RDC : ces fracassantes révélations de la lettre de démission d’Oly Ilunga

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(Crédits : Monusco)
C’est depuis Goma, la deuxième plus grande ville de RDC qui vient d’enregistrer son premier cas d’Ebola, que Dr Oly Ilunga Kalenga a pris la mesure du désaveu. Sans doute attendait-il son retour à Kinshasa pour laisser éclater toute sa frustration, pour ne pas dire sa colère. Deux jours après un changement à la tête de la coordination du dispositif de riposte à la maladie, désormais pilotée depuis la présidence par Félix Tshisekedi, le ministre de la Santé a préféré rendre son stéthoscope. Et sa lettre de démission fait de fracassantes révélations sur la gestion de la crise de la deuxième plus grave épidémie d’Ebola au monde.

On aurait pu le placer sur la liste de ces ceux qui avancent des accusations pour avoir été écartés. Sous un cachet officiel avec des mots pesés au trébuchet, Dr Oly Ilunga Kalenga livre une lettre de démission au vitriol qui soulève le voile sur la manière dont l'épidémie d'Ebola est gérée en RDC. Arrivé au poste en 2016 sous Joseph Kabila, ce spécialiste de l'économie de la Santé et de la santé publique n'est plus ministre de la Santé en RDC depuis ce 22 juillet 2019.

Ancien médecin d'Etienne Tshisekedi, père de l'actuel président congolais, il n'a sans doute pas digéré l'affront de se voir retirer le pilotage du dispositif de riposte à l'épidémie d'Ebola qui fait des ravages dans le Nord-Kivu et frappe désormais aux portes de Goma.

Ce samedi 20 juillet, Félix Tshisekedi a décidé de superviser plus directement la riposte à l'épidémie de la maladie à virus Ebola, deux jours après la décision de l'Organisation mondiale pour la santé (OMS) de décréter l'épidémie d'Ebola en RDC comme «une urgence de santé de portée internationale».

Interférences dans la conduite de la riposte à Ebola

Les équipes de Dr Oly Ilunga qui assuraient cette tâche ont été remplacées par un comité de sept experts, dirigé par Jean Jacques Muyembe Tamfum, directeur général de l'Institut national de recherche biomédicale (INRB). Depuis plusieurs semaines, lesdites équipes confiaient ne pas se retrouver dans une chaîne de commandement moins fluide qui aurait retardé l'efficacité à la réponse à apporter sur place. C'est le premier grief relevé par le désormais ex-ministre de la Santé dans sa lettre de démission.

 «Je déplore que ce Secrétariat technique du comité multisectoriel de la riposte [...] ait été mis en place par un décret du Premier ministre, antidaté au 18 mai 2019, et contresigné à mon insu par le ministre assurant mon intérim, alors que je me trouvais le 18 juillet 2019 en mission de supervision de la riposte à Goma», écrit Oly Ilunga dans lettre. «La composition de ce comité, dont les membres ont pris ces derniers mois des initiatives ayant suscité des interférences dans la conduite de la riposte, ne reflète pas la multisectorialité nécessaire à la gestion de la crise sanitaire en cours», dénonce-t-il.

Glissement vers une «riposte humanitaire» pour se remplir les poches

Jusqu'ici, la lutte contre l'épidémie d'Ebola en RDC est un enjeu de santé publique. Qui donc a intérêt à vouloir l'aborder sous l'angle d'une «riposte humanitaire»? L'ex-ministre de la Santé ne cite ni nom ni organisation. Entre les lignes, il explique pourtant que le glissement d'une riposte sanitaire à une «riposte humanitaire» servirait à couvrir de possibles détournements d'aides humanitaires.

«Depuis quelques semaines, des pressions de toutes parts tendent à en faire une crise humanitaire, dont les logiques d'intervention consacrent la mise en place d'un système parallèle qui ne renforce jamais le système de santé existant. Ainsi, la partie gouvernementale devra veiller à ce que nous ne basculions pas dans une riposte humanitaire, en exigeant de tous les acteurs dans la riposte de la redevabilité opérationnelle et financière»¸souligne-t-il.

L'épidémie d'Ebola en RDC pour expérimenter un nouveau vaccin ?

Déjà expérimenté en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone lors de la plus meurtrière épidémie d'Ebola, le VSV-ZEBOV (curatif et préventif) est le vaccin actuellement administré aux patients et à leurs contacts. Il a permis d'éviter un scénario catastrophe semblable à l'hécatombe des 11 000 morts en Afrique de l'Ouest. A en croire Dr Ilunga, il semble que des lobbys tentent d'expérimenter un autre vaccin.

«Ici aussi, de fortes pressions sont exercées depuis plusieurs mois pour la mise en œuvre d'une nouvelle expérimentation en RDC. Le vaccin actuellement utilisé dans la cadre de cette épidémie est le seul qui a démontré son efficacité et qui donne une protection immunitaire en dix jours. Il est illusoire de croire que le nouveau vaccin proposé, par des acteurs qui ont fait preuve d'un manque d'éthique manifeste en cachant volontairement des informations importantes aux autorités aux autorités sanitaires, puisse avoir une incidence déterminante sur le contrôle de l'épidémie en cours».

Félix Tshisekedi face à la responsabilité de la réussite ou l'échec de la riposte

En déposant son stéthoscope, Oly Ilunga s'est posé en lanceur d'alerte, en tireur de sonnette d'alarme. Sortie d'un frustré pour se dédouaner d'une part de responsabilité dans la gestion de la lutte contre l'épidémie d'Ebola largement compliquée par les conflits, l'insécurité et la méfiance des populations? En tout cas, ses révélations éclairent d'un jour nouveau le calage de la machine de la riposte.

Plus loin, en endossant le pilotage direct de la riposte, Félix Tshisekedi renvoie l'image d'un président préoccupé et volontaire. Seulement, ce geste politique n'est pas sans risque. En cas de réussite, il en endosserait tous les lauriers. Dans le cas contraire, il devra porter seul, sans fusible pour le faire à sa place, la responsabilité de l'échec. Il y va de la santé des Congolais. Et maintenant que l'épidémie a une portée plus élargie, de la santé mondiale.

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