Ahmedou Ould Abdallah : « La piraterie en Afrique ne peut être dissociée de la gouvernance à terre »

Ancien fonctionnaire des Nations unies et expert des négociations internationales sur les questions africaines, Ahmedou Ould Abdallah analyse à la lumière de son expérience solide d'une trentaine d'années, les défis de la sécurisation des littoraux des pays africains. Dans cette interview qu'il a accordé à La Tribune Afrique à l'occasion du sommet de Lomé sur la sécurité maritime, le diplomate de 75 ans insiste, sans langue de bois, sur la nécessité pour les pays africains d'aller au-delà des effets d'annonces et des photos de familles pour sécuriser les mers et les océans.
(Crédits : DR)

LTA : La sécurité et la sûreté maritimes seront au cœur du sommet de Lomé du 15 octobre. Si l'UA organise pour la première fois un sommet de d'une telle importance, c'est qu'il y a urgence... Quel est l'enjeu de la sécurisation des mers et océans sur le continent ?

Ahmedou Ould Abdallah : Oui il y a urgence car l'insécurité en mer est liée à celle qui prévaut sur la terre ferme. Depuis deux décennies, il y a une insécurité presque chronique et, plus grave, anarchique dans plusieurs régions du continent : Corne de l'Afrique et pas seulement en Somalie mais aussi au Sud Soudan, sur le pourtour du bassin du Lac Tchad, au Sahel, dans le Sud du Maghreb et en Libye.

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Ould Abdallah

Avec la mondialisation, le volume des échanges et les mouvements de personnes et de bien ont explosé. Assurer la sécurité sur le continent est donc le gage de cette expansion et du progrès économique doivent être accompagnés par la paix.  Dans un monde ou 90 % du fret international transite par voie maritime, la piraterie par exemple ne peut être ignorée. La piraterie et l'insécurité renchérissent les primes des assurances et des prix des produits (allongements des voies maritimes pour éviter les pirates, protection des navires et de leurs équipages, menaces sur les cargaisons d'hydrocarbures et sur les produits manufacturés, etc). Si depuis longtemps, la piraterie dans les Caraïbes n'est plus que du domaine de l'imaginaire, celle de la mer de Chine du sud et des détroits de Malacca et de Singapour ont été pratiquement réduites voire éradiquées. C'est maintenant l'Afrique qui attire l'attention dans au moins deux régions chaudes : le Puntland en Somalie et le Nigeria autour du delta du fleuve Niger. Sans sécurisation durable, il n'y a pas de commerce ou d'activités commerciales soutenues.

La piraterie a été quasiment éradiquée dans la Corne de l'Afrique où elle a prévalu pendant des années. Aujourd'hui, cette menace s'est déplacée vers le Golfe de Guinée. Les deux situations sont-elles comparables ?

En Somalie, la piraterie est apparue comme une forme de défense des pêcheurs nationaux contre les grandes sociétés internationales de pêche. Même si les grands pays de pêche ne sont pas exempts de reproches, la réalité est souvent bien plus complexe. L'absence d'un gouvernement central effectif et son corollaire, ont entraîné la déconstruction du pays. Etat centralisé et marxiste, la Somalie est revenu au tribalisme pré-colonial avec une extrême pauvreté des zones côtières. Tous ces facteurs ont créé les bases pour l'essor d'une piraterie somalienne qui a mobilisé entre 2008 et 2012 de larges efforts militaires en particulier venant de l'Union Européenne dans le cadre d'une opération de police militaire appelé Atalante. L'un des mérites de cette mission européenne a été de mettre de ressources en faveur des forces de sécurité somaliennes afin de mieux contenir l'insécurité à terre à travers la formation et le financement des forces de police du pays.

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 En Afrique de l'ouest la situation côtière est différente de celle de la Somalie mais des similitudes existent. Dans le Delta du Niger, des décennies de pollution liées à la production des hydrocarbures ont dévasté l'environnement et ruiné l'économie locale et les modes de vie des populations. Le gouvernement central ayant des priorités plus urgentes a peut-être négligé d'accorder une plus grande attention et des moyens à cette région jadis irrédentiste (guerre du Biafra). Les pirates qui se présentent aussi comme des rebelles défendant les intérêts du Delta du Niger, réclament une part de la rente du pétrole produit dans leur région. La piraterie dans ce Delta résulte en sabotage des installations pétrolières, en prises d'otages parmi les expatriés présents sur les champs de production dont ils négocient la libération contre de fortes rançons. Cependant l'aspect le plus grave de la piraterie maritime au Nigeria est le phénomène connu sous le nom de bunkering. Il s'agit d'une technique qui permet de prendre de très grandes quantités de carburant en siphonnant dans les pipelines des sociétés pétrolières ou en détournant le brut déjà stocké dans des barges. De l'avis d'experts qui ont fait des études dans la région du Delta, « aujourd'hui, près de la moitié du potentiel de production de pétrole est perdu par les compagnies pétrolières ». (General Patrice Sartre in la Communauté internationale face à la piraterie en mer).

Quelles solutions peut-on mettre en œuvre pour stopper la piraterie ?

Pour arrêter ce phénomène, il n'existe pas plusieurs solutions. La piraterie en Afrique, et en particulier celle qui sévit autour du Golfe du Bénin, ne peut être dissociée de la gouvernance à terre. Une meilleure gestion politique et surtout économique des pays peut contribuer à discréditer les leaders de la piraterie qui se présentent comme des dirigeants de mouvements de libération des populations locales. Il faut noter que celles-ci vivent dans un environnement complètement dégradé : pollution massive et nocive, destruction des bases de l'économie agricole traditionnelle, et manque d'infrastructures physiques et sociales et par-dessus tout un chômage endémique avec des jeunes sans espoir de trouver un travail.

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Au niveau régional, les pays frontaliers doivent renforcer la coopération inter-étatique pour harmoniser leurs législations, partager l'information et organiser une lutte plus efficace en mer et plus précisément dans les zones frontalières communes. Un exemple : les produits financiers tirés de la piraterie ne doivent pas être facilement blanchis dans les institutions des états voisins et concernés.

Souvent, cette piraterie se nourrit d'autres menaces sur le continent?

Si une région, c'est-à-dire un ensemble de pays frontaliers, est exposée à des activités illicites notamment le terrorisme ou les trafics en tout genre, ces activités vont fatalement affecter la sécurité en mer. L'Afrique - Somalie, Sahel, et Libye - est particulièrement affectée par une insécurité à terre et l'explosion de divers trafics (drogues, êtres humains, faux médicaments, armes) souvent alimentés par la piraterie et vice versa. Ces trafics génèrent d'énormes flux financiers. Ils sont d'autant plus importants et tentants que les revenus locaux, en particulier des personnels de sécurité sont des plus modestes et que les exigences des campagnes électorales sont sans limites. Si la connivence entre les différents intérêts ne peut être exclue, les bénéficiaires sont souvent les commanditaires de la piraterie. Même en travaillant au mieux, les services concernés - douanes et police -déjà sous équipés se trouvent souvent débordés face au poids financier des commanditaires de la piraterie.

La coopération maritime entre pays entre pays voisins et, si de besoin, avec un appui extérieur, reste un puissant levier pour limiter la piraterie. Cette coopération militaire rendra le cout de la piraterie élevé pour les commanditaires et autres bénéficiaires.

L'enjeu principal de ce sommet est la signature d'une charte sur la sécurité maritime. Comment harmoniser les positions des différents pays africains pour arriver à s'accorder sur un texte commun ?

La conférence de Lomé a été bien préparée. D'abord le Togo est depuis bien longtemps habitué à la tenue de grandes conférences internationales. Sur un autre plan, des réunions préparatoires ont déjà eu lieu avec les sommets de Yaoundé en 2013 et celui des Seychelles en 2015 consacrés à la piraterie maritime. Les leaders africains ont bien compris les enjeux : 90 % des échanges internationaux et 60 % en énergie s'effectuent par la voie maritime tandis que 90 % des importations et des exportations des pays africains se font par les océans.

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Il s'agit donc pour les chefs d'états de discuter des moyens de faire de leur espace maritime un fort levier pour leur développement économique. Il est permis de penser qu'un consensus se dégagera autour de la protection des mers et des océans, pour garantir la paix et la sécurité de l'espace maritime. Ce consensus sera à la base de la stratégie africaine qui sortira du sommet de Lomé. Dans cette perspective, le sommet mettra sans doute un accent particulier sur les points suivants : la piraterie maritime, la pêche illicite, les trafics divers et la protection de l'environnement marin.

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Comme cela arrive souvent lors des grandes réunions africaines, l'un des points faibles de ces rencontres est le déficit dans les préparations techniques, je veux dire juridiques, financières et économiques. La mise en œuvre des accords adoptés ne suit qu'exceptionnellement et toujours très tardivement alors que les accords ont été signés lors de cérémonies en grandes pompes. C'est bien pour cela qu'il serait judicieux que le sommet puisse adopter des textes qui soient en harmonie avec la capacité des pays à les exécuter. Par ailleurs, on peut souhaiter que chaque région du continent se limite à la forme de piraterie qui fait le plus de tort dans son espace géographique : pêche illicite ici, trafic de drogues et pollution ailleurs, etc. Il est également souhaitable que les accords conclus incluent une période de transition avant la mise en œuvre afin que les services administratifs concernés - douanes, budget, police prennent les mesures d'adaptation nécessaires.

Quels sont les outils qui permettront la mise en œuvre de cette charte sur le terrain ?

Cette question va au fond du problème : signer une convention est une chose la mettre en œuvre en est une autre bien différente. A cet égard, l'Afrique, et en particulier l'Afrique de l'ouest, est la région qui compte le plus grand nombre d'organisations sous régionales issues de traités adoptés au lendemain de divers sommets de chefs d'états. Il y a un trop plein.

La ratification au niveau national est une étape souvent difficile mais pas insurmontable. La désignation d'un secrétariat et d'un siège ne pose souvent pas de grandes difficultés. A cet égard, il existe déjà un secrétariat, basé à Lunda en Angola, pour les activités maritimes dans la région du Golfe de Guinée. Enfin, la question de l'établissement de l'échelle des contributions et de leur paiement effectif reste le plus grand handicap pour les pays de la région.

Compte tenu de ce contexte institutionnel africain, la mise en œuvre des résultats du sommet de Lomé demande d'abord d'associer des hommes d'affaires, concernés par les activités de la mer, aux travaux du sommet. Ils y apporteront leurs expertises variées sur le fonctionnent des activités de la pêche, comment les pollueurs opèrent et ce que font les pirates des ressources obtenues. Ensuite, l'expertise de la police et des douanes et autres forces de sécurité est bien naturellement indispensable. De plus, une expertise internationale, gouvernementale ou avec des personnes ayant une expérience fondée sur des pratiques similaires (détroits de Malacca et de Singapour et Indonésie) peut aider. Enfin, au niveau des gouvernements, il convient d'éviter une inflation de décisions au cours du sommet. Plus celles-ci sont en nombre limité et plus il sera aisé de les exécuter et donc de crédibiliser tout le travail du sommet.

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