Marc Veuillot : « Je suis devenu marocain dans mon approche juridique »

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(Crédits : DR.)
Le cabinet Francis Lefebvre vient de passer un nouveau cap en intégrant le réseau CMS, troisième réseau d'avocats au monde, et en renforçant son segment en Afrique. Entretien avec Marc Veuillot, associé du cabinet Francis Lefebvre.

La Tribune Afrique : Votre cabinet a plutôt bien réussi son implantation au Maroc. Comptez-vous dupliquer ce succès en Afrique subsaharienne ?

Marc Veuillot : Déjà, il faut comprendre d'où l'on vient. Nous sommes présents au Maroc depuis longtemps et nous sommes une filiale d'un cabinet d'avocats fondé en France en 1925. Le bureau d'aujourd'hui est un descendant de ce cabinet-là qui compte beaucoup de compétences, notamment africaines et des personnes qui travaillent depuis longtemps sur l'Afrique subsaharienne.

Comme l'on travaillait au départ avec une clientèle française, qui était implantée au Maroc et en Algérie, des bureaux se sont naturellement constitués dans ces pays. Sinon, il s'agit d'un grand tout qui dépasse le Maghreb et couvre également l'Afrique subsaharienne principalement francophone, puisqu'au départ, le bureau Francis Lefebvre accompagnait une clientèle d'investisseurs essentiellement français.

Mais aujourd'hui, le cabinet fait partie du réseau CMS qui est le troisième réseau d'avocats au monde. Nous avons des partenaires portugais, anglais et allemands qui travaillent aussi sur le continent africain.

Votre entrée dans le réseau CMS a-t-elle accentué votre orientation vers l'Afrique ?

Oui, nos partenaires portugais ont même ouvert un bureau à Luanda depuis longtemps. D'ailleurs, l'Afrique est très vaste, avec 54 pays disposant de juridictions différentes, d'accords de libre-échange et douaniers différents.

Aujourd'hui, Francis Lefebvre Maroc fait partie d'un grand tout, d'une équipe africaine répartie sur 4 zones géographiques différentes : Paris, Alger, Casablanca et Abidjan. Soit 50 collaborateurs et 3 associés, complètement dédiés aux activités africaines. Cette équipe a pour particularité d'être disséminée et intégrée. Nous avons parallèlement constitué une base de documentation qui est absolument unique et qui regroupe les textes juridiques datant de la période coloniale.

Nous sommes parfois contactés par des Etats africains pour leur transmettre des textes qui ont été égarés et que nous sommes les seuls en mesure de leur transmettre ! Aujourd'hui, le Maroc est une porte d'entrée pour investir en Afrique et naturellement, nous conseillons des entreprises marocaines dans leur expansion continentale.

La transformation digitale est aujourd'hui un chantier amorcé par presque tous les secteurs d'activité. La tendance est-elle la même pour un cabinet d'avocats comme le vôtre ?

Il faut vivre avec son temps et l'on ne peut que réformer et actualiser nos outils de manière à être parfaitement à jour dans l'industrie du développement digital. Ne pas le faire serait une erreur monumentale. Mais d'un autre côté, cela reste de la communication !

Ce que viennent chercher les clients chez nous, c'est une valeur ajoutée et le fait de distinguer les conseils décisifs et les personnes qui ont de la valeur ajoutée dans le milieu des affaires. C'est en somme être en mesure de véritablement accompagner nos clients, dans une croissance et un développement africains, parce qu'ils ignorent beaucoup de choses de ces marchés.

Tout le monde a aujourd'hui les yeux rivés sur l'Afrique, qui est perçue comme un gisement de croissance gigantesque. Mais d'un autre côté, l'on part d'assez loin et vous savez bien qu'en finance, tout ce qui est prometteur et potentiellement rentable est parallèlement extrêmement risqué. Si l'on a recours à nous, c'est aussi parce que nous sommes présents depuis longtemps, certains de nos collaborateurs ont 40 ans d'expérience sur le Continent. Ce qui nous permet d'identifier les bons partenaires pour nos clients, notamment des notaires et des commissaires aux comptes. C'est le résultat d'une somme d'expériences et de missions.

Où résident pour vous les relais de croissance ?

L'on peut comprendre un relais de croissance pour une entreprise qui serait en France et chercherait à développer son activité à l'international en se disant justement que c'est un relais de croissance. De notre côté, nous sommes déjà tellement tournés vers l'international que ce n'est pas forcément à ce niveau que nous allons trouver des relais de croissance.

Nous devons plutôt essayer d'accroître notre visibilité, d'attirer plus de personnes qui viennent nous consulter. Je pense que le relais de croissance passe plus aujourd'hui par la communication, puisque finalement, l'on se rend compte que s'il est reconnu que nous disposons d'une réelle pratique et que nous sommes en mesure d'apporter de la valeur ajoutée à nos clients, je pense que l'on a beaucoup à gagner à améliorer notre image en termes de communication.

Existe-t-il toujours une proximité juridique entre la France et l'Afrique francophone?

Il y a des liens importants entre le Maroc et la France, avec des droits différents, mais qui se ressemblent. C'est la même situation que l'on retrouve en Afrique francophone. Il y a aussi le lien très fort qui existe entre la France et le continent. Paris reste une capitale africaine quoiqu'aujourd'hui Casablanca bouscule un peu les choses, avec notamment un hub aérien.

Malgré les différences de traitements qui existent, nous nous sommes adaptés et sommes devenus africains dans notre approche juridique. Je travaille depuis douze ans sur la fiscalité et le droit des affaires marocains. Je suis ainsi devenu Marocain dans mon approche juridique. Donc oui, je vois une différence avec la France, parce que ce n'est pas le même degré de sophistication, mais ceci étant, nous avons d'autres difficultés à résoudre. C'est que justement parfois, la norme juridique n'est pas forcément très bien rédigée, ni très précise. Nous ne sommes pas dans l'ultra spécialisation, mais cela reste intéressant et nous oblige à réfléchir sur la forme d'une loi et l'esprit d'un texte pour finalement combler un manque.

L'Afrique fait-elle partie de vos marchés prioritaires ?

Bien entendu, nous couvrons toutes les opérations qui peuvent se dérouler en Afrique et depuis fort longtemps, avec une équipe dédiée. Aujourd'hui, c'est une mode que de dire que dans un cabinet juridique l'on travaille sur l'Afrique. D'ailleurs une partie des équipes de Paris sont tout le temps en Afrique francophone et passent leurs semaines entre Abidjan, Cotonou... Nous avons également déjà été sollicités pour le transfert de sièges sociaux dans des juridictions qui relevaient de la Common Law ou dans des Etats africains qui mixaient à la fois des principes civilistes de droits latin avec des principes de droit anglais.

Le Continent est-il vraiment ce Far West juridique comme le perçoivent bon nombre d'investisseurs ?

Ce n'est pas forcément gagné. Le Continent reste un environnement un peu « roots », il y a des choses magnifiques -je pense surtout à l'aspect humain-, mais sur le plan du développement, du confort, il y a encore beaucoup de choses à faire. C'est pour cela que les personnes qui nous sollicitent pour leurs activités en Afrique, sont soit déjà sur place soit connaissent bien la région.

Si nous n'étions pas convaincus, ils iraient voir d'autres personnes qui sont plus afro-optimistes ! Maintenant, l'on peut espérer que cela continue à croître et à s'améliorer. A quel rythme ? L'on ne saurait dire. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois sur place, on recadre au maximum les choses, l'on revoit le contrat et l'on va apporter une touche qui permet de sécuriser les échanges. Nous apportons de la sécurité dans le droit des affaires.

En tant que juriste, que pensez-vous de l'impact réel de certains classements comme le Doing Business par exemple ?

Je ne suis pas sûr que l'on puisse faire évoluer les choses avec ce type de classements. Nous participons à la mise en place de ces classements et cela n'est jamais qu'une appréciation que l'on fait à un moment donné d'une certaine réalité. Ce n'est pas le classement qui va transformer la réalité, mais je dirais que c'est un élément parmi beaucoup d'autres, qui nous permettent de ressentir que là, il se passe quelque chose. Je dirais que c'est une somme de beaucoup d'informations. Nous allons également avoir des retours de personnes qui travaillent dans ces pays pour avoir une idée de la réalité. Il y a autant d'éléments chiffrés que de partages d'expériences. C'est une somme de choses qui donne une certaine perception, mais prendre cela comme la réalité absolue serait trop réducteur.

Que représente l'Afrique dans votre chiffre d'affaires ?

L'Afrique représente 6,5 millions d'euros, sur un chiffre d'affaires consolidé de 200 millions d'euros, soit 3%. Au niveau marocain, cela représente un tiers du chiffre d'affaires de la filiale. L'on espère prochainement mieux traduire notre présence en Afrique subsaharienne et créer un nouveau bureau, certainement à Abidjan.

Avez-vous opté pour le statut Casablanca Finance City ?

Non et pour plusieurs raisons. Déjà, l'on connait bien l'offre CFC pour y avoir travaillé et avoir accompagné beaucoup de clients dans ce processus, et cela ne date pas d'hier. Nous avons eu de grandes discussions avec les différentes personnes qui se sont succédé à la tête de CFC et avec les personnes les plus influentes, notamment au sujet des réformes à entreprendre et des projets de loi qui ont pu exister sur le sujet. Nous avons également posé beaucoup de questions sur la fiscalité. Donc aujourd'hui, je dirais que c'est un produit qui est assez clair, même s'il y a encore certaines zones d'ombre en matière de fiscalité et des choses un peu curieuses en termes d'assiettes ou encore au sujet de l'impôt sur le revenu.

Bien que nous soyons orientés Afrique et que je suis moi-même associé Afrique, nous ne travaillons pas forcément pour des entreprises souhaitant investir plus en Afrique subsaharienne qu'au Maroc. Nous n'avons pas aussi opté pour le statut CFC, parce que nous sommes présents au Maroc depuis 1948. Ce n'est pas parce que tout d'un coup il y'a une évolution intéressante que l'on va forcément rentrer dans ce schéma, pour un avantage fiscal. Nous sommes une institution implantée depuis bien longtemps, nous travaillons pour tous types d'entreprises ayant tous types d'activités confondues.

A votre avis, CFC peut-elle se hisser au niveau de hub financier comme l'île Maurice ?

Oui je l'espère, au regard du chemin parcouru. Il y'a déjà une redynamisation de l'activité de la place financière de Casablanca avec CFC. Aujourd'hui, il y'a quand même un grand nombre d'entreprises qui sont labellisées, bien que l'offre immobilière ne soit toujours pas concrétisée.

Pensez-vous que les cabinets d'inspiration latine peuvent s'exporter à la manière des firmes juridiques anglo-saxonnes qui essaiment en Afrique ?

Non je pense qu'ils n'ont pas cette agilité, mais il faut comprendre que le droit anglais cherche à imposer son modèle juridique partout dans le monde et que l'on s'y réfère toujours. C'est un droit très expansionniste, ce n'est pas tout à fait la même chose avec le droit romano-germanique ou continental. Vous savez, les Anglais ont dû se projeter à l'international pour exister. Ce besoin n'a pas forcément été ressenti en Europe continentale, alors que l'histoire de l'Angleterre est fortement liée à son développement international. Quelque part, c'est ce modèle-là qui est dans l'ADN et qui est prolongé. Résultat des comptes, le Magic Circle est Londres et non Paris.

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