Hommes d'affaires en Afrique : la tentation du destin politique (1/3)

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(Crédits : DR)
Entre politique et business, la frontière est parfois mince. Le mélange des genres entre «puissance d'argent» et «puissance décisionnelle» n'est pas bien loin. Bien souvent, pour faire efficacement des affaires en Afrique, il faut mesurer la température politique ou au moins en connaître les arcanes et les figures. Certains le font en coulisses pour mieux en tirer les ficelles. D'autres par contre descendent sur le terrain politique, à la conquête du pouvoir. Retour sur les motivations et les risques de ces businessmen qui empruntent l'ascenseur des affaires pour se hisser parfois au sommet des postes de décision. Sans tomber la cravate.

Des affaires à la politique ! C'est devenu le parcours classique de magnats économiques qui endossent le costume de présidents et n'affichent pas de mépris lorsqu'il s'agit de maroquins ministériels. Députation, mairies, conseils régionaux, chambres corporatistes et patronales, jusqu'aux plus petites structures électives.Il est bien révolu ce temps où, dans une Afrique post-indépendance, l'élite politique était recrutée dans les rangs des «libérateurs du pays» ou parmi les brillants diplômés de la métropole. La puissance de l'argent a désormais décidé d'aller à la conquête... des urnes !

A la tête d'une fortune colossale avec un conglomérat dans la finance, l'agro-alimentaire et l'hôtellerie de luxe, Uhuru Kenyatta, l'homme le plus riche du Kenya a poussé deux fois les portes du State House, le palais présidentiel, sans sourciller devant la contestation. Après avoir régné sur le coton et le contrôle douanier au Bénin, Patrice Talon, qui a aujourd'hui délégué ses affaires, est assis sur le fauteuil du Palais de la Marina, d'où on le soupçonne de vouloir bétonner ses investissements.

Au Palais de la «Nouvelle aube» en Afrique du Sud, c'est un magnat des mines et de la franchise des grands groupes américains, Cyril Ramaphosa, qui fait son entrée intérimaire, tout en songeant à y rester. Comme Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina avant eux, respectivement industriel laitier et entrepreneur dans l'événementiel, chacun à la tête d'un groupe médiatique, les deux ex-présidents de Madagascar se sont écharpés -et vont sans doute continuer- pour le contrôle de la Grande île. Le point commun entre ces grosses fortunes : tous, ont accédé à la fonction suprême après avoir roulé leur bosse dans le business. Et ils ouvrent la voie à un glissement de la «puissance économique» à la «puissance décisionnelle».

La «puissance d'argent » à la conquête de la « puissance décisionnelle »

«C'est à la faveur des renouveaux démocratiques des années 1990 et de la construction de grandes fortunes nationales depuis les années 2000 que les hommes d'affaires se sont véritablement lancés en politique», rappelle Lionel Kpenou Chobli, fondateur et directeur associé du cabinet Optimum Consulting. «Jusque-là, ils s'affichaient comme des affidés ou des soutiens des régimes en place ou comme des électrons libres plus préoccupés par leur prospérité économique et leur santé financière que par les affaires publiques».

De loin ou tirant les ficelles en coulisses, les grands acteurs économiques ont longtemps courtisé les élites politiques dont ils ont financé les campagnes et les partis. La rançon de ce soutien de la toute puissance de l'argent ? Faire pencher la balance du vote d'une loi en leur faveur ou remplir leurs carnets dans la commande publique.

«Au-delà des convictions supposées ou réelles qu'ils mettent en avant, les hommes d'affaires se lancent généralement en politique par intérêt personnel ou financier et par appétence du pouvoir. La politique confère une influence qui est un facteur non négligeable de dynamisation des affaires. En Afrique, eu égard aux exemples actuels et passés, la politique est encore perçue comme un moyen d'enrichissement. L'État est une rente sur laquelle il faut capitaliser et un investissement fort lucratif», prévient pour sa part Nessan Akemakou, coordinateur des études du think tank L'Afrique des idées.

«Le plus souvent, un homme d'affaires qui s'engage en politique sur le Continent veut s'assurer une immunité parlementaire contre d'éventuelles poursuites judiciaires, protéger ses propres intérêts en affaires, profiter d'un système de corruption généralisé entre acteurs politiques dans la plupart de nos pays», résume avec conviction Mohamed Ly, consultant et président fondateur d'Ipode, un think tank indépendant sur les questions politiques africaines.

«Ce n'est plus l'argent qui me motive, mais le succès !», résume Patrice Talon pour le journal Le Monde, dans une formule qui pourrait résumer la tendance chez ses collègues des autres pays. Avec la promesse d'appliquer le pragmatisme de leur «succès entrepreneurial» à la gestion des affaires publiques, les businessmen ne se gênent plus de plonger dans le bain politique. Mais l'échec des élites politiques, souvent perçues comme corrompues, à respecter leur chapelet de promesses électorales, a longuement labouré le champ politique pour les tycoons qui s'y investissent. Une nouvelle façon de faire la politique ? Loin de là.

«Bien des fois, les peuples ont opté pour les hommes d'affaires en visant un changement radical des modes de gouvernance, de gestion financière et de comportement des élites. Avec le chef d'entreprise, réputé être "rassasié", l'on espère généralement une certaine éthique dans la gestion des deniers publics, une imperméabilité à la corruption active et une recherche permanente de la performance, loin des phénomènes de cour, la constitution de formations politiques monolithiques, le clanisme, apanages des politiciens professionnels», analyse Lionel Kpenou Chobli.

«Leurs capacités managériales et leur sens de la gestion sont des atouts qui peuvent servir dans le monde politique (...) Quoi qu'il en soit, si des ressorts issus du monde de l'entreprise sont utiles dans la gestion des affaires publiques, un pays ne saurait être géré de manière pérenne comme une entreprise. Un conseil des ministres n'est pas un conseil d'administration et le peuple n'est ni un actionnaire, ni un client/consommateur», prolonge Nessan Akemakou.

Une frontière trouble

Dans tous les cas, les risques de brouiller la frontière entre le «pouvoir économique», aux mains de capitaines d'industrie, et le «pouvoir décisionnel» ne sont pas fantasmés. En d'autres termes, comment un individu qui, hier encore, a bâti toute sa fortune sur la poursuite d'un «intérêt privé» peut-il se prévaloir de poursuivre, aujourd'hui, l'«intérêt général»?

«Le plus grand risque, pointe Mohamed Ly, est de voir les politiques publiques décidées par des personnes qui ne prennent en compte que leurs intérêts financiers personnels et non l'intérêt général. L'autre risque pèse sur la démocratie, dans la mesure où les hommes d'affaires qui s'approprient le pouvoir médiatique en achetant les organes de presse pourront influer sur la construction des opinions et sur la transparence. En dernier, il y a un risque réel d'opacité dans les processus d'attribution des marchés publics et de conflits d'intérêts».

Nessan Akemakou s'inquiète pour sa part de cette «collusion malsaine entre les deux sphères. L'intérêt général peut être sacrifié sur l'autel des intérêts particuliers. Un des travers de cet investissement dans le monde politique C'est donc la tentation de s'en servir pour sécuriser et faire fructifier ses avoirs. Un autre risque est de se servir de son influence politique pour tenter de se soustraire à la justice».

«Il est urgent de réglementer l'exercice du pouvoir politique dans nos pays pour protéger l'Etat de droit et la démocratie. L'un des axes à privilégier serait d'établir des règles de fonctionnement entre les détenteurs du capital des organes de presse et le contre-pouvoir du journalisme», plaide Mohamed Ly.

«L'incompatibilité de certaines fonctions politiques avec des fonctions de gestion d'entreprises publiques ou para-publiques devrait aussi être encadrée par la loi. Dans le cas de la vie politique, amoindrir le pouvoir de l'argent dans le processus électoral en réglementant la création de partis, leur financement, les dépenses électorales», finit-il par proposer pour parer les risques de collusion et de mélange des genres entre la politique et le business. Vaste chantier !

Curieusement, cette propension des PDG à investir la sphère politique semble épargner les femmes d'affaires, levant le voile sur leur difficile accès au pouvoir (lire avis d'expert). Néanmoins, le mouvement d'anciennes personnalités politiques, en retrait ou à la retraite, qui se lancent dans les affaires, fait son chemin. Le débat est peut-être plus vaste qu'il n'y paraît. Tout comme le dangereux mélange qui risque de piéger la démocratie en Afrique.

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