Hommes d’affaires en Afrique : la tentation du destin politique (3/3) [Portraits]

Entre politique et business, la frontière est parfois mince. Le mélange des genres entre «puissance d’argent» et «puissance décisionnelle» n’est pas bien loin. Bien souvent, pour faire efficacement des affaires en Afrique, il faut mesurer la température politique ou au moins en connaître les arcanes et les figures. Certains le font en coulisses pour mieux en tirer les ficelles. D’autres par contre descendent sur le terrain politique, à la conquête du pouvoir. Retour sur les motivations et les risques de ces businessmen qui empruntent l’ascenseur des affaires pour se hisser parfois au sommet des postes de décision. Sans tomber la cravate.
Ibrahima Bayo Jr.

9 mn

(Crédits : Reuters)

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Lucien Ebata, la martingale des Sassou Nguesso

Lucien Ebata

La Déclaration de Berne (ONG suisse) le place dans la «troïka du trading pétrolier» au Congo-Brazzaville, aux côtés de Denis Gokana et Denis-Christel Sassou Nguesso. Rien à voir avec sa formation de juriste spécialisé en fiscalité et assurance à La Havane, puis à Montréal. Débute ensuite pour Lucien Ebata une brève carrière dans l'administration canadienne avant qu'il ne se lance dans le lobbying institutionnel et suit au passage des cours sur le recyclage pétrolier.

Originaire d'Ollombo, localité voisine du fief des Sassou Nguesso, il réussit le coup de com' d'engager un don d'un million de dollars dans la campagne du président. Le retour d'ascenseur ne se fait pas attendre. Orion Oil, la société de trading qu'il crée après avoir intégré le cercle, rafle la quasi-totalité des contrats de la Congolaise de raffinage (Coraf), filiale de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) que dirige Denis Christel, le fils de Sassou Nguesso, son presque «demi-frère», mais aussi des négociants suisses de l'or noir de Brazzaville.

Le pétrole coule à flots, les bénéfices engrangés se ramassent à la pelle. Fin lobbyiste, l'homme d'affaires réussit à décrocher en 2012 une licence pour lancer la version francophone de Forbes Magazine. Sur fond d'impayés, la boîte se débat dans les difficultés. Lui aussi. A la stupéfaction générale, la presse relate les importantes sommes avec lesquelles il passe les douanes européennes, mais aussi l'apparition de son nom dans la fameuse affaire des «biens mal acquis» visant la famille Sassou.

Mais le pétrolier congolais n'en a cure des mauvaises langues. Sous les lambris du Palais du Plateau ou les dorures de la résidence de Mpila qu'il connaît très bien, Lucien Ebata ne cache plus son ambition de se placer sur l'échiquier pour se poser demain en héritier de Denis Sassou Nguesso ou en tout cas de faire partie de l'équipe qui va prendre la relève aux affaires.

Bien introduit dans le cercle familial des Sassou Nguesso, certains en font la doublure de Denis Christel, le fils du président. A Brazzaville, il se murmure même qu'il serait l'écran de fumée politique qui cacherait une éventuelle candidature de Denis Christel. A moins que lui-même n'envisage de porter le costume. Et sur ce point, rien ne lui fait peur, pas même la pléthore de prétendants au fauteuil convoité.

Sébastien Germain Ajavon, le roi du poulet qui rêve du trône de la Marina

Sebastien Ajavon

A 53 ans, il a choisi la meilleure stratégie de défense: l'attaque ! Avec sa toute nouvellement créée Union sociale libérale (USL), le «roi du poulet» envisage de faire du fauteuil du Palais de la Marina, son trône dès la présidentielle 2020. Un objectif pas aussi farfelu dans un Bénin où son plus grand rival, Patrice Talon, est un fervent disciple du «mandat unique». Mais la posture d'Ajavon est d'abord à comprendre dans le sens d'une litanie d'affaires politico-judiciaires qui se sont enchaînées.

Il y a eu d'abord en octobre 2016 cette sombre affaire de drogue retrouvée dans un conteneur d'une de ses sociétés pour laquelle il sera relaxé. Dix mois plus tard, Sebastien Ajavon est frappé d'un redressement fiscal de 167 milliards de Fcfa portant sur une évasion fiscale de plusieurs de ses filiales entre 2014 et 2016. Et puis cette affaire de «faux en écriture» sur une plainte de la direction des impôts.

Un gouffre judiciaire duquel, cet entrepreneur qui a fait fortune avec le Comptoir Ajavon et Fils (Cajaf) et le Comptoir mondial de commerce (Comon) dans le négoce de produits alimentaires de base, les médias, la distribution, le poulet surgelé, veut s'extraire. Faiseur de rois lors de la présidentielle 2016 où il était arrivé troisième, il avait permis à l'actuel président Patrice Talon, homme d'affaires comme lui, d'être élu.

La détérioration de la relation entre les deux hommes dès les premiers pas de la présidence Talon n'explique pas tout. Avec une fortune estimée à plus de 300 millions de dollars, l'une des plus grosses fortunes au-delà du Sahara, Ajavon a toujours rêvé du pouvoir politique. Au terme d'une lutte judiciaire à l'issue incertaine, il caresse sans doute ce rêve.

Naguib Onsi Sawiris, Pharaon et meilleur partout

Naguib Sawiris

«Quoi que j'entreprenne, je veux être le meilleur». Presque une hygiène de vie pour le «Pharaon des télécoms», Naguib Sawiris, qui transforme tout ce qu'il touche. L'aventure entrepreneuriale commence par le groupe Orascom créé par son père, le milliardaire Onsi Sawiris, dans laquelle chacun de ses enfants se spécialise dans un domaine. Dès son intégration dans ce conglomérat familial présent dans le BTP, la technologie et le tourisme, ce diplômé en mécanique de l'École polytechnique fédérale de Zurich, assure l'extension du groupe dans les télécoms vers les pays émergents.

Mobinil en Egypte, Djezzy en Algérie deviennent rapidement leaders du marché. Puis le milliardaire crée Weather Investments, un fonds d'investissement avec lequel il acquiert l'italien Wind, le grec TIM Hellas. Le tycoon a aussi investi dans les mines (Evolution Mining), le sucre (Nile Sugar), la banque d'investissement (Beltone Financial), les médias (Euronews, Africa News) et lorgne désormais le marché des cours de l'or.

Les ambitions de l'homme d'affaires sont aussi politiques. Dans une Egypte en pleine révolution, la sixième plus grande fortune d'Afrique (Forbes 2018) lance le Parti des Egyptiens libres. Une technique pour ce chrétien copte de contrer la percée des Frères musulmans? Une machine électorale pour se replacer dans l'échiquier?

Autre coup d'éclat, Naguib Sawiris a proposé en 2015, en pleine crise des réfugiés, d'acheter une île italienne ou grecque pour y installer les réfugiés venant de zones de conflit dans le monde. Les obstacles de droit international auront raison du projet, mais la portée de l'idée aura marqué le monde. Comme le parcours de l'homme qui veut sans doute une influence politique plus grande pour bétonner ses affaires.

Mohamed Ould Bouamatou, l'homme du désert qui lorgne le Palais

Mohamed Ould Bouamatou

Sur la ligne de départ de la course à la présidentielle de 2019, les observateurs le plébiscitent déjà comme un potentiel successeur de son cousin Mohamed Ould Abdelaziz, avec qui il est à couteaux tirés. A 64 ans, Mohamed OuldBouamatou, présenté comme le «George Soros africain» pour ses nombreuses actions philanthropiques, n'a pas encore levé le voile sur les ambitions présidentielles qu'on lui prête. C'est peut-être parce que ce descendant des Ouled Bou Sbaa, tribu marchande prospère depuis le commerce caravanier, cite d'abord les milliardaires Bill Gates et Mo Brahim comme ses exemples.

Doué en mathématiques dans sa jeunesse, Mohamed Ould Bouamatou entame une brève carrière d'instituteur qu'il abandonne vite pour suivre sa passion des affaires. Successivement, il se lance dans la vente de pain, de pâtes alimentaires, ouvre une usine de bonbons, sous-traite pour les cigarettiers et même les bouillons de cuisson. L'ancien instituteur devient vite premier partout. Particulièrement redoutable en affaires.

Il créée bientôt la Générale de banque de Mauritanie (GBM), première banque privée du pays, les Assurances générales de Mauritanie (AGM). La razzia se poursuit avec Mattel, dans les télécoms, Mauritanie Airways dans l'aérien, BSA dans le ciment. Ce qui lui permet de bâtir une fortune que sa pudeur d'homme du désert lui interdit de dévoiler le montant exact. Bonne parade pour jeter un voile opaque sur son immense fortune.

Quand les affaires lui sourient, les scandales lui font la grimace. Ses relations avec son cousin-président dont il a été l'argentier et le soutien sont devenues orageuses. Bientôt la tempête des perquisitions, des mandats d'arrêt internationaux et de la «chasse fiscale» lancés par le pouvoir en place valent à l'ancien chef du patronat un exil au Maroc, puis en Belgique. De là, pour laver l'affront, songe-t-il sans doute à conquérir le Palais à Nouakchott. Tout comme un bédouin cherche une oasis dans le désert

Matamela Cyril Ramaphosa, le Sauveur de l'ANC

Cyril Ramaphosa

L'image qui aura le plus marquée dans la vie publique de l'actuel président sud-africain aura sans doute été son apparition aux côtés de Nelson Mandela lors de sa libération. Curieusement, cet avocat de formation, passé par la ligue de jeunesse, puis par les syndicats proches de l'ANC, sera évincé de la succession de Madiba, au profit de Thabo Mbeki. Pour compenser ce revers, il se tourne vers les affaires et bénéficie de la politique de discrimination positive de l'Afrique du Sud post-apartheid.

Avec le fonds d'investissement Shanduka, Cyril Ramaphosa investit dans l'immobilier et l'exploitation minière. Industriel à succès, ses talents d'ancien syndicaliste lui permettent d'être celui qui exploite les filiales locales de McDonald's et Coca-Cola. La répression de la grève des ouvriers (34 morts) de la mine de Marikana, dont il siège au conseil d'administration, a failli empêcher son retour en politique. Mais la commission d'enquête mise en place le blanchit.

Lire aussi : Hommes d'affaires en Afrique : la tentation du destin politique (2/3) [Portraits]

Il devient vice-président de l'ANC et du pays, mais attend patiemment son heure dans la foulée d'une lassitude de la gestion décriée de Jacob Zuma. Lorsque celui-ci tombe le 14 février dernier, Ramaphosa en récolte les tresses de lauriers. Propulsé à la tête de l'Etat par l'ANC, il remporte les primaires face à Nkosazanna Dlamini-Zuma, l'ancienne présidente de la commission de l'Union africaine(UA). Candidat désigné pour les élections générales de 2019, Ramaphosa est présenté comme le «sauveur» du parti, englué dans une crise de confiance avec sa base électorale. S'il conquiert le pouvoir par les urnes, il compte bien redresser la barre.

Ibrahima Bayo Jr.

9 mn

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