Kaïs Saïed : les défis d’un novice qui veut donner le pouvoir au peuple

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(Crédits : Reuters)
Les résultats définitifs sont attendus entre ce lundi 14 et ce mardi 15 octobre. Mais dès la fermeture des bureaux de vote, le verdict des instituts de sondage est sans appel. Avec un score compris entre 72 % et 77 % des voix, l’universitaire Kaïs Saïed remporte le second tour de la présidentielle tunisienne. Le successeur du défunt Béji Caïd Essebsi coiffe au poteau l’homme d’affaires Nabil Karoui. L’entrée de «Robocop» au Palais de Carthage commence par d’énormes défis dont le plus important est de (re)donner le pouvoir au peuple.

La certitude des sondages n'attend plus que la confirmation de l'Instance supérieure indépendante des élections (ISIE). Candidat indépendant, Kaïs Saïed aurait raflé 72,53% des voix contre seulement 27,47% pour le candidat du mouvement « Qalb Tounes », Nabil Karoui, selon les résultats de l'institut de sondage Emrhod Consulting. Des résultats confirmés avec les chiffres de 76,9% des voix pour le premier contre 23,1% pour le second par Sigma, l'autre institut de sondage.

Une fusée sans attelage politique

En attendant, sauf recours surprise du candidat malheureux -selon les résultats non définitifs et non-officiels- c'est l'universitaire Kaïs Saïed qui devrait occuper le fauteuil du Palais de Carthage pour les cinq prochaines années. « Aujourd'hui, vous avez donné une leçon au monde entier. C'est une révolution sous une nouvelle forme. Il s'agit d'une révolution dans un cadre constitutionnel, avec la légitimité constitutionnelle. Notre pays a ouvert une nouvelle page de son histoire », résume Kaïs Saïed lors de sa première déclaration après l'annonce de sa victoire par les instituts de sondage et la télévision publique.

Trois mois plus tôt pourtant, après le décès de Béji Caïd Essebsi, personne n'avait tablé sur ce spécialiste du droit constitutionnel novice sur l'échiquier politique, décrit comme rigoureux, à la limite « islamiste ». Même sa victoire au premier tour était lorgnée du coin de l'œil par ceux qui s'attendaient à un renversement de situation après la libération express de son rival à trois jours du vote. Avec le parcours d'une fusée sans attelage politique, l'universitaire qui succède au défunt Béji Caïd Essebsi devrait commencer sa présidence par d'immenses défis.

Sans structures partisanes, sa campagne pour laquelle il a refusé le financement public légal a été entièrement portée par des volontaires. La formation d'une équipe de collaborateurs pour structurer sa communication et ses premiers pas dans le monde politique qu'il n'a côtoyé qu'en tant qu'observateur extérieur apparaît comme une des premières pièces de sa machine à gouverner. Mais c'est de loin, le plus important de ce qui l'attend au Palais de Carthage.

« Le peuple veut ! », « Une Tunisie nouvelle »

« Le peuple veut ! », ont scandé, en référence à un slogan de la « Révolution du Jasmin », des partisans rassemblés devant son QG de campagne. Cette revendication de retour à l'arbitrage populaire, Kaïs Saïed l'a reprise à son compte. « Je tiens à rassurer tout le monde, souligne-t-il en réponse au slogan. J'ai reçu vos messages. Je les porterai en toute bonne foi et en toute responsabilité. Je tiendrai mes promesses avec loyauté et »détermination [...] pour essayer de construire avec nos moyens, une Tunisie nouvelle.

A 61 ans, l'universitaire spécialiste du droit constitutionnel doit son élection à sa posture d'anti-système tout autant qu'à son capital-sympathie lorsqu'il écumait les plateaux de télévision pour vulgariser les implications de la Constitution et les changements qu'il fallait y apporter. Sur ce dernier point, celui qui critiquait un système un peu trop centralisé se dit partisan d'un élargissement des pouvoirs des collectivités locales et régionales plus autonomes, capables d'édicter et d'appliquer des modèles de gestion et de développement économique endogène.

Avec en prime la possibilité pour les électeurs de destituer leurs élus si jamais les promesses et les engagements n'étaient pas respectés, c'est de la quasi-démocratie directe. Favorable à très peu d'intervention de l'Etat central, le professeur d'université fait prospérer cette idée qui, pour lui, est le meilleur moyen de bâtir une prospérité nationale horizontale, de la base au sommet. Sera-ce la panacée dans une Tunisie mal en point économiquement avec un chômage qui explose, une dette publique qui grimpe sans aucune éclaircie à l'horizon ?

Un « allié » indélicat et rétrograde

Le projet devrait être difficile à mener à terme, puisque les législatives qui ont précédé son élection ont consacré une balkanisation de l'Assemblée nationale au sein de laquelle le parti Ennahda de Rachid Ghannouchi est le premier parti en terme de sièges. Ce dernier avait apporté dès les résultats du premier tour son soutien à celui que l'on surnomme «Robocop». Kaïs Saïed devrait composer avec cet « allié » indélicat et rétrograde dans une Tunisie où les aspirations des électeurs poussent au rejet du système au profit du progressisme.

Les futures tractations pour la désignation d'un Premier ministre, le jeu des alliances et de l'équilibre au sein de l'échiquier sont nouveau pour ce novice. Il devra en saisir les nuances, en anticiper les coups et en saisir les positionnements. Mais le futur nouveau président tunisien veut s'appuyer sur son expertise constitutionnelle pour la continuité de l'Etat « grâce à ses lois et ses engagements internationaux ». Légaliste, il devra aussi exercer ses talents de médiateur pour espérer une majorité de gouvernement et mettre en pratique ses idées.

Enfin dernier défi, celui de la lutte contre la corruption. La petite musique qui est montée des urnes est celle d'un Etat plus fort pour mettre fin à l'accaparement de l'économie par les grandes familles que l'on croyait emportées par les vagues de la Révolution. En homme rigoureux et pointilleux, Kaïs Saïed répond qu'il va « travailler à ce que les lois s'appliquent à tous, moi inclus ». Nul doute que « M. Propre» fera le nettoyage que le peuple appelle de ses vœux.

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