Présidentielle à Madagascar  : le premier tour s'achève dans la confusion

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Un bureau de vote installé dans le bâtiment du lycée agricole Ambatobe à Tananarive, la capitale de Madagascar.
Un bureau de vote installé dans le bâtiment du lycée agricole Ambatobe à Tananarive, la capitale de Madagascar. (Crédits : LTA)
Hier, près de 10 millions d'électeurs ont été appelés aux urnes pour désigner leur prochain président parmi les 36 candidats en lice. Parallèlement aux anomalies d'ores et déjà relevées dans les bureaux de vote à travers tout le territoire, les premières estimations avancées par les grands favoris du scrutin sèment le doute. A Madagascar, la bataille pour la présidence bat son plein.

«Je m'en remets aux mains de Dieu, mais pas à celles d'un candidat», déclare Maman'i Piso, résignée, à l'image d'un certain nombre d'électeurs qui affichent un intérêt limité pour la présidentielle. Elle aurait bien voté pour Ratsiraka, mais «il n'a aucune chance, donc Ravalomanana pourra faire l'affaire», conclut-elle.

Observatrice au bureau de vote EPP Avaradoha à Tananarive, elle a voté hier, non par conviction, mais par opportunité. «Tout ça a été très soudain. Le chef de district HVM [parti du président sortant Hery Rajaonarimampianina, NDLR] est venu me demander il y a quelques jours d'être observatrice, pour 20 000 ariarys [environ 5 euros, NDLR] et j'ai accepté», explique la quadragénaire qui gagne un peu plus d'un euro par jour. «Je me lève à 3h du matin tous les jours et je finis mes journées à 19h30».

Hier exceptionnellement, Maman'i Piso était remplacée par son mari qui tenait la minuscule boutique, faite de bric et de broc, au cœur d'un quartier dépourvu d'eau courante et d'électricité. Cette année, la marchande de fruits n'a pas eu les moyens d'envoyer son aînée de onze ans à l'école, car le prix de l'inscription s'élevait à près de 87 euros. Aussi, cette proposition est arrivée comme une aubaine pour la mère de famille !

Au sujet de sa mission d'observatrice électorale, elle déclare simplement : «Nous n'avons pas reçu de formation, mais s'il y a un problème, il faut remplir un procès-verbal... Je ne sais pas comment».

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«Errare humanum est»

Les craintes autour des fraudes se sont concentrées dans les provinces reculées, où la présence des observateurs internationaux se faisait rare. Chargés de remonter les anomalies répertoriées le jour du vote, leur mission s'est parfois avérée chaotique pour nombre d'entre eux, qui ne maîtrisaient ni l'environnement, ni la langue de Molière.

Au niveau des observateurs locaux, la situation n'était guère plus favorable, en dépit d'un certain nombre de «garde-fous» organisés dans la précipitation.

«Je me suis assurée que chaque bureau de vote de notre district soit doté de représentants des trois principaux partis. Par exemple, si le HVM tente de voler des voies au parti TIM de Marc Ravalomanana, un représentant de ce parti sera à ses côtés. Il n'osera pas tricher», explique Jeanne-Elysé, adjointe au chef du Fokontany d'Avaradoha (le Fokontany étant un centre administratif de proximité).

Elle ignore néanmoins le nombre d'électeurs exact de son district : «Je ne sais pas, les cartes sont arrivées dans un grand sac noir en plastique ; je n'ai pas compté», avoue-t-elle.

La dizaine d'électeurs dépourvus de carte électorale ou s'étonnant quotidiennement de ne pas être inscrits sur les listes, les semaines précédant le vote, ne l'alarment pas davantage : «La CENI nous a dit qu'elle devait donner des cartes à tout le monde pendant que nous étions en formation. Quand on leur a fait remarquer que certains n'avaient pas de carte, même s'ils étaient inscrits sur les listes, ils ont seulement répondu : "On s'excuse si tout n'est pas parfait, on est humain..."»

«Errare humanum est» : une réponse qui décourage encore un peu plus des électeurs peu motivés par ces élections, explique-t-elle : «Certains nous disent : "Je m'en fiche si je n'ai pas de carte d'électeur" et ils abandonnent sans faire d'histoire».

Ce n'est pas le cas de Nicole qui ne décolère pas : «Je pense qu'il y a une incompétence des personnes en charge d'élaborer les listes électorales. Je suis outrée de ne pas avoir pu voter, tout comme ma mère, ma sœur, mon beau-frère et leurs deux enfants ! Je ne suis pas du tout un cas isolé».

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Alerte à la fraude !

Pour se prémunir des risques de fraudes, les principaux candidats s'étaient dotés de dizaines de milliers d'assesseurs répartis sur tout le territoire : 50 000 pour Marc Ravalomanana et 75 000 pour Andry Rajoelina, les deux grands favoris face au président sortant.

«Andry TGV» dispose également d'un département «Zéro fraude» dans son quartier général. Une cinquantaine de personnes a été sollicitée pour répondre aux appels des électeurs qui remarquaient des anomalies, grâce au numéro vert 1313 (le 13 étant le numéro du candidat).

«Nous recevons près de 200 appels par heure depuis ce matin», confiait hier midi le responsable du pôle resté ouvert toute la nuit. «Le bureau de vote d'Ambohipo était fermé jusqu'à 10h30 et le chef de centre était injoignable [...] Certains électeurs illettrés, inscrits sur les listes, mais dépourvus de cartes d'électeurs, se sont vu refuser le droit de voter. On les a intimidés, notamment dans le district d'Akamasoa [rendu célèbre par le père Pedro, NDLR]. Par manque d'éducation, ils n'osent pas protester et partent sans se défendre, ni voter», déplorait-il. Plus grave, «dans le sud, sous le n°25 qui est celui de Marc Ravalomanana, apparaît la photo d'Andry Rajoelina».

De son côté, «plusieurs incidents m'ont été reportés», expliquait au petit matin Mikael Cheuwa d'AFRIC, une jeune association mozambicaine, en pleine mission d'observation. «Des regroupements suspects ont été remarqués et plusieurs bureaux ont ouvert avec beaucoup de retard. A Fandatsamham-Bato, une urne était non scellée et plusieurs noms de personnes décédées apparaissaient sur les listes dans d'autres bureaux».

Dans la soirée, la situation n'était guère plus favorable : «Certains de mes observateurs se sont enfuis sans les procès-verbaux, car ils craignaient les représailles des habitants qui se sont introduits dans les bureaux de vote».

Une soirée qui sème le doute

Aux alentours de 20h, les favoris du scrutin ont rapporté leurs premières évaluations issues de leurs observateurs respectifs.

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Andry Rajoelina au bureau de vote du lycée agricole Ambatobe à Tananarive, la capitale de Madagascar, le 7 novembre 2018.

Le QG d'Andry Rajoelina était en pleine effervescence. Le candidat a remercié ses soutiens et sa femme dans une ambiance exaltée. Son équipe pense être largement en tête et compte toujours sur une victoire dès le premier tour. Prudent, sans se déclarer vainqueur, Andry Rajoelina se présente désormais comme le candidat de «tous» les Malgaches, dans l'optique d'une victoire prochaine.

Simultanément, au QG de Ravalomanana, l'enthousiasme était également de mise. Le candidat est confiant. Son directeur de campagne, Tsehenoarisoa Rabenja, a quant à lui souligné «les erreurs flagrantes [détectées] sur les listes électorales». Préférant attendre des résultats plus complets avant de crier à la fraude, il indique ici «une urne déjà complètement bourrée» dès l'ouverture ; là de «jeunes hommes habillés en militaires qui viennent enlever une urne vers 15h...».

Il prévient : «Nos adversaires jouent un jeu dangereux, profitant des brèches [du système] pour se prononcer gagnants dès le premier tour», en réponse à l'enthousiasme non dissimulé de Rajoelina, son principal concurrent.

A minuit, dans un QG déserté par les militants, l'équipe de communication du président «Hery» semble accuser le coup de cette soirée électorale improbable et met également en garde l'opinion sur les risques de manipulation. Le président «Hery» serait néanmoins devancé par Rajoelina et Ravalomanana.

Gardant secrets les quelques résultats remontés par leurs observateurs, Andrianabinina Djohary déclare qu'«il est très prématuré de tirer des conclusions». Selon lui, certaines anomalies ont également été constatées. «A 6h du matin, à Mahajanga 2, l'urne était déjà remplie et des bulletins étaient cochés [...] Si ce cas se multiplie, cela remettrait vraiment en cause la crédibilité de l'élection».

Il faudra attendre plusieurs jours avant de connaître les résultats officiels de la CENI. En effet, faute d'informatisation du système électoral, les bulletins des centres les plus enclavés devront être acheminés des bureaux de vote jusqu'au SRMV (Sections recensements matériels de votes) où les résultats seront saisis puis transférés à la CENI.

Les moyens de locomotion des urnes inquiètent les observateurs, puisque les transferts s'effectuent à pied, à moto, voire en charrette. Quant aux urnes provenant des lieux les plus enclavés, elles seront acheminées par les airs, au risque de dépasser le délai imparti, en cas de météo défavorable qui bloquerait les hélicoptères au sol.

Les prochains jours seront décisifs et la tension monte d'un cran. Qui de Rajoelina, de Ravalomanana ou de Rajoanarimampianina sera le prochain chef d'Etat de Madagascar ? La bataille des «ex»-présidents est engagée !

De notre envoyée spéciale à Tananarive, Marie-France Réveillard

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