Tchad : au nom de la survie de l’Etat, le CMT a pris ses responsabilités

L'un des poncifs des intellectuels et penseurs est d'essayer d'appliquer une grille de lecture purement occidentale à des problèmes locaux, qui ne répondent pas à ces schémas. En Afrique, le procédé est monnaie courante, et le Tchad n'y a récemment pas échappé.

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(Crédits : Présidence Tchad)

La mort d'Idriss Déby Itno a apporté du grain à moudre à ces penseurs hors-sol, qui y ont vu l'occasion de "raffermir la démocratie" dans ce pays. La mise en place d'un Conseil militaire de transition, et la suspension de la Constitution qui ont suivi leur ont donné l'opportunité de dire pis que pendre d'un pays dont ils ne comprennent pas les réalités. En effet, il faut d'abord comprendre que le Tchad n'est pas un pays comme les autres dans la région. Il est en première ligne dans la lutte contre les groupes djihadistes qui pullulent dans le Sahel comme Boko Haram, l'ISWAP (Etat islamique en Afrique de l'Ouest et centrale). Il fournit le plus important contingent de soldats de la force G5 Sahel et grâce à un engagement indiscutable de l'ancien président Idriss Déby, le pays s'est imposé comme le maillon incontournable dans la lutte contre la menace terroriste. Une présence militaire devenue essentielle qui implique des politiques sécuritaires qui ne sauraient vaciller après le décès du président Déby. Il fallait donc rapidement contrôler la situation pour ne pas laisser de faille à la menace terroriste.

Pour le Conseil militaire de transition, la suspension de la Constitution et la prise du pouvoir du 20 avril dernier n'ont pour but que d'éviter l'effondrement des institutions et du régime afin d'assurer la continuité de l'Etat. Et ceci, dans un contexte sécuritaire très tendu. C'est ce contexte sécuritaire couplé à une situation géopolitique délicate qui justifie les décisions prises par l'armée. En outre, les dernières nouvelles font état d'une escarmouche entre les forces tchadiennes et centrafricaines à la frontière entre les deux pays. Cet affrontement a débouché sur le décès de six soldats tchadiens. Bangui, soutenu par la Russie et par l'agence de sécurité privée Wagner, pourrait constituer une menace de plus pour N'Djamena. L'heure est donc à la survie, pas aux grands principes.

Si la transition imposée par la Constitution était rigoureusement observée, le verrou sécuritaire mis en place aurait pu rapidement céder, au risque de faire sombrer le pays dans le chaos. Cette situation aurait eu un impact dramatique sur toute la région quand on sait que le Tchad, grâce à son armée, est le devenu le mur qui repousse la menace et qui protège littéralement l'ensemble des pays de la zone.

Au moment de la mort du président Déby, le pays faisait face à une autre menace importante : celle des rebelles du Front pour l'Alternance et la Concorde au Tchad (FACT) venus de Libye. Si les choses n'avaient pas été prises en main aussi rapidement par le CMT, l'offensive des rebelles vers N'Djamena aurait pu être couronnée de succès. Ils n'étaient qu'à 300 km de la capitale. Il fallait alors redonner le moral aux troupes afin de resserrer les rangs au plus vite. Ça, le maréchal savait le faire. Il était en contact constant avec elles (pour preuve, il est tombé au front). Quelques jours avant la mort de l'ex-dirigeant, les rebelles avaient gagné énormément de terrain sur le territoire tchadien depuis leur départ de Libye, grâce à leur important armement.

La bonne foi du CMT

Si pour certains, les dissolutions de l'assemblée et de la Constitution peuvent être perçues comme les prémices d'un régime autoritaire, conduit qui plus est par le fils Mahamat Idriss Déby, plusieurs actions du CMT et de son dirigeant tendent à faire croire le contraire.

Après la nomination d'Albert Pahimi Padacké comme Premier ministre, l'armée disposait de tous les leviers pour installer un nouveau gouvernement qui lui soit acquis, mais elle n'a pas empêché le dirigeant de mener les consultations pour faire aboutir un processus où l'opposition, largement représentée dans le nouveau gouvernement, a voix au chapitre. De quoi partir sur des bases saines pour préparer des élections libres et transparentes.

Connu pour son franc-parler et son indépendance, Albert Pahimi Padacké, déjà Premier ministre entre 2016 et 2018, a surtout assuré que Mahamat Idriss Déby a pris la tête du pays non parce qu'il est le fils d'Idriss Déby ou qu'il aurait à cœur de perpétuer une certaine dérive dictatoriale, mais parce qu'il a les « capacités de garantir la discipline et la cohésion au sein de l'armée, afin de faire face aux menaces. ».

A priori, ce dernier ne se présentera pas à l'élection présidentielle dans un an et demi. Son rôle est simplement de s'assurer que l'Etat tchadien poursuive ses missions régaliennes pendant cette période. Pour rassurer la classe politique et instaurer un climat de confiance, il a permis que d'anciens caciques du régime, mais aussi des membres de l'opposition se retrouvent dans le gouvernement de transition. Un palier important vers l'organisation d'un scrutin libre, apaisé et transparent.

(*) Olivier de Souza, juriste.

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