Guy Laurent Fondjo : «Au vu de ses potentialités et richesses, il n’est pas normal que la Guinée soit à ce niveau»

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Guy Laurent Fondjo est administrateur directeur général d'Afriland First Bank Guinée, président de l'Association professionnelle des établissements de crédit de Guinée, et Conseiller économique du président de la République de Guinée, Alpha Condé.
Guy Laurent Fondjo est administrateur directeur général d'Afriland First Bank Guinée, président de l'Association professionnelle des établissements de crédit de Guinée, et Conseiller économique du président de la République de Guinée, Alpha Condé. (Crédits : DR)
Patron de la filiale guinéenne d’Afriland First Bank (AFB), Guy Laurent Fondjo est également président de l’Association professionnelle des établissements de crédit de Guinée et conseiller économique du président Alpha Condé. Dans cet entretien exclusif, réalisé quelques jours avant les réactions du président de la République à la grève qui secoue actuellement le pays, cet économiste et financier formé aux Etats-Unis revient sur cette actualité ainsi que les ambitions économiques du président guinéen, évoque l’impact d’AFB dans la stratégie de finance inclusive du gouvernement et se confie au sujet de la Banque nationale des investissements de Guinée dont la presse lui a prêté d’être le prochain patron.

La Tribune Afrique : La hausse des prix du carburant secoue actuellement la Guinée. Plusieurs agences bancaires ont récemment été contraintes à la fermeture en raison de la grève. Comment les banques gèrent-elles cette situation ?

Guy Laurent Fondjo : Le syndicat des banques et assurances (FESABAG) s'est désolidarisé de la grève, pour la simple raison qu'entre le patronat et le syndicat dans le secteur des banques et assurances, nous avons eu l'année dernière des débats très houleux par rapport à l'augmentation des salaires. Après plusieurs échanges et plusieurs conciliabules, nous avons abouti à une augmentation de près de 23% de salaires l'année dernière. En contrepartie, nous avions décidé dans un accord que cette année 2018 serait une année de trêve sociale, qu'il n'y aurait donc pas de revendication syndicale dans le secteur bancaire durant toute l'année.

Nous avions également pris l'engagement -nous en tant que directeurs de banques- d'ajuster le pouvoir d'achat au taux d'inflation dès le début de l'année 2018. En tant que président de l'association professionnelle des établissements de crédits, je l'ai fait immédiatement, sans même avoir été rappelé par les syndicats.

«Le secteur bancaire est névralgique. Quand les banques ne ferment pas, en règle général, les grèves ne font pas long feu [...] C'est pour cela que dans le passé, on utilisait le secteur bancaire pour paralyser le pays».

Donc lorsqu'il y a eu cette crise -qui, comme on le sait, touche tout le monde et n'est pas seulement une spécificité de la Guinée parce que les variations de prix de carburants à la pompe sont effectives partout dans le monde- nous avons dit ceci à nos employés : il est vrai que cela touche le pouvoir d'achat, mais nous avions déjà anticipé en matière de pouvoir d'achat d'une part, et d'autre part, au niveau des banques, les primes de carburants sont données en quantité et non en valeur. Donc pour eux, il y a de la transparence, car si celui qui avait droit à 100 litres de carburants, recevra toujours les mêmes 100 litres.

En revanche, ce sont plutôt les comptes d'exploitation des banques qui seront impactés. Il n'y avait donc pas de raison qu'ils observent le mouvement de grève. C'est la raison pour laquelle ils se sont désolidarisés officiellement. Les banques ne font donc pas partie de la grève des syndicats en Guinée.

Mais elles en sont tout de même des victimes collatérales...

Vous savez, c'est le secteur bancaire qui est névralgique. Quand les banques ne ferment pas, en règle générale, les grèves ne font pas long feu, car chaque fois que les gens ont accès à leurs fonds, il n'y a pas de problème. Et c'est pour cela que dans le passé, on utilisait le secteur bancaire pour paralyser le pays. Mais je pense que pour cette fois-ci, il n'en est pas question.

«Le challenge du président Alpha Condé est d'accorder l'indépendance économique à la Guinée»

Le FMI vient d'accorder un financement de 24 milliards de dollars à la Guinée pour soutenir l'économie. Plusieurs autres fonds sont à venir, notamment de l'UE, de la Chine... Le but étant de stabiliser l'économie via notamment la réalisation de projets d'infrastructures. Quel est le véritable challenge de la Guinée sur la route vers le développement ?

Je vais citer le président Alpha Condé qui disait que le président Sékou Touré a accordé à la Guinée l'indépendance politique. Son challenge à lui est de pouvoir accorder l'indépendance économique au pays. Car au vu de toutes les potentialités, au vu de toutes les richesses dont regorge la Guinée, il n'est pas normal qu'elle soit encore à ce niveau. Beaucoup de gens voient seulement les mines [bauxite, ...], mais la Guinée, c'est aussi une richesse agricole incomparable, une richesse en termes de fleuves, c'est le château-d'eau de l'Afrique !

Il est donc question pour le président Condé de voir comment transformer ce potentiel en réalité économique. Et pour ce faire, il y a d'une part les infrastructures qui sont très importantes. Notons que quand il est arrivé au pouvoir, il n'y avait pas d'électricité. Or, on ne peut rien sans énergie aujourd'hui. D'autre part, des actions sont à mener au niveau du panier de la ménagère, parce que les ponts, les routes, l'électricité, c'est très bien, mais cela ne touche pas directement le panier de la ménagère.

C'est la raison pour laquelle avec Afriland First Bank, à titre d'exemple, nous sommes en train de mettre en place à travers les MIFFA [Mutuelle financière des femmes en Afrique, NDLR] et les MC2 [Mutuelle communautaire de croissance, NDLR] une politique d'autonomisation des femmes et des jeunes au niveau des couches les plus vulnérables et des couches les plus défavorisées. Nous avons déjà réussi en trois ans à emmener près de 70 000 jeunes et femmes à se prendre en main en leur offrant un outil de microfinance qui leur appartient et qu'ils gèrent eux-mêmes. Cela permet que les gens se prennent en main, économiquement parlant, au niveau des couches défavorisées.

A cela nous avons récemment ajouté la création d'une Banque nationale d'investissement. Ainsi, après que ces petits entrepreneurs auront atteint un certain niveau d'indépendance économique et que leurs affaires auront atteint une certaine taille, la Banque nationale d'investissement prendra le relais. L'idée est qu'on tienne sur nos deux pieds : sur un pied, on essaie d'aller vers les grandes infrastructures qui permettent de donner des conditions favorables au développement, et de l'autre côté, on essaie d'insuffler de la force aux différents porteurs de projets afin qu'ils puissent se prendre en charge.

L'expérience aujourd'hui a montré que les femmes -et même les jeunes, parce qu'aujourd'hui les choses vont de mieux en mieux- remboursent. L'important, c'est de travailler sur l'état d'esprit. Cela a été le plus important challenge. Que les gens comprennent que de par eux-mêmes ils peuvent réussir à réaliser de grandes choses. Deuxièmement, que les gens comprennent que l'aide est avilissante. Il faut pouvoir bénéficier de ce que personnellement j'appelle plutôt le soutien. L'idée c'était donc de leur montrer -les femmes à travers les MUFFA et les jeunes à travers les MC2- qu'ils sont capables de se prendre en charge et on n'a pas besoin d'avoir été à Harvard ou à Oxford pour pouvoir bien gérer. Donc nous avons beaucoup travaillé sur l'état d'esprit, parce que pour moi, c'est fondamental. Et nous avons réussi à leur montrer que progressivement, ils peuvent gérer, respecter leurs engagements, développer leurs métiers, leurs activités, créer de la richesse et avoir finalement, pourquoi pas, les chances de se transformer en donneurs et non en demandeurs.

Y'a-t-il donc une relation de confiance entre les banques et les entrepreneurs en Guinée ?

Toute relation de confiance se bâtit, de part et d'autre. Il y a la responsabilité des banques et celle des clients. Quand je prends seulement le cas des MUFFA, comme je le dis, il a fallu beaucoup travailler sur l'état d'esprit. J'insiste encore là-dessus : il faut changer l'état d'esprit. Que les gens ne viennent pas à la banque dans l'intention de tromper la banque ou de ne pas rembourser. Quand on réussit à leur faire comprendre que rembourser le crédit leur permet d'aller plus loin, plus haut, là, on a gagné un grand pari.

Mais pour le moment, beaucoup viennent, au départ, dans l'intention de tromper la banque. C'est ce qui a créé la frilosité chez les banques. En tant que banque, nous sommes aussi des entreprises à but lucratif. Donc nous avons besoin d'avoir des résultats. De ce fait, nous ne pouvons pas nous lancer dans des risques non maîtrisables.

Je pense cependant que les choses sont en train de changer progressivement. Et si les gens changent d'état d'esprit, tout ira pour le mieux. Au niveau des MUFFA et des MC2, il n'y a pas de garantie. Mais les crédits sont remboursés autour de 98%. Cela veut dire qu'il faut juste que les gens s'engagent à rembourser. Au niveau des PME, PMI, au niveau des banques aussi, il faut ce changement d'état d'esprit. Mais en attendant, je pense que cela ira graduellement. S'il y a un bon système judiciaire, je pense que les gens vont s'aligner et cela boostera vraiment la croissance économique.

En 2016, Afriland First Bank a accordé un prêt de 6 milliards de francs guinéens aux startups locales dans le cadre d'un projet gouvernemental. Quel bilan en faites-vous près de 2 ans plus tard ?

C'est un projet pilote que nous avons dénommé «Démarrage». L'idée était d'identifier de jeunes entrepreneurs, des startups ou des entreprises déjà en développement, les aider à monter leurs projets ou ajuster leurs projets, les financer, les suivre pour qu'ils puissent atteindre une plus grande échelle.

Si l'on regarde les remboursements, on dira que le projet a échoué. Mais je pense que le projet n'a pas échoué, car toutes les entreprises et startups que nous avons financées fonctionnent bel et bien. Cependant, il y a eu un problème d'état d'esprit, parce que l'activité fonctionne, mais les gens ne veulent pas rembourser sous prétexte que c'est le gouvernement qui a financé, il ne faut pas rembourser. Nous revenons donc à ce que j'expliquais au début de notre entretien.

J'ai effectué des visites sur le terrain avec le ministre de la Jeunesse [Moustapha Naïté, NDLR] qui était notre partenaire. Nous sommes allés dans des champs, dans des entreprises. Cela fonctionne très bien. Mais le fait est que ces entrepreneurs ont laissé le compte bancaire principal dans lequel nous avions déposé des fonds pour aller créer des comptes parallèles... Toutefois, nous sommes en train de prendre des mesures en collaboration avec le gouvernement pour qu'ils remboursent. Leurs projets ont réussi, c'est ce qui fait notre fierté, mais le remboursement est un problème d'état d'esprit et de volonté des entrepreneurs.

«La Guinée a été un pays communiste. Il faut donc progressivement sortir des griefs de l'esprit communiste pour véritablement acquérir l'esprit capitaliste»

Il y a donc un noyau assez important d'entrepreneurs en Guinée, mais dont l'écho à l'étranger reste très faible...

C'est dommage ! Il faut pourtant sortir, se frotter aux autres, pour évaluer où l'on en est. Il faut véritablement que les Guinéens sortent. Mais n'oublions pas le passé. C'est un pays qui a été communiste. Il faut donc progressivement sortir des griefs de l'esprit communiste pour véritablement acquérir l'esprit capitaliste. C'est ce que nous sommes en train de faire. Nous avons déjà constitué un petit noyau et sommes également en train de booster cela.

Outre le défi de remboursement de crédits, la Guinée affiche le plus faible taux de bancarisation d'Afrique de l'Ouest autour de 7%. Comment les banques tentent-elles de renverser la vapeur ?

En effet, nous avons encore un gros problème d'inclusion financière. Le taux de bancarisation de la Guinée est le plus faible de la sous-région, autour de 7%. Il y a donc encore beaucoup à faire. Mais à chaque problème, il faut toujours situer le contexte.

Il y a eu toutes les crises politiques du passé, il y a eu des crises économiques, des banques qui ont fermé... Cela a créé un écart de confiance entre les banques et les populations. Et c'est progressivement, avec la volonté politique, le cadre institutionnel et réglementaire mis en place que l'on essaie à travers les nouvelles technologies de véritablement booster la bancarisation en Guinée. C'est la raison pour laquelle avec le PNUD, nous avons créé au niveau national un cadre de consultation de l'inclusion financière dont je suis le président et qui va véritablement permettre de booster l'inclusion financière.

Nous sommes à une phase pilote. Nous avons identifié des projets pilotes. Avec tous les acteurs de la finance inclusive, nous allons travailler ensemble et faire un programme triennal ou quinquennal afin de véritablement propulser l'inclusion financière dans le pays.

Quelle place accordez-vous à la banque digitale dans ce programme ?

Nous n'avons pas le choix. La technologie avance, le monde avance et nous devons nous aligner.

«Je ne suis pas membre du conseil d'administration de la Banque nationale des investissements de Guinée»

Vous avez tout à l'heure évoqué la nouvelle Banque nationale des investissements de Guinée. Selon la presse, vous êtes pressenti pour la diriger. Qu'en est-il ?

La Banque nationale des investissements de Guinée a déjà été créée. Elle a un conseil d'administration et un directeur général qui s'appelle Monsieur Kalo Mohamed. Donc, tout ce qui se raconte n'est que machination.

Faites-vous partie du conseil d'administration ?

Non. Je ne suis pas membre du conseil d'administration. Je suis secrétaire du conseil.

Propos recueillis à Abuja par Ristel Tchounand

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Commentaires
a écrit le 04/10/2018 à 10:43 :
En tant que promoteur d'entreprises, le Directeur de la Banque Afriland a, sans ambiguïté, répondu aux questions du journaliste. Son fil conducteur, le ''principe de rationalité économique'', l'a guidé pour mettre en relief les responsabilités de toutes les parties intéressées pour sortir des crises. Le Groupe consultatif évoqué
pour l'inclusion financière, constituerait une interessante plateforme d'intégration des pistes de solutions.
a écrit le 26/07/2018 à 18:23 :
Excellent contrevérités ... bizarrement un banquier devrait savoir que pour créer de la richesse il fait un minimum de travail ..de la transformation. Avoir du minerai ou du pétrole dans son sous-sol et ne pas s'échinerpour s'extraire on reste pauvres et on pleure sur ses "potentialité" .... tout le drame africain. Nous sommes riches de 'potentialités à quand le déclic pour travailler.

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