'Angola est un pays riche en pétrole et en diamant. Mais cela n'est pas vrai, parce que les diamants ne sont pas si importants que cela en Angola. Cependant, cela ne veut pas dire que les diamants ne peuvent pas devenir importants pour le pays.

Les mesures adoptées par le président Joao Lourenço visant le renforcement de la concurrence dans le commerce des diamants sont très importantes. Dans l'ancien régime, il y avait une réglementation qui favorisait certaines entreprises et on dit que ces entreprises étaient liées à Isabel dos Santos. Les producteurs de diamants étaient obligés de vendre leur production à des clients préférentiels et selon les producteurs, les prix du diamant en Angola étaient de 30 à 40% plus bas que le prix international, si bien que l'environnement n'était pas favorable pour les investissements dans le secteur du diamant en Angola. Avec les mesures adoptées par le président Lourenço, on espère qu'on pourra être plus attractifs pour les grands producteurs internationaux de diamants, ce qui sera bénéfique pour l'économie angolaise.

Vous évoquez Isabel dos Santos. Justement, l'étau se resserre actuellement autour des enfants dos Santos, étaient-ils les seuls à bénéficier du système de gestion du régime de leur père comme l'on a l'impression ?

Je dirai qu'ils étaient les plus grands bénéficiaires du régime de leur père, mais ils n'étaient pas les seuls à profiter du système qu'on a appelé ici en Angola « l'accumulation primitive du capital ». Plusieurs autres personnes en ont profité et elles ont en commun le fait qu'elles appartiennent toutes au cercle présidentiel, qu'elles sont du parti MPLA ou qu'elles sont liées au gouvernement.

Au départ l'intention était bonne, c'était de créer une espèce de place angolaise qui permettrait de générer du capital que l'on pourrait investir dans l'économie du pays. Mais finalement, le constat est que les principaux bénéficiaires de « l'accumulation primitive du capital » ont pris l'argent et n'ont pas investi en Angola, comme visé au départ. Ils ont plutôt investi à l'extérieur de l'Angola, notamment au Portugal et dans d'autres pays. Mais je répète que les fils du président ne sont pas les seuls à avoir bénéficié de l'ancien régime.

Selon vous, pourquoi cet acharnement uniquement autour des enfants de l'ex-président, notamment Isabel dos Santos ?

Les bénéfices d'Isabel dos Santos au titre de l'ancien régime étaient abusifs. Pour moi, il est normal que les choses passent ainsi. Si elle était un des principaux bénéficiaires de la « l'accumulation primitive du capital », il est normal qu'on commence par la famille présidentielle. Mais en tant qu'Angolais, je dis et je le répète: les enfants de l'ancien président n'étaient pas les seuls bénéficiaires de sa politique. Ils peuvent être les premières victimes de João Lourenço, pour servir d'exemple, mais j'attends que la lutte contre les privilégiés par l'ancien régime aille beaucoup plus loin, au nom de l'éthique et de la justice.

Plusieurs décrets et révisions de lois sont attendues prochainement en Angola. Cela permettra-t-il, selon vous, de restaurer les intérêts de l'Etat et de la population ?

En Angola, on pense que si on fait des décrets et des lois on va résoudre le problème. Mais non! Le problème de l'Angola n'est pas la loi, mais plutôt l'application de la loi. Et cela est très important. Le gouvernement révise et pense sans cesse à réviser les anciennes lois, mais je crois que ce n'est pas cela le problème, parce que les lois angolaises n'autorisaient pas tout ce qui s'est passé dans le passé, notamment avec la présidence de Monsieur José Eduardo dos Santos. Nous avons des lois pour combattre la corruption, mais celle-ci est toujours omniprésente. Le problème de l'Angola ce n'est pas les lois, mais l'application de la loi.

Pour l'instant, le nouveau régime suscite beaucoup d'enthousiasme auprès de l'opinion public angolaise grâce au courage politique dont il fait preuve, mais n'y a-t-il pas des craintes qu'il finisse par contrôler les principaux secteurs de l'économie nationale pour servir les intérêts de la nouvelle élite ?

Pour le moment, tout le monde est satisfait du discours -qui met en avant la lutte contre la corruption, le renforcement de la transparence...-, mais je crois qu'il faut attendre. Le mois de septembre va marquer le début d'une étape décisive car le président Lourenço prendra la présidence du MPLA. Ici en Angola, la présidence du parti est très importante. Nous sommes une espèce d'Etat-parti, le parti souverain est plus important que l'Etat. Du coup, le mois de septembre et la suite seront très importants.

J'espère que nous aurons à l'avenir un gouvernement plus petit. Nous avons actuellement 35 ministres, peut-être pourrions en avoir juste 20. Ce serait une coupe importante dans l'effectif actuel du gouvernement. A priori, je crois qu'il serait difficile de mettre cela en place en raison des intérêts, car un gouvernement à fort effectif permettrait au président de donner la possibilité à un grand nombre des membres de son parti de siéger au gouvernement. Mais je crois qu'un gouvernement plus petit sera à l'avantage des intérêts de l'Etat. Après, je pense que ce ne serait pas suffisant de réduire l'effectif du gouvernement, il faudrait aussi changer les têtes. Il y a beaucoup de gens dans notre gouvernement qui sont également hommes d'affaires et on a besoin d'en finir avec cela.

Outre le mois de septembre c'est la fin de l'année en elle-même qui marquera une étape décisive du mandat de M. Lourenço. Car après la présidence du parti en septembre, au mois d'octobre, le budget de l'année 2019 sera présenté. Je crois que c'est l'opportunité pour M. Lourenço de prendre des mesures et mettre en pratique son discours autour de la corruption, de la transparence, etc.

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