Sommet Afrique-France : Emmanuel Macron bousculé par des échanges musclés avec la jeunesse africaine

Le 8 octobre, Montpellier accueillait le nouveau Sommet Afrique-France qui a réuni près de 3 000 personnes. Sans chefs d'Etat africains, ce rendez-vous résolument tourné vers la jeunesse et la société civile a été marqué par le débat organisé avec l'historien camerounais Achille Mbembe et les jeunes africains et membres de la diaspora qui n'ont pas ménagé leurs propos face à Emmanuel Macron.

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(Crédits : DR.)

Les portes de l'Arena de Montpellier se sont ouvertes dès 7 heures du matin pour accueillir les quelque 3 000 participants attendus au Nouveau Sommet Afrique-France 2021. Au-dehors, plusieurs centaines d'entrepreneurs, artistes, sportifs et représentants des sociétés civiles africaines, patientent calmement pour récupérer leur badge. Par chance, le soleil est au beau fixe. Dans la file d'attente, une information circule. La veille, 8 membres sans papiers du Collectif des Solidarités venus assister à un contre Sommet ont été accueillis par la police à leur descente du train...

« C'est le premier sommet dans lequel les participants ont entre 20 et 30 ans de moins que d'habitude. C'est intéressant et c'est déjà une forme de rupture en soi », estime Lionel Zinsou, venu soutenir sa fille Marie-Cécile Zinsou (historienne et entrepreneure) sur la question de la restitution des biens culturels, dès l'ouverture du sommet qui valida in fine la rétrocession de 26 œuvres au Bénin à la fin du mois d'octobre 2021.

« C'est un événement historique avec beaucoup d'optimisme. Je veux croire qu'on est à la veille d'un basculement [...] C'est à nous d'ouvrir de nouveaux chemins pour le futur et pour les nouvelles générations », se réjouit Achille Mbembe.

Le bâtiment design traversé de lumière est subdivisé en plusieurs espaces consacrés à l'entrepreneuriat, la recherche, la culture, la gouvernance, le sport, les industries créatives et culturelles. De vieilles gloires du basket et du rugby étaient de la fête, renvoyant au cliché du « sportif africain » véhiculé dans les années 1980, loin du new deal appelé de ses vœux par le président Macron... « Les questions essentielles ici, ce n'est pas l'entrepreneuriat ou le sport, c'est la politique ! », lança la jeune burkinabè Sibila Samiratou Ouedraogo. De son côté, Christian Yoka, le nouveau directeur Afrique de l'Agence française de développement (AFD) -à la manœuvre dans l'organisation du Sommet-, explique ces choix : « Jamais les sujets du sport ou de la culture n'ont été appréhendés sous l'angle entrepreneurial et comme vecteur d'économie et d'emploi. Aujourd'hui, on est loin du cliché de l'Africain fait pour le sport et la danse », considère-t-il.

« Je suis venu spécialement du Cameroun pour assister au sommet et je suis un peu déçu par l'organisation », déclare Bruce Stephen Tabeth Mbialeu, un entrepreneur à la tête de Kamit Entertainment, une société de production audiovisuelle. « Je n'ai pas beaucoup d'attente, il n'y a aucun rendez-vous B2B. Comment sortir de là avec du concret ? », s'interroge-t-il. « C'est une belle initiative, mais il faut que cela se traduise par du concret, sinon cela risque de créer des désillusions », ajoute à ses côtés le Gabonais Mark Doumba de ClickAfrique Group.

Un calendrier électoral qui s'invite à Montpellier

Dès l'ouverture du sommet, le bruit court que le président Emmanuel Macron arrivera aux alentours de 11h en compagnie de Tony Parker, l'ancien basketteur-star des Spurs de San Antonio qui multiplie les initiatives pour promouvoir le basketball sur le continent africain. Dans une salle chauffée à bloc après d'impressionnantes performances de breakdance sur des sons de hip-hop, le président arrive décontracté et tout sourire.

« En 2017, nous avions interpellé tous les candidats à la présidentielle sur les sports urbains et leurs impacts. Seules deux personnes ne nous avaient pas répondu : Marine Le Pen et Emmanuel Macron, donc aujourd'hui, je suis vraiment surpris qu'il s'intéresse à ces questions. J'espère que ce n'est pas qu'une posture », déclare Dawari Horsfall, un Franco-nigérian, coordinateur du Collectif Freestyle. « Au quotidien, nous n'avons aucun accompagnement des pouvoirs publics. On a reçu zéro financement. On est juste dans une logique où il faut rapporter des médailles [...] On m'a demandé de venir, mais je ne suis pas convaincu des résultats, d'autant plus que tout cela arrive quelques mois avant les élections présidentielles », explique-t-il.

Emmanuel Macron a justement rappelé dès le début de son intervention que la France abritait «  7 millions de Français dont la vie est intimement, familialement, de manière directe, en première ou en deuxième génération, liée à l'Afrique » (qui sont autant de voix potentielles pour l'échéance électorale d'avril 2022).

« Quand on peut se mettre à relativiser l'égalité femme-homme, y compris dans le débat français, il faut combattre. La démocratie c'est un combat. Les forces de régressions sont toujours là. Il y a toujours des gens pour expliquer que la haine de l'autre, c'est plus fort », déclarait le même jour le président Macron en direction d'Eric Zemmour qui avait tweeté un peu plus tôt dans la journée : « Emmanuel Macron veut dissoudre la France dans l'Afrique. Que Ouagadougou reste Ouagadougou et que Montpellier reste Montpellier ! ».

Courtiser les diasporas africaines n'a pas occulté la récente décision de « réduction drastique de la délivrance des visas » pour les ressortissants maghrébins qualifiée d' « injustifiée » par le ministère des Affaires étrangères du Maroc et « d'acte malencontreux » par Kaïs Saïed, le président tunisien. Mehdi Alioua, professeur de Sciences politiques à Rabat, a regretté une « punition collective », qualifiant la politique de visa de « système d'humiliation » et de « vexation ».

L'octroi de visas destinés au Maroc et à l'Algérie sera divisé par deux et ceux de la Tunisie accuseront une baisse de 30 %. Cette décision interpelle, à quelques mois des élections présidentielles, alors que la droite radicale de l'échiquier politique français semble chaque jour « grapiller » du terrain, selon les derniers sondages d'opinion. Si l'on ajoute à cette récente décision, l'objectif affiché de multiplier par dix les tarifs d'inscription dans l'enseignement supérieur pour les étudiants non-Européens, les signes envoyées à la jeunesse africaine depuis quelques temps sont loin de faire l'unanimité à Montpellier. Néanmoins, plusieurs annonces sont venues témoigner de la volonté présidentielle de tendre la main à la jeunesse africaine...

Des annonces pour renforcer les liens entre la France et l'Afrique

Pendant plusieurs mois, le philosophe et historien camerounais spécialiste de la colonisation, Achille Mbembe, avait été chargé par le président Macron de préparer les échanges en amont du 28e Sommet Afrique-France. Organisant une grande consultation dans le cadre d'une soixantaine de rencontres qui ont impliqué 3 600 représentants de la société civile à travers 12 pays africains, l'initiative a donné naissance à 13 propositions rassemblées dans un rapport de 142 pages, intitulé Les nouvelles relations Afrique-France : relever ensemble les défis de demain.

A l'issue du Sommet, un fonds d'innovation pour la démocratie doté d'une enveloppe de 30 millions d'euros sur trois ans pour soutenir « les acteurs du changement », une Maison des mondes africains et des diasporas dont la présidence sera attribuée à Achille Mbembe, un programme sport-éducation portée par l'Agence française de développement (AFD) et pourvu d'une enveloppe de 4 millions d'euros, mais aussi des programmes de soutien aux industries créatives et culturelles, au sport et à l'enseignement supérieur, un fonds de soutien à l'accueil d'exposition et à la circulation d'œuvres (300 000 euros sur trois ans) et un dispositif favorisant les mobilités croisées entre la France et l'Afrique ont été annoncés.

Sortant de la tourmente, Digital Africa se renforce aussi grâce à l'annonce d'un fonds d'amorçage de 10 millions d'euros par an pendant trois ans. « Nous avons officialisé le rapprochement avec Proparco qui nous permettra de mieux opérationnaliser les 130 millions d'euros consacrés aux startups en Afrique. Nous voulons qu'ils servent au moins 500 startups dont 200 en Afrique francophone », explique Stéphane-Eloïse Gras, directrice exécutive de Digital Africa. « Un fonds de 8 millions d'euros pour l'Afrique francophone donnera accès à des petits tickets de 10 000 euros à 50 000 euros, puis de 50 000 euros à 100 000 euros, car l'Afrique francophone manque cruellement de liquidités par rapport au monde anglophone. Parallèlement, nous avons lancé avec la GIZ, un projet de 1 million d'euros de bourses de formation aux métiers du numérique. Nous formerons 250 personnes durant six mois afin de les placer dans les métiers des startups au sein de réseau Digital Africa en partenariat avec la GIZ », a-t-elle précisé.

Une jeunesse africaine qui ne ménage pas le président Macron

Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères ; Jean-Baptiste Lemoyne, Secrétaire d'Etat chargé du Tourisme, des Français de l'Etranger et de la Francophonie ; Elisabeth Moreno, ministre chargée de l'Egalité entre les hommes et les femmes, de la diversité et de l'égalité des chances et Wilfrid Lauriano Do Rego, coordonnateur du Conseil présidentiel pour l'Afrique (CPA) accompagnaient le président de la République lors du grand débat qui représentait le temps fort du Sommet.

Malgré l'absence de chefs d'Etat africains, la politique s'est invitée dans les discussions, car les sociétés civiles représentées lors du grand débat par une jeunesse décomplexée (11 jeunes africains et membres des diasporas triés sur le volet) ont remis les questions régaliennes sur le devant de la scène montpelliéraine.

« Si les relations entre l'Afrique et la France étaient une marmite, cette marmite serait sale. Je vous demande de la récurer. Si vous voulez préparer un repas là-dedans, je ne mangerais pas, l'Afrique ne mangera plus. Le repas sera prêt, vous serez le seul à table », assène la jeune entrepreneuse burkinabè, Ragnimwendé  Eldaa Koama.

Réclamant le pardon de la France pour les crimes perpétrés pendant la colonisation, le Sénégalais Cheikh Fall a demandé au président Macron de cesser « de collaborer avec ces présidents dictateurs ». De son côté, la Kényane, Adelle Onyango exhorte la France à se défaire de la « Françafrique ». « On doit être brutalement honnête, nous Africains, ressentons au quotidien la douleur de la colonisation [...] Le déni dans lequel la France se complaît est inconfortable [...] Comment accorder votre confiance à ceux qui sont la source de votre douleur quand ils ne la reconnaissent pas ? », a-t-elle interrogé, soulignant au passage « l'arrogance française ». Le Guinéen Aliou Bah a dénoncé des alliances politiques françaises ambiguës. « Lesquelles ? », interroge le président Macron. Dans la salle, des voix s'élèvent : « Le Tchad ! Le Mali ! La Guinée !... ».

« Si la France n'avait pas été là, ce ne serait pas un vent de liberté, mais ce serait les terroristes à Bamako », assume Emmanuel Macron, réitérant par ailleurs sa volonté de retirer « les bases militaires françaises le plus vite possible » du pays. La jeune malienne Adame Dicko réagit : « Vous aimez dire que si vous n'étiez pas venus au Sahel, il n'y aurait pas de gouvernement actuellement au Mali. J'ai envie de vous dire que sans les Africains, il n'y aurait pas de France aujourd'hui [...] Arrêter de nous culpabiliser sur une position de victime [...] Vous êtes au Sahel pour corriger l'erreur de la Libye et en corrigeant cette erreur vous êtes en train de commettre d'autres erreurs. Surtout arrêtez de dire que vous êtes là pour nous aider. Non, vous n'êtes pas là pour nous aider ! On a un ennemi commun, on le combat ensemble [...] Arrêter ce discours paternaliste ! », a-t-elle lancé.

Préférant éviter les photos dérangeantes avec des chefs d'Etat africains controversés à quelques mois de la présidentielle, Emmanuel Macron a opté pour des échanges directs avec les sociétés civiles africaines qui n'ont aucun moyen de régler des questions régaliennes. « Monsieur le président, vous avez voulu ce sommet différent ; vous nous avez appelés, nous sociétés civiles, tout en sachant bien que tout ce qu'on peut faire, c'est dire ce qu'on pense. Vous, vous êtes un président, vous pouvez prendre des décisions. Que chacun prenne donc ses responsabilités dans ce sommet », a déclaré Ragnimwendé  Eldaa Koama, sous une salve d'applaudissements. Vendredi soir, les participants s'interrogent sur les suites qui seront données à ce sommet.

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Commentaire 1
à écrit le 17/10/2021 à 12:38
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