Gambie  : « coup d'Etat » du soldat Yahya contre le président Jammeh

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(Crédits : LTA - Reuters)
Aussitôt sa contestation des résultats des dernières élections connues, le président sortant a pris des mesures de situation d'urgence qui fait planer l'ombre d'un coup d'Etat en cours. En contestant le scrutin qu'il a lui-même organisé et dont il a reconnu les résultats, Yahya Jammeh semble avoir remis ses habits d'ancien putschiste arrivé au pouvoir par un coup d'Etat militaire. Dans ce contexte, plus que la réaction de l'opposition ou celle de la communauté internationale, c'est le rôle de l'armée qui sera déterminant pour la suite des événements à venir.

Du Jammeh comme jamais ! En cette journée du samedi 10 décembre et alors que le monde entier célèbre la journée internationale des droits de l'Homme, ce n'est pas l'alternance démocratique pacifique que vient de vivre le Ghana qui retient l'attention. L'imprévisible président gambien, fidèle à lui-même, s'est de nouveau emparé du devant de l'actualité africaine en faisant presque occulter l'euphorie provoquée par la leçon de démocratie que vient d'administrer le peuple ghanéen à la face du monde.

Une semaine presque après que la Gambie ait pu enfin s'accrocher à la vague de démocratisation qui semble surfer sur le continent, l'élan a été stoppé net par celui-là même qui l'a enclenché.

Un véritable coup de force

C'est un air de coup d'Etat militaire qui plane sur Banjul, moins de 24 heures après le revirement spectaculaire opéré par le président sortant Yahya Jammeh à propos des résultats de la dernière élection présidentielle. La vie semble pourtant suivre son cours dans la capitale gambienne dans la matinée de ce samedi selon les médias locaux. Un calme précaire qui présage la tempête toutefois, si l'on tient compte des différentes réunions qui sont en train de se tenir au plus haut sommet de l'Etat mais aussi au niveau des partis de l'opposition réunis autour du président élu Adama Barrow.

Les mesures prises par le président sortant Yahya Jammeh avant d'annoncer sa contestation des résultats, ressemble fort à un coup d'Etat militaire et surtout montrent que l'imprévisible chef de l'Etat gambien se prépare à un véritable coup de force afin de se maintenir au pouvoir.

Il est vrai que Yahya Jammeh est lui-même parvenu au pouvoir, il y a 22 ans, à la faveur d'un coup d'Etat militaire avant de se muer par la suite en "démocrate". Durant tout son règne, c'est d'ailleurs l'armée qui l'a sauvé de plusieurs tentatives de déstabilisation et lui a ainsi permis de renforcer sa main mise sur le pays et particulièrement sur ses opposants.

Le rôle déterminant de l'armée

C'est visiblement sur l'armée que l'ancien putschiste, qui semble avoir retrouvé ses habits de soldat, compte pour continuer à se maintenir au pouvoir. Depuis quelques jours, les réunions avec les plus hauts responsables se multiplient et se sont même accélérés ces dernières heures. Les frontières du pays sont fermées et certains quartiers favorables à l'opposition ont connu de brèves coupures d'électricités.

Afin de continuer à bénéficier de sa fidélité, Yahya Jammeh a procédé la veille à une série de promotions dans les rangs de la grande muette. Une cinquantaine de hauts gradés ont ainsi été promus notamment au sein de la garde rapprochée du président sortant.

Lire aussi : Gambie : ce que cache l'incroyable volte-face de Yahya Jammeh

Jusque-là, l'armée s'est montrée assez loyale envers le président Jammeh. Cependant, le nouveau contexte est de nature à fragiliser cette relation qui se base sur des intérêts réciproques mais aussi et surtout sur des considérations ethniques.

Il va sans dire que le soldat Jammeh ne se serait pas engagé dans cette aventure sans s'être assuré de soutien de ses anciennes « classes » au du moins de certains généraux. Beaucoup haut responsables civils et militaires lui sont en effet redevables de la position qu'ils occupent actuellement au sein de la hiérarchie militaire et de l'administration.

Jeudi dernier pourtant, le président élu Adama Barrow a confirmé à la presse internationale, avoir reçu le soutien du Chef d'état-major général des forces armées, le général Ousman Badjie. Le chef de l'armée l'avait appelé pour le féliciter et lui assurer que désormais, « la sécurité de la nation était assurée par l'armée ». Lors de la première conférence de presse qu'il a tenu au lendemain de son élection et quelques heures avant la déclaration surprise du président sortant, Adama Barrow a même confié que le général Badjie lui a précisé que sa fidélité à Yahya Jammeh est dû au fait qu'il était jusque-là, le président de la Gambie.

L'opposition prépare sa riposte

Les prochaines heures seront donc décisives pour l'avenir du pays. L'opposition  s'est réunie ce samedi matin au domicile du président élu, Adama Barrow, pour préparer  la marche à suivre même si ce dernier s'est déjà prononcé sur la tournure que viennent de prendre les événements.

« S'il y a un président en Gambie c'est bien moi. Yaya Jammeh n'osera pas ne pas se conformer au verdict » a déclaré Barrow à un média sénégalais quelques minutes après l'intervention télévisée du président déchu. Le président élu a par la suite tweeté : «la déclaration du président Jammeh a terni l'image de notre démocratie. Le peuple gambien a pris sa décision ».

« Nous sommes en train de consulter sur l'action à adopter,  mais en ce qui nous concerne, le peuple a voté », a déclaré ce samedi  à Reuters, le chef de l'équipe de transition de Barrow, Mai Ahmad Fatty. « Nous allons maintenir la paix et la stabilité et ne laisserons  personne nous provoquer et  nous amener dans la violence » a ajouté le président de la commission technique chargée d'assurer la passation de services entre Barrow et Jammeh.

Le Sénégal sur le pieds de guerre

Le Sénégal a été le premier pays à régir à la situation qui prévaut désormais dans ce pays « incrusté » dans son territoire et dans lequel réside des milliers de ses concitoyens. Dans un communiqué signé par le ministre sénégalais des Affaires étrangères, Mankeur Ndiaye, le Sénégal a exigé du président Yahya Jammeh, « le respect sans condition du choix démocratique librement exprimé par le peuple gambien,  qu'il organise la transmission pacifique du pouvoir et qu'il assure la sécurité et l'intégrité physique du président nouvellement élu ». Le gouvernement sénégalais a par la même occasion mis le président sortant en garde « contre toute atteinte à la sécurité des ressortissants sénégalais vivant en Gambie ». Il faut dire que les relations entre Dakar et l'homme fort de Banjul n'ont jamais été particulièrement chaleureuses en raison de son soutien présumé aux rebelles affichant des velléités indépendantistes en Casamance.

Le Conseil de sécurité de l'ONU interpellé

En réponse à Jammeh qui a assuré que l'intervention de puissances étrangères ne changerait rien à sa décision, le Sénégal a annoncé avoir saisie la CEDEAO, l'Union africaine et les Nations unies, à « œuvrer ensemble et prendre toutes les mesures qu'imposent la sauvegarde des résultats du scrutin présidentiel en Gambie et le respect de la souveraineté du peuple gambien ».

Le Sénégal qui est actuellement membre non-permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, a d'ailleurs annoncé ce samedi avoir demandé la tenue d'une réunion d'urgence de du Conseil afin de qu'il se prononce sur la situation.

Aux dernières nouvelles, la CEDEAO a commissionné deux médiateurs pour se charger du nouveau cas gambien. Il s'agit de la présidente libérienne Ellen Johson Sirleaf, également président en exercice de l'organisation sous régionale, et de son homologue nigérian Muhammadu Buhari. Les deux chefs d'Etat qui se son rencontrés il y a moins d'une semaine à Abuja, étaient attendus ce samedi à Banjul, mais selon nos dernières informations, leurs avion a été dérouté et n'a donc pas pu atterrir sur le sol gambien. La situation en Gambie semble loin d'en avoir fini avec les rebondissements.

Pour tout savoir sur la présidentielle gambienne et ses rebondissements en série, lisez le dossier éditorial de la rédaction.

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Commentaires
a écrit le 10/12/2016 à 20:16 :
Cette réaction est conséquence des propos menaçant à peine voilé de M. Adama, qui n'a même pas encore les résines du pouvoir

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