« Manifeste de Brazzaville » : l'Afrique centrale doit retrouver sa place dans l'histoire de la Seconde Guerre

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(Crédits : Amb. France Congo)
Le Congo a commémoré la semaine dernière le « Manifeste de Brazzaville », soulevant l'épineuse question de la conservation des archives qui permettra de graver dans le marbre cette « mémoire partagée » pour laquelle les Africains ont payé de leur sang et dont ils demandent aujourd'hui la reconnaissance pour des objectifs plus stratégiques que symboliques.

C'est un 24 octobre 1940 que le Général de Gaulle arrive dans la capitale du Congo. Deux jours plus tard, il lança un appel depuis Radio Brazzaville (la radio de la « France libre » en Afrique). Le 27 octobre, Le « Manifeste de Brazzaville » qui refuse de reconnaître le gouvernement de Vichy est publié. Deux autres événements viendront renforcer la légende du Général en Afrique centrale (connue sous l'acronyme d' « AEF » ou Afrique équatoriale française qui comprenait le Congo, le Gabon, le Tchad et l'Oubangui-Chari devenu la Centrafrique). D'une part, la Conférence de Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944, conduite par le Comité français de Libération nationale pour décider de l'avenir de l'empire colonial (à l'issue de laquelle, l'abolition du code de l'indigénat a été décidée) et d'autre part, le Grand rassemblement du Stade Félix Eboué en septembre 1958, relatif à l'avenir de la communauté franco-africaine. En 1940, Brazzaville devient la capitale africaine de la France libre après la déroute de Dakar et le restera jusqu'en 1943, date à laquelle la ville d'Alger lui succède.

Du 27 au 29 octobre, une série de célébrations a ponctué ces commémorations à Brazzaville, en présence d'une importante délégation étrangère qui a fait le déplacement, en dépit du contexte de Covid-19. Mardi 27 octobre, le président Denis Sassou-Nguesso accueillait ses homologues le Tchadien, Idriss Déby Itno, et le Centrafricain, Faustin Archange Touadéra, mais aussi Rose Christiane Ossouka Raponda, Première ministre du Gabon, Joseph Dion Ngute, Premier ministre du Cameroun, Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères français, Louise Mushikiwabo, Secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), ainsi que plusieurs ministres du gouvernement congolais. A leurs côtés, experts et journalistes étaient invités à marcher sur les traces du Général à Brazzaville, -du square Charles-de-Gaulle à la case de Gaulle, en passant par l'Institut français-, en marge du colloque, dont l'objectif reposait sur la reconnaissance d'une histoire commune encore largement ignorée.

La numérisation des archives au secours d'une « mémoire partagée » ?

« Rétablir la réalité de l'épopée de la Seconde Guerre mondiale avec ce que fut la contribution de l'Afrique », tel était l'objectif annoncé par le président Denis Sassou-Nguesso en ouverture du colloque « Brazzaville capitale de la France libre, une mémoire partagée », une initiative conduite par le gouvernement congolais, l'Ambassade de France au Congo et la Fondation de Gaulle. En duplex depuis le Canada, Éric Jennings, l'auteur de La France libre fut africaine (2014) est revenu sur ce passé singulièrement méconnu. Et pour cause, les archives restent difficilement accessibles, une partie d'entre elles se trouvant à Pointe-Noire au Congo et l'autre, à Aix-en-Provence dans le sud de la France. La gestion et la numérisation des archives ont d'ailleurs fait l'objet de plusieurs recommandations, au terme du colloque. « Une politique mémorielle s'appuie largement sur des travaux de recherche historiques, sur la mise à disposition des archives, sur leur recensement et leur numérisation pour les rendre accessibles aux Africains qui ne peuvent pas venir les consulter en France » considère l'historien français Eric Deroo.

« Pourquoi avoir si longtemps oublié les Africains dans la Seconde Guerre ? », s'interroge Lecas Atondi Monmondjo, spécialiste congolais de littérature française, depuis le Palais des Congrès de Brazzaville. « Je suis allé à Colombey-les-deux-Eglises. Je n'y ai rien vu au sujet de Brazzaville [...] Les Français ne s'intéressent-ils qu'à leur Histoire ? ». Les fondements de cette mémoire commune reposent pourtant sur un bilan mortel. En effet, « l'Afrique centrale a fourni entre 15 et 20 bataillons de marche de soldats africains dotés de près de 1 000 hommes chacun [...] Selon les estimations, elle aurait mobilisé entre 30 000 et 40 000 hommes » d'après Eric Deroo.

Aux interrogations qui se multiplient sur les lieux de mémoire consacrés à cette période dans l'Hexagone, l'historien rappelle que la France compte une cinquantaine de monuments « dédiés aux tirailleurs africains sur leurs différents lieux de combat », à l'instar du monument aux héros de l'Armée noire à Reims qui avait fait l'objet d'une nouvelle « ré-inauguration » par le président Macron en 2018, après avoir été réhabilité.

L'Afrique équatoriale française (AEF) : « parent pauvre » de la grande Histoire ?

Selon Bernard Toulier, conservateur général honoraire du patrimoine en France, « la principale motivation des Africains qui s'enrôlaient, c'était l'argent. Rares étaient ceux qui combattaient par conviction, comme Félix Eboué [administrateur colonial, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale et homme politique, ndlr] qui avait fait l'école militaire à Saint-Cyr » ajoutant par ailleurs qu' « il y avait deux poids, deux mesures au regard de leur traitement ».

« Les anciens combattants n'ont pas eu la même reconnaissance », abonde Jean-Omer Ntady, conservateur du patrimoine congolais, en marge du colloque. C'est également l'avis du jeune Junior, étudiant congolais en 2e année d'Histoire. «La France libre en Afrique, c'est un épisode que je ne connaissais pas [.. ] Je ne pense pas que nos grands-parents s'en seraient vantés. Qu'ont-ils gagné en fin de compte ?».

Comment expliquer cette méconnaissance du rôle des Congolais dans l'AEF des années 1940 ? « Ils étaient surtout enrôlés dans des services de transmission ou de santé. Certains étaient conducteurs, d'autres s'occupaient du matériel. Ceci explique en partie pourquoi il n'y avait pas de Congolais « Compagnons de la Libération », car ils n'étaient pas directement engagés dans des opérations de combat... Ce qui n'enlève rien à leur contribution précieuse pendant la guerre », souligne Eric Deroo.

Pendant trois jours, les cérémonies se sont multipliées, rappelant l'effort de guerre de l'Afrique centrale, à travers de sanglants épisodes comme celui de Bir-Hakeim en 1942, dans le désert libyen. Simultanément, l'épopée africaine du Général était portée par la Fondation de Gaulle, en présence de son président, Hervé Gaymard, dépêché à Brazzaville pour l'occasion. Toutefois, faire revivre la « France libre » en Afrique, a également soulevé la question du statut des Africains à cette époque, dans le grand amphithéâtre du Palais des Congrès. D'ailleurs, la définition même de « France libre » peut conduire au débat, selon Bernard Toulier, parti du principe que « la France libre ne l'était pas vraiment, puisqu'elle devait suivre les directives des Etats-Unis, qui considéraient les Français comme des troupes auxiliaires ».

Un colloque international aux enjeux protéiformes

Alors que de Gaulle est célébré comme un « grand homme » en France, son image est plus nuancée sur le continent. Pour les plus jeunes, il représente non seulement un résistant de la première heure, mais il reflète aussi une partie de l'histoire coloniale. « De Gaulle ici, n'a pas exactement la même image qu'en France » admet Junior. « Il est normal que les perceptions soient différentes » reconnaît Eric Deroo. « De Gaulle incarne aussi toutes les ambigüités des suites de ce que l'on a appelé la Françafrique » poursuit-il, précisant que le Général s'est néanmoins imposé avec le temps « comme la grande figure du rassemblement ». Le Général serait-il devenu synonyme d'un « rassemblement » sur lequel viendraient se greffer des intérêts à géométrie variable ? « Il est clair que l'Histoire lue comme une mémoire commune est un outil politique » tranche l'historien.

Toujours est-il que le colloque donna l'occasion aux invités de défendre leurs propres intérêts sur la base d'une mémoire partagée. Lors de la séance inaugurale, Idriss Déby Itno, le président du Tchad, aux prises avec la menace djihadiste dans le Sahel, a rappelé en présence de Jean-Yves Le Drian, la nécessité d'une lutte commune contre le terrorisme. De son côté, le président de Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra a bénéficié d'une belle exposition médiatique à quelques semaines des élections présidentielles du 27 décembre, alors que le président Sassou-Nguesso réussissait le tour de force de réunir plusieurs personnalités internationales, en pleine pandémie de Covid-19.

A contre-courant du Discours de Ouagadougou (2017) résolument tourné vers l'avenir, Jean-Yves Le Drian est venu réaffirmer les liens historiques entre le Congo et l'Hexagone, sur la base d'une mémoire partagée, articulée autour du héros national, Charles de Gaulle. Hasard du calendrier, le géant pétrolier Total a vu son contrat de gestion du terminal pétrolier de Djeno - qui rassemble l'intégralité des cargaisons du Congo avant exportation - renouvelé pour 20 ans, mardi 3 novembre, soit une semaine après le déplacement du ministre français des Affaires étrangères à Brazzaville. Néanmoins, tous les efforts mémoriels n'occulteront pas le retrait progressif de l'influence de la France en République du Congo, aujourd'hui dépassée par de nouveaux acteurs. Partout, les immeubles et les constructions du puissant partenaire chinois quadrillent Brazzaville, jadis « capitale africaine de la France libre ».

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