Khalifa Sall : les ressorts très politiques d'une grâce présidentielle

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(Crédits : DR)
Après 936 jours passés dans le confort spartiate de la «chambre spéciale» de la prison de Rebeuss, Khalifa Sall a bénéficié d’une grâce que Macky Sall a signée à la surprise générale. Destitué de son mandat de maire, éjecté de son siège de député, laissé en rade lors de la présidentielle de février 2019, celui que ses partisans surnomment Khaff est désormais libre. Au-delà d’un avenir politique à reconstruire, les ressorts de sa libération relèvent d'un calcul politicien rondement ajusté. Analyse.

A son corps défendant, Khalifa Sall avait congédié le porteur de la bonne parole du jour. Connu pour son bagout, l'avocat Me Khassimou Touré s'était invité ce 29 septembre à la chambre spéciale de Rebeuss, la prison urbaine où Mbaye Touré, son frère et ex-directeur administratif de la Mairie de Dakar, était embastillé. En première instance, il faisait partie de l'escadre d'avocats commis à la défense de l'ancien maire de Dakar avant d'en être écarté sur des accusations de «taupe du pouvoir». Avec un secret bien gardé de Malick Sall, le ministre de la Justice, Khassimou Touré avait déjà saisi Macky Sall d'une lettre de demande de grâce au profit de son frère et de Khalifa Sall, à leur insu.

Familier du portail de l'établissement carcéral dakarois, la robe noire porte la nouvelle du décret de grâce au détenu le plus célèbre de la prison la plus surpeuplée du Sénégal. Ce dernier semble réfractaire. En quelques heures, via la messagerie cryptée Telegram, les téléphones cellulaires surchauffés ébruitent l'affaire dans le très petit milieu judiciaire sénégalais. Les avocats du maire se précipitent pour faire mine de le supplier d'accepter. L'honneur de l'ex-édile est sauf. Il s'engouffre dans un 4X4, en direction de chez sa mère.

Calcul d'un «animal politique à sang froid»

Au-delà de l'anecdote, pourquoi donc Khalifa Sall, qui pousse le symbole de sa radicalité à prouver son innocence au point d'adopter le boubou blanc immaculé, a-t-il été libéré à la surprise générale? La réponse tient en une phrase : un calcul politicien bien pensé de Macky Sall. Le geste de mansuétude présidentielle n'est que l'écume des pistes d'explications. Dans le fond, il arrive sur le tard, malgré la demande sociale, la pression politique et médiatique et même les bons offices - pour ne pas dire les sommations - des familles confrériques musulmanes du Sénégal. Avec la grâce à Khalifa Sall, le chef de l'Etat sénégalais réalise un coup de maître digne d'un «animal politique à sang froid».

Deux jours plus tôt, le locataire du Palais de la République scellait sa réconciliation avec Abdoulaye Wade dans le sillage de l'inauguration de la Grande mosquée Massalikoul Jinane. L'euphorie nationale provoquée par l'ouverture de la plus grande mosquée d'Afrique de l'Ouest avait fini de tailler pour le président sénégalais ses nouveaux habits d'apaiseur social. Plus que le blanchiment à la chaux de l'image présidentielle, la libération de Khalifa Sall répond à une volonté de rééquilibrage des forces de l'opposition.

Bien avant la présidentielle de 2024, les législatives de 2022 sont autant un test-faix qu'annonciatrices du grand chamboulement dans l'échiquier. Au sein de l'opposition, on cherche déjà à atténuer l'amère défaite par «un coup, KO !» qui a consacré la réélection de Macky Sall. Elle devra se chercher un meneur. Mais le rapport des forces en présence n'est pas simple. «Chargé de l'organisation, de la modernisation et de l'élaboration des stratégies politiques». Avec la réorganisation stratégique des instances du Parti démocratique sénégalais (PDS), Karim Wade a reçu l'onction d'Abdoulaye Wade. Une fonction kilométrique taillée pour ses ambitions de tenir les brides de la deuxième force politique à l'Assemblée nationale.

Une sortie honorable pour la postérité

Et pourtant, selon la logique du score instituée par la Constitution de 2016, Idrissa Seck endosse les habits de chef de l'opposition sans en assurer les pleins rôles, enferré par une loi organique qui se fait attendre. Un rôle que lui dispute Ousmane Sonko, anobli par ses partisans du titre de «leader de l'opposition». En profitant de l'absence de Khalifa Sall de la scène politique, l'ovni politique s'est sculpté une stature en tenant le rôle de nouveau poil à gratter du régime. La libération de l'ancien maire de la capitale permet de neutraliser le discours de ce radical qui ne s'embarrasse pas de précautions. Plus encore, cette diversification prend les traits d'une OPA sur la direction d'une opposition au détriment du «tout sauf Macky ou son camp !»

Dans la ligne de mire du président sénégalais, la présidentielle de 2024. Si la grâce accordée à Khalifa Sall a épongé le reste de sa peine, il reste privé de ses droits civils et politiques que seule une loi d'amnistie pourrait rétablir. Condamné pour enrichissement illicite, Karim Wade est dans la même situation. Sur la tête du premier pend l'épée du remboursement des 5 millions d'amende et du 1,8 milliard qui s'est évaporé de la caisse d'avance. Le retour du second est retardé par les 138 milliards de Fcfa d'amende qui peuvent valoir l'application de la contrainte par corps. Autant de moyens de pression pour contraindre les deux hommes à s'asseoir à la table du dialogue national avec la promesse d'une loi d'amnistie.

Avec un casier judiciaire à nouveau blanchi, Khalifa Sall et Karim Wade deviendraient des rivaux politiques dans la course au palais, divisant un peu plus l'opposition. Avec plusieurs têtes, cette dernière garantirait à un candidat issu du parti présidentiel des chances, sinon supérieures au moins égales dans les urnes. Dans l'éventualité où le pouvoir devrait échapper à son propre camp, Macky Sall se retrouverait dans le rôle confortable d'arbitre du jeu politique. Celui de l'homme qui aura perpétué l'image de «vitrine démocratique de l'Afrique de l'Ouest» dont se targue le pays. Une sortie honorable pour la postérité !

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