Le Soft-power made in china

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Un ouvrier chinois sur le chantier de la grande mosquée d'Alger
Un ouvrier chinois sur le chantier de la grande mosquée d'Alger (Crédits : Reuters)
Médias, langue, culture, aide à la coopération sans conditions, construction d'infrastructures sportives et cultuelles... Outre son offensive commerciale et économique en Afrique, la Chine déploie une nouvelle tactique de sa diplomatie, celle de l'affirmation de son influence. Pékin veut projeter l'image d'une superpuissance mondiale à travers son soft-power. Voici un panorama non exhaustif de ses éléments constitutifs.

Nous sommes en octobre 2011. Dans le huis-clos de la 17ème séance plénière du parti communiste chinois (PCC), Hu Jintao, le sixième président de la Chine, annonce les prémices de la future politique de son successeur qui sera désigné un mois plus tard à la tête du parti, et un an plus tard, à la tête du pays.

Déficit d'image et besoin d'une reconnaissance internationale

Sous le règne de Hu Jintao (2002-2013), la Chine a consolidé son poids économique parmi les grandes puissances où elle occupe la seconde place. Mais en cette fin 2011, période charnière du passage de relais au sommet du pouvoir, une Chine en déficit d'image à l'international, aspire à la reconnaissance. «La puissance culturelle de notre pays et son influence ne correspondent pas encore à sa place internationale», souligne Hu Jintao lors de son discours d'octobre 2011, qui ne sera rendu public que trois mois plus tard dans Qiu Shi, la revue du PCC. L'appel n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd.

Premier écho entendu, la création en 2012 de la Chinese Public Diplomacy Association, une sorte d'agence de communication étatique promouvant l'image de la Chine dans toutes les régions du monde. Cette association marche dans les pas de l'Association populaire chinoise pour l'amitié avec les pays étrangers -créée en 1954-, véritable bras de lobbying de la diplomatie chinoise auprès des autres pays. Cette organisation se renforce avec l'Institut populaire chinois des affaires étrangères, fondé en 1949, laboratoire de recherche sur les problématiques des relations internationales. Avec son arrivée au pouvoir, Xi Jinping va s'appuyer sur ces relais pour être le maestro qui va mettre en musique cette projection de puissance de la Chine et cette construction d'une image via... le soft-power. L'Empire du milieu a donc lancé une véritable offensive, d'abord en Asie pour contrer l'influence des Etats-Unis, du Japon, de la Corée, de l'Inde ou même la Russie. Cette guerre d'influence est frappante en Afrique où la Chine vient supplanter les pays européens dans leurs prés carrés pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques et industriels afin de consolider sa puissance économique. Loin des considérations mercantiles, la Chine veut faire de l'Afrique le terrain de construction de son image, et ambitionne d'y exporter son modèle souvent posé en alternative au modèle américain ou européen.

Une image à coup de milliards de dollars sans conditions

Ce positionnement chinois d'influence en Afrique s'écrit bien souvent à l'encre d'une politique économique et commerciale conquérante, qui se traduit par des investissements massifs dans les pays africains. Les flux d'investissements directs non financiers chinois en Afrique se sont accrus de 31% entre 2015 et 2016 pour atteindre 2,5 milliards de dollars. Sans passé colonial ou douloureux avec le continent, la Chine arrive sur le continent dans une logique «d'égal à égal» et non en conquérante aidante. Mais cette posture n'est pas dénuée d'intérêts.

«L'on ne peut pas dire que l'aide chinoise est sans conditions; la première est de rompre avec Taiwan; la seconde est d'accepter que cette aide soit mise en œuvre par des entreprises chinoises, avec un grand nombre d'ouvriers ou de techniciens chinois et soit financée en partie par des prêts concessionnels (et non des dons): de fait, l'aide chinoise est liée, comme l'occidentale autrefois. En ce sens que Pékin offre des «packages» avantageux mais le plus souvent financés et réalisés par la Chine, ses banques d'Etat et ses entreprises publiques», analyse Jean-Pierre Cabestan, spécialiste de la Chine contemporaine. Notre interlocuteur souligne ensuite que «Pékin met plus l'accent sur la coopération gagnant-gagnant que sur l'aide au développement, pensant, pas toujours à tort d'ailleurs, que les projets d'infrastructures, le commerce et plus récemment les investissements industriels sont plus favorables au développement économique que l'aide à proprement parler. Mais cette stratégie sécrète non seulement de nouvelles asymétries et dépendances, mais nourrit le (ré)endettement des pays africains si ceux-ci ne sont pas assez vigilants».

Infrastructures ou quand les grues construisent l'image de la Chine

D'un autre côté, dans le secteur des infrastructures, les grues chinoises qui poussent sur les terres africaines participent à la construction de l'image d'une Chine bâtisseuse qui partage son savoir-faire en génie civil et en ingénierie. Dans sa coopération dès les années 1970 avec l'Afrique, la Chine a bien souvent «aidé» ses amis africains à la construction de routes, d'hôpitaux, de centres de santé, de bâtiments administratifs et même de mosquées. Mais l'aspect le plus visible est celui de la diplomatie des stades, dont plus d'une cinquantaine ont été construits et livrés grâce à la Chine, notamment dans les pays abritant les trois dernières Coupes d'Afrique des Nations de football.

Désormais les ingénieurs chinois concrétisent des projets comme «les routes, les barrages, les centrales électriques, les lignes haute-tension, les réseaux de télécommunication ou les raffineries qui constituent des projets plus récents, plus ambitieux et plus structurants. Ils contribuent à renforcer l'influence diplomatique, et dans une certaine mesure le soft power chinois». Le partenariat est aussi win-win pour «le développement de l'Afrique, contribuant à surmonter deux obstacles bien connus: les problèmes de transport, de logistique et d'accès aux ports, d'une part, et le manque d'électricité, d'autre part», rappelle Jean-Pierre Cabestan.

C'est ainsi qu'en septembre 2016, la Chine a signé des accords de coopération avec sept pays africains, dont l'Ethiopie, l'Egypte, la République du Congo, le Mozambique et le Soudan pour le démarrage de grands projets ferroviaires, portuaires et électriques. Mais les critiques fusent, «formulées par les Africains [sur] l'utilisation à trop grande échelle de la main d'œuvre chinoise pour réaliser ces projets et le manque de transferts de technologies et de savoir-faire, même si certaines entreprises comme Huawei ont commencé à former de nombreux Africains».

Films, centres culturels, médias, l'offensive non économique

La construction du soft-power chinois en Afrique s'appuie également sur les briques de ses activités non-économiques. Les instituts Confucius, un peu à la manière des centres culturels occidentaux, ont fait florès de même que les films chinois qui exportent sur le continent, la langue et la culture chinoises. La Chine se sert également de la coopération académique comme d'un relais d'influence sur le continent. Celle-ci permet surtout à «un nombre plus important d'Africains d'apprendre le Chinois et d'aller étudier gratuitement en Chine : si leur nombre reste encore relativement modeste, ces anciens étudiants favorisent indéniablement l'extension de l'influence chinoise et la diffusion de sa réussite économique en Afrique», ajoute notre expert.

Dans le sens inverse, la diaspora chinoise, diversifiée et difficile à comptabiliser, contribue à diffuser le modèle chinois. Souvent bien perçus au nom d'une hospitalité culturelle africaine, les expatriés chinois se fondent vite dans la masse. «Ces migrants ont des profils très variés (entrepreneurs, commerçants, aventuriers, mafia, prostituées) et sont souvent perçus comme de nouveaux concurrents par les acteurs économiques locaux. Ces nouvelles migrations ont plutôt troublé l'image de la Chine, sécrété de nouvelles tensions et compliqué la tâche des ambassades de ce pays en Afrique».

La Chine dépeint aussi une image positive de son modèle à travers une puissance médiatique symbolisée par l'Agence Xinhua (Chine Nouvelle) et la Télévision centrale de Chine (CCTV). La première vient concurrencer les grandes agences comme l'Agence France Presse (AFP) ou Reuters en cassant les prix. Mieux, elle donne une image policée de la Chine au point d'être taxée de «propagandiste». Les dépêches de l'agence Xinhua, plus accessibles, sont reprises parfois in extenso dans les médias africains les plus sérieux. Quant à la CCTV, elle fournit depuis son bureau de Nairobi au Kenya, une information et des émissions thématiques produites par une armada d'une centaine de journalistes presque tous Africains.

Gare à l'ingérence politique !

Dans sa volonté de séduire l'Afrique, la Chine prêche tout haut la non-ingérence dans les affaires internes des pays «amis». Il faut dire que la coopération chinoise qui s'est substituée à un paternalisme occidental agaçant pour les Africains, avait tout pour plaire. Mais à l'épreuve des faits, cette non-ingérence chinoise de façade ne prévaut pas dans tous les pays. Bien souvent, pour protéger ses intérêts, la Chine interfère dans les affaires politiques avec des pays aux ressources minières et énergétiques importantes. On n'est pas loin de donner à la Chinafrique, une connotation proche de la Françafrique décriée.

«Difficile pour un partenaire aussi important que la Chine de ne pas devenir un facteur de politique intérieure dans les pays africains où elle est très présente, tranche Jean-Pierre Cabestan. On l'a vu lors des élections présidentielles en Zambie, au Ghana, ou hors élections en RDC et ailleurs».

Pour contrer cette image, Pékin cultive ses réseaux dans les effectifs des armées africaines dont elle assure de plus en plus la formation. Au contact de ces hauts cadres, la Chine cherche des appuis et des relais de promotion. Parallèlement, Beijing n'hésite pas à se rapprocher de régimes en délicatesse avec les capitales occidentales. Elle se pose même en pays respectueux des droits de l'Homme adaptables selon la culture de leur implantation géographique. C'est peut-être dans ce sens que la Chine a soutenu les pays africains dans leur fronde contre la Cour pénale internationale (CPI) qualifiée de «cour spéciale africaine».

Néanmoins, l'ingérence chinoise n'est pas fantasmée. «Au Sud-Soudan, la Chine a nuancé son opposition à toute ingérence, jouant les médiateurs entre les factions politiques qui s'affrontent afin de défendre autant que faire se peut ses intérêts pétroliers. Au Mali, elle a soutenu, après quelque hésitation, l'intervention française puis l'envoi de la MINUSMA; à Djibouti, elle a installé une base navale: difficile dans ces conditions de rester totalement indifférent à l'avenir de cet Etat et des choix politiques faits par ses dirigeants», rappelle Jean-Pierre Cabestan.

Dans la promotion de son modèle et l'affirmation de sa puissance, la Chine use d'arme de séduction suprême. «Le discours de Pékin, promouvant un mode de développement économique autoritaire séduit en Afrique: ses deux émules les plus connus sont l'Ethiopie et le Rwanda, mais d'autres aimeraient suivre l'exemple chinois». L'Afrique semble désormais plus sensible à un nouveau rêve (encore en construction) en provenance de Chine. Le continent mettra à l'essai ce proverbe chinois : «Faites attention à ce que vous voulez, car vous l'aurez».

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