Crise gambienne : suivez le fil des rebondissements

Journées décisives pour la crise politique en Gambie. Alors que le pays est placé sous état d'urgence et sous régence de Yahya Jammeh, les troupes sénégalaises sous mandat de la CEDEAO ont franchi la frontière pour déloger le maître de Banjul du State House. De l'autre côté du fleuve Gambie, le président élu, réfugié à Dakar depuis le 15 janvier, a été investi ce jeudi 19 janvier à Dakar. Il attend aussi l'état d'avancée des troupes pour pouvoir entrer dans ses pleines fonctions. Les dernières heures promettent de faire basculer le sort de Jammeh, Barrow et l'avenir du pays dans son ensemble.
Ibrahima Bayo Jr.

12 mn

(Crédits : LTA)

Le résumé de la situation est claire: à l'heure où vous lisez ces lignes, la Gambie a deux présidents. Le sortant Yahya Jammeh, au pouvoir depuis 22 ans, s'accroche à son fauteuil et régente depuis Banjul un pays placé sous état d'urgence. A Dakar où il s'est réfugié par crainte pour sa vie Adama Barrow, le président élu a enfilé son costume présidentiel cousu de promesses et taillé par les Chefs d'Etat de la Cedeao. Les choses pourraient s'accélérer au cours des dernières heures...

Vendredi 20 janvier: L'ultime médiation pour régler la crise

               - Les médiateurs passeront la nuit à Banjul

Maintes fois prolongé, l'ultimatum de la Cedeao a expiré sur fond de grand espoir. Les présidents mauritanien et guinéen auraient obtenu l'assurance que Yahya Jammeh quitterait le pouvoir mais que les assurances qu'il exige devraient être écrites sur papier. Mais pour l'heure, il faut tout conjuguer au conditionnel au vu des rebondissements qui ont ponctué cette longue journée où les Gambiens attendent dans le calme, le dénouement de cette épineuse crise qui aura duré 40 jours. Ce samedi pourrait être le jour de vérité qui permettrait de sortir définitivement de cette crise post-électorale. Les présidents Condé et Ould Abdelaziz passeront la nuit à Banjul et reprendront leur médiation, là où il l'avaient laissé.

Quid de l'assaut lancé sur Banjul? Celui-ci a été stoppé alors que les forces de la Cedeao dont le commandement est basé à Dakar, sont postées à la frontière sénégalo-gambienne. Une analyse plus approfondie de la situation permettrait également d'éclairer le blocage des forces de la Cedeao. La résolution de l'ONU demande à Yahya Jammeh d'organiser une passation du pouvoir à Adama Barrow. Mais la même résolution ne mentionne à aucun momen une opération militaire. Le Sénégal qui préside au Conseil de sécurité voulait que l'on mentionne que la Cedeao puisse "utiliser tous les moyens nécessaires pour rétablir la démocratie". Cette résolution diluée dans un langage diplomatique tempéré expliquerait peut-être le retrait des troupes de la Cedeao ou l'arrêt de leurs mouvements et plus loin la réouverture de l'option du règlement pacifique du conflit

                -L'ultimatum de la Cedeao prolongé jusqu'à 16h GMT

Les négociations sont encore en cours. A midi, le président guinéen n'avait toujours pas réussi à convaincre Yahya Jammeh d'accepter les injonctions de la Cedeao. Alpha Condé est appuyé dans ses efforts par  Mohamed Ould Abdelaziz, le président mauritanien, Marcel Alain de Souza, le président de la Commission de la Cedeao et Mohamed Ibn Chambas, le représentant spécial de l'ONU pour l'Afrique de l'Ouest.

Pour tenter jusqu'à la dernière concession d'obtenir la reddition de Jammeh en échange d'un exil dans un pays de son choix, la Cedeao a prolongé son ultimatum jusqu'à 16 H GMT.

                - Jammeh tente-t-il de négocier son départ?

Sous la pression des 7000 soldats de la Cedeao qui attendent le feu vert pour "mener l'opération militaire proprement dite", selon les termes de Marcel Alain de Souza -président de la commission de la Cedeao-, le président sortant Yahya Jammeh aurait tenté de négocier son départ. Pour l'heure, cette information n'est confirmée par aucune source officielle. Mais Yahya Jammeh aurait réclamé son maintien en Gambie dans son village de Kanilaï ( sud-est de la Gambie, à la frontière sénégalaise) mais aussi de faire lui-même la passation de pouvoir avec Adama Barrow. Une option qui s'oppose au niet de la Cedeao qui plaide plutôt pour un exil de Jammeh hors de Gambie pour écarter le spectre d'un renversement de Barrow ou d'une rébellion menée par Jammeh depuis son fief natal. Des pays comme le Qatar, le Maroc, la Mauritanie, la Guinée-Bissau, le Nigéria ou encore la Guinée ont proposé de recevoir Yahya Jammeh sur leur sol.

                - Alpha Condé, l'ultime médiateur

Le président guinéen Alpha Condé est arrivé à Banjul en début de matinée en provenance de la Mauritanie où il a rencontré le président Ould Abdelaziz qui lui a fait le briefing de la situation de sa rencontre du mercredi 18 janvier avec Yahya Jammeh. Le président guinéen sera peut-être le dernier médiateur à tenter de convaincre le président sortant de quitter le pouvoir. Pour cela, il compte jouer la carte des accointances familiales, son conseiller Tibou Kamara est un proche Zeinab Jammeh, l'épouse guinéo-marocaine du maître de Banjul.

Dans la capitale gambienne, l'homme au boubou blanc a annoncé via un communiqué lu à la télévision nationale, la dissolution de son gouvernement mis à mal par une cascade de démissions. Le communiqué précise qu'un nouveau gouvernement serait formé dans les prochaines heures. Coup de pression dans la guerre psychologique ou signe de résistance de Jammeh aux bruits de bottes qui se font entendre aux poste frontières?

En tout cas, les troupes sous régionales dont le commandement est basée à Dakar sont positionnées à 1 kilomètre de la frontière. La décision de donner l'assaut sera prise après le verdict de la médiation d'Alpha Condé prévue à midi. La Gambie retient son souffle!

Jeudi 19 janvier : Journée de tous les possibles

           - La progression des troupes stoppée pour une ultime médiation avec Jammeh

Aveu de faiblesse de la Cedeao ou priorité à une solution pacifique de la crise gambienne avant des pertes en vies humaines ? Les opinions sont partagées. Mais une chose est sûr: les troupes de la Cedeao ont stoppé dans la nuit de ce jeudi 19 janvier leur progression en direction de Banjul, la capitale gambienne.

Le président Alpha Condé de Guinée, farouche opposant à une intervention militaire en Gambie s'est entretenu avec Mohamed Ould Abdelaziz de la Mauritanie, dernier médiateur a avoir rencontré Jammeh, avant de faire route vers Banjul. Le président guinéen entreprend  une ultime médiation pour tenter de trouver une porte de sortie pacifique à la crise.

Mais le temps presse avec l'ultimatum fixé par la Cedeao. Les chefs d'Etat guinéen ont jusqu'à ce vendredi 20 janvier à midi. Passée cette date, la progression des 7000 soldats ouest-africains (issus du Sénégal, du Ghana, du Mali, du Togo et du Nigéria) reprendrait avec pour objectif final de marcher sur Banjul.

           - Les troupes sénégalaises déclenchent les hostilités armées

L'investiture d'Adama Barrow a été décisive dans le renversement de la tendance. A peine le président officiellement élu a prêté serment, que le Conseil de sécurité de l'ONU donnait son accord, via le vote d'une résolution en fin d'après-midi, pour une intervention militaire armée en Gambie.

Fort de ce blanc-seing onusien, les troupes sénégalaises positionnées à la frontière avec la Gambie, ont franchi le rubicond, déclenchant de fait le début des hostilités. Si le chef de l'armée, Ousman Bajie a indiqué que ses troupes ne s'interposeraient, la capacité de résistance de Yahya Jammeh à cette "invasion" inquiète au plus haut point.

Des rumeurs tenaces indiquent que l'enfant de Kanilaï aurait fait appels à des mercenaires en provenance de Sierra-Leone, du Mali et même de Syrie. Une information que toutes les sources officielles se refusent encore à commenter. Autre inquiétude: la perspective d'un conflit généralisé du conflit avec la possibilité pour Yahya Jammeh de faire appel au rebelles du MFDC, mouvement  aux velléités sécessionnistes qui opère au sud du Sénégal et qui a souvent utilisé la Gambie comme base de repli ou de ravitaillement.

            - Introniser Barrow hors du pays : l'aveu d'impuissance !

La Cedeao qui a échoué à trouver un règlement pacifique du conflit, menace d'une intervention militaire menée par le Sénégal dont elle n'a ni l'effort financier, ni l'entrain. Pour garder la face dans le prolongement de son opiniâtreté à « faire respecter les résultats de la présidentielle par tous les moyens ». Un de ces moyens a été confirmé ce matin même. Le président officiellement élu le 1er décembre sera investi, ce 19 janvier à 16 heures dans l'enceinte de l'ambassade gambienne à Dakar, qui est juridiquement le prolongement du territoire gambien.

Si la Cedeao a réussi via ce subterfuge de droit international a respecté sa promesse de faire introniser Barrow à la date du 19 décembre, l'organisation sous régionale enlève à l'investiture de Barrow toute sa solennité et toute sa symbolique. Dans le même ordre d'idées, cette investiture « hors » de Gambie confirme l'aveu d'impuissance de la Cedeao à mener une opération militaire dans ce petit pays d'Afrique de l'Ouest enclavé à l'intérieur du Sénégal. Qu'à cela ne tienne!

Investiture à minima : l'ambassade gambienne à Dakar trop exigüe pour accueillir les chefs d'Etat ouest-africains?

Au sujet de l'investiture de Barrow, la Cedeao tient à respecter les formes constitutionnelles de la loi gambienne qui dispose que l'intronisation d'un président gambien doit se faire sur le territoire gambien. Selon le principes d'extraterritorialité, l'ambassade gambienne est considéré comme faisant partie des 11.000 kilomètres carrés du territoire gambien.

Seulement l'investiture de Barrow à Dakar se fera à minima en l'absence de plusieurs présidents ouest-africains. L'ambassade de Gambie à Dakar, située sur la route de l'aéroport Léopold Sedar Senghor, est un petit R+1, trop exigüe pour accueillir tous les présidents qui soutenaient mordicus qu'ils seraient présents lors de l'investiture de Barrow.

                 En attendant une résolution onusienne à 18h...

Dans l'attente de l' opération militaire, le feu vert du Conseil de sécurité, nécessaire à toute opération militaire dans un pays étranger, n'avait pas encore été obtenu. Le bras sécuritaire de l'ONU, présidé par le Sénégal, a tenu une réunion, mercredi soir, sans que le mandat d'intervenir n'ait été accordé. Les tractations devraient se poursuivre aujourd'hui pour tenter de recueillir l'onction de l'ONU. Le conseil de sécurité de l'ONU va procéder à 18 heures précises, à un vote sur un projet de résolution porté par la CEDEAO qui demande les pleins pouvoirs pour faire renverser Yahya Jammeh et installer Adama Barrow sur son fauteuil.

                  ... Bruits de bottes sans plus

A minuit, le mandat constitutionnel de Yahya Jammeh a officiellement expiré. Les forces sénégalaises, postées à la frontière et appuyées par un navire de guerre, des avions et des soldats nigérians déployés aux larges des côtes sénégambiennes, n'avaient toujours pas franchi la frontière pour se diriger vers Banjul.

          - Etat d'urgence et cascade de démissions

Le président sortant avait pris les devants. A deux jours de l'expiration de son mandat, il avait décrété l'état d'urgence. Une décision passée comme lettre à la poste au parlement monocaméral de 52 députés où l'APRC (au pouvoir) est largement majoritaire.

A l'expiration de son mandat, Yahya Jammeh a joué un autre coup politique : il avait décidé de démissionner pour céder la place à la vice-présidente, Issatou Njie-Saidy en attendant que la Cour suprême, désertée de ses juges nigérian et libériens, statue sur les recours en annulation des résultats de la présidentielle. Mais cette dernière s'est rétractée en présentant sa démission dans la foulée de la cascade de démission de six ministres du Cabinet. L'état d'urgence, en vigueur depuis le 17 janvier, prolonge le mandat de Jammeh ainsi que celui du parlement de 90 jours.

Mercredi 18 janvier : Jammeh n'est plus président de la Gambie

Depuis ce mercredi 18 janvier à 23h59, Yahya Jammeh n'est plus, constitutionnellement en tout cas, le président en fonction de la Gambie. Arrivé au pouvoir à la faveur d'un retentissant coup d'Etat le 22 juillet 1995, cet officier de l'armée a été élu en 1996 avant d'être réélu en 2001, 2006 et 2011. Le dernier bail constitutionnel Yahya Jammeh, battu à la présidentielle de décembre 2016 qu'il refuse toujours de reconnaître, est arrivé à terme ce mercredi 18 janvier.

Aux origines de la crise, un litige post-électoral non encore évacuée. Lors de la présidentielle du 1er décembre 2016, 8 partis d'opposition avaient choisi l'homme d'affaires Adama Barrow comme candidat unique pour accroître leurs chances de vaincre par les urnes le fantasque maître de Banjul.

A la surprise générale après 22 ans d'attente faits de frustrations et de peur, les Gambiens ont décidé de miser leurs billes sur Adama Barrow, candidat fortuit après l'emprisonnement d'Ousainu Darboe, opposant historique qui a échoué trois fois à se faire élire au State House. Yahya Jammeh est défait mais ils laissent sans voix les observateurs et spécialistes les plus éclairés de la question gambienne. L'homme au boubou blanc prend l'antenne à la télévision nationale pou reconnaître sa défaite et même féliciter son adversaire.

Pourtant, le président sortant conserve son imprévisibilité jusqu'au bout. Une semaine après cet épisode qui l'a fait passer pour un nouveau converti à la démocratie, Yahya Jammeh opère une volte-face et rejette en bloc les résultats de la présidentielle qu'il estime entachée d''erreurs inacceptables". Impavide face aux injonctions de la communauté internationale et de la Cedeao, Jammeh refuse alors de quitter le pouvoir et dépose un recours pour faire annuler l'élection devant la cour suprême. La suite de l'histoire n'est plus à raconter.

Ibrahima Bayo Jr.

12 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaire 1
à écrit le 20/01/2017 à 7:07
Signaler
Afrique ç est Afrique

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.