« L'industrie du capital-investissement est l'un des principaux moteurs de développement à long terme en Afrique » [Entretien]

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Michelle Kathryn Essomé, CEO de l'African private equity and venture capital association (Association africaine de capital investissement et de capital-risque).
Michelle Kathryn Essomé, CEO de l'African private equity and venture capital association (Association africaine de capital investissement et de capital-risque). (Crédits : DR)
Pour sa 15e conférence annuelle, l’Association africaine de capital investissement et de capital-risque (AVCA) prend ses quartiers à Marrakech du 22 au 24 avril. Près de 600 leaders du capital investissement en Afrique sont attendus dans la ville ocre pour échanger sur les tendances du secteur au niveau régional. Dans cet entretien, Michelle Kathryn Essomé, CEO d’AVCA, revient sur une industrie qu’elle estime être l’un des principaux moteurs de développement à long terme en Afrique.

LTA : Après la Côte d'Ivoire l'an dernier et l'Ethiopie précédemment, qu'est-ce qui a motivé le choix du Maroc pour l'édition 2018 de la conférence annuelle de l'AVCA ?

Michelle Kathryn Essomé : Le Maroc est le leader du capital-investissement en Afrique du Nord, représentant 42% du volume d'investissements dans la région entre 2012 et 2017. De plus, le Maroc représente plus du quart de la valeur des investissements en Afrique du Nord au cours de la même période. La stabilité politique du pays, son environnement favorable aux entreprises, ainsi que certaines réformes récentes -notamment la loi des Finances de 2018 et la création du Fonds Innov Invest- ont contribué à une forte croissance économique. De ce fait, le Maroc est le lieu idéal où tenir notre conférence cette année, d'autant plus que le pays vient de rejoindre l'Union africaine.

Quelles thématiques seront abordées à Marrakech ?

Au cours de deux journées remplies, nous allons nous attaquer à diverses thématiques, dont l'infrastructure ; le capital-investissement en Afrique du Nord ; le rôle des PME ; la manière de cibler les entreprises dans lesquelles investir ; le contexte juridique et réglementaire ; le potentiel qu'offre la croissance régionale aux entreprises, ainsi que les investissements d'impact et les critères ESG. Nous avons également plusieurs séances qui mettent l'accent sur certaines entreprises, de même que des séances qui se focalisent sur des investisseurs spécifiques.

Au sein de l'AVCA, quelle place accordez-vous à l'investissement dans les infrastructures portuaires ? Un récent rapport de PwC encourage l'Afrique subsaharienne à y maximiser les investissements pour qu'elle puisse réaliser ses ambitions de croissance. Quel est votre avis sur cette recommandation ?

L'Afrique a un déficit infrastructurel considérable. On estime qu'il faut près de 150 milliards de dollars par an pendant 20 ans pour combler ce gigantesque creux. L'infrastructure offre ainsi un énorme potentiel et nous estimons que ce sera l'un des moteurs de la croissance de l'Afrique dans les années à venir. Entre 2011 et 2016, il y a eu 86 investissements dans le secteur des infrastructures, pour un total de plus de 10 milliards de dollars. D'après notre LP Survey de 2017, c'est le quatrième secteur le plus attrayant au cours des trois prochaines années. Pour les LP africains, les infrastructures représentent le secteur le plus attrayant au cours de la même période. Depuis quelques années, un grand nombre de nos membres se tournent davantage vers ce secteur.

Quant aux ports en Afrique qui constituent un point vital dans les chaînes d'approvisionnement et ont un rôle important dans le développement régional, le coût du transport de marchandises est trois à quatre fois plus élevé qu'en Europe. Les investissements portuaires ont tendance à se réaliser quand la capacité maximale est atteinte. De ce fait, il y a un délai entre le moment où l'investissement est signé et celui où la capacité portuaire est augmentée, créant ainsi des inefficacités. Ce sont des problématiques importantes qui doivent être adressées.

Selon vous, quels sont les autres types d'investissements auxquels l'Afrique doit donner la priorité pour atteindre ses ambitions de croissance ?

Le financement mixte, où des fonds publics ou philanthropiques sont utilisés pour catalyser des investissements privés dans les marchés émergents, représente une solution intéressante qui peut contribuer à une croissance durable en Afrique. De ce fait, le financement mixte permet d'améliorer le profil rendement-risque des deals, tout en permettant aux fonds d'accéder à des opportunités d'investissement attrayantes dans la région.

A ce stade, quel état des lieux faites-vous du capital investissement en Afrique, notamment en Afrique francophone où la pratique est plus récente ?

La valeur des investissements du capital-investissement en Afrique est restée stable avec 3,8 milliards de dollars investis en 2017, contre 3,9 milliards en 2016. Nous observons la même tendance avec le nombre d'investissements (149 en 2017, contre 150 en 2016). Ce niveau d'activité, malgré des conditions économiques défavorables dans certains pays, est la preuve de la confiance qu'attache l'industrie du capital-investissement au continent africain. En termes de secteurs, la consommation discrétionnaire et les technologies de l'information étaient les plus attrayantes en 2017. Les investissements dans le secteur de l'éducation augmentent également. 

L'Afrique de l'Ouest a attiré la majorité des investissements entre 2012 et 2017, représentant 27% du volume des deals. Le capital investissement dans la région se concentre sur le Ghana et le Nigeria. L'Afrique de l'Ouest francophone est une sous-région importante où la Côte d'Ivoire est le plus grand marché. Le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Togo et le Bénin ont tous augmenté leurs parts d'activité dans le capital investissement en Afrique de l'Ouest, quand on compare la période 2015-2017 à 2012-2014.

Les acteurs économiques en Afrique sont-ils suffisamment préparés e formés au capital investissement ?

Les principaux acteurs économiques ont de plus en plus une bonne connaissance du capital investissement et de son rôle en tant que moteur de la croissance en Afrique. Néanmoins, c'est la mission et le but d'AVCA d'éduquer les leaders du capital-investissement et autres figures clés, d'augmenter l'envergure de l'industrie en Afrique et de présenter des opportunités d'investissement à travers le Continent. Nous allons continuer ce rôle en tant que catalyseur et porte-parole du capital-investissement en Afrique, à mesure que le Continent devient progressivement largement reconnu comme la région émergente et frontière la plus attrayante au monde.

Quels sont, selon vous, les enjeux du capital investissement pour le développement du Continent et comment gouvernements africains et entrepreneurs africains pourraient-ils davantage en tirer parti ?

L'industrie du capital-investissement -et le secteur privé, au sens large- est parmi les principaux moteurs de développement à long terme en Afrique. Dans un contexte de baisse des flux d'aide au développement, qui ont chuté de 0,6% en 2017 selon les chiffres récents de l'OCDE, le secteur privé constitue désormais un acteur de plus en plus important. Un grand nombre de nos membres ont placé les critères ESG au cœur de leurs stratégies d'investissement et ceci a un réel impact sur le Continent, particulièrement en matière de création d'emplois et d'amélioration des conditions de travail. Pour les gouvernements africains, la tâche est relativement simple : il s'agit de créer un contexte favorable aux entreprises, avec un cadre fiscal, juridique et réglementaire stable afin d'attirer des investisseurs qui contribuent au développement.

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