Burkina : faut-il s’inquiéter du retour des militaires en politique ?

Un an après une mise en quarantaine politique, les militaires burkinabè sont désormais autorisés à revenir sur la scène politique. Dans un pays où la "Grande muette" a toujours su faire entendre sa voix, ce retour fait craindre une prise en otage du pouvoir. Faut-il s'en inquiéter? Eléments de réponse
Ibrahima Bayo Jr.
(Crédits : Reuters)

Porter des galons et occuper des hautes fonctions dans l'Etat. C'est en substance, l'esprit de la loi votée ce jeudi 24 novembre par le parlement burkinabé. Sur proposition du député Halidou Sanfo du parti sankariste, les 120 députés ont adopté une loi qui autorise de nouveau les militaires à accéder à des fonctions gouvernementales et plus largement dans l'administration burkinabé. Avec la nouvelle loi, un militaire peut désormais devenir ministre, président d'une société nationale ou encore président d'une institution, ambassadeur... En contrepartie, la même loi interdit aux militaires de militer pour un parti ou une association politique ou de prendre des positions à caractère politique.

Dépolitisation ou démilitarisation de l'armée?

« Il ne faut pas confondre dépolitisation de l'armée et démilitarisation de l'administration. Les militaires sont des citoyens à part entière. Ils ont des qualifications énormes et on peut faire appel à un militaire qui a des compétences avérées pour résoudre un problème dans un gouvernement ou dans l'administration sans pour autant qu'il s'affilie à un parti politique », plaide le député Halidou Sanfo, à l'origine du projet de loi.

Cette nouvelle loi corrige en fait une situation introduite lors de la transition politique du pays après le renversement, fin octobre 2014 de l'ancien président Blaise Compaoré, lui-même issu de l'armée, après un règne de 27 ans au pouvoir. Suite à cet épisode et face à la grande méfiance qui s'était développée vis-à-vis de l'armée, le Conseil national de transition (sorte d'assemblée parlementaire de la transition politique) vote en juin 2015, une loi obligeant les militaires à démissionner de l'armée pour pouvoir s'engager dans la vie et prétendre à de hautes fonctions étatiques. Contacté par La Tribune Afrique, le politologue burkinabé Nicolas Zemané estime que cette nouvelle loi « sert à neutraliser l'armée car, quand la politique a ses entrées dans l'armée, celle-ci perd son caractère républicain. C'est dans ce sens-là que les autorités de transition ont pensé à limiter l'accès des militaires à des postes administratifs et au niveau du gouvernement »

C'est donc un amendement à cette mise en quarantaine politique que la nouvelle loi apporte. En effet, en dépit de son adoption de la nouvelle loi, « la dépolitisation de l'armée n'est pas remise en cause puisque le militaire peut démissionner c'est-à-dire se détacher de l'armée pour occuper de façon exclusive des fonctions électives ou législatives. L'avantage c'est qu'à partir du moment où le militaire occupe une fonction publique dans l'administration burkinabè, il ne relève plus de l'armée donc, il ne reçoit plus d'ordres, de commandements de se hiérarchie militaire. Cela permettra à une partie de l'armée qui veut jouer un rôle dans l'exécutif de pouvoir le faire pleinement sans influence de sa hiérarchie »¸ ajoute le spécialiste en droit public.

Faut-il alors s'inquiéter de ce retour annoncé des militaires dans la gestion des affaires étatiques ?

Une longue histoire de méfiance envers les militaires

La relation entre le peuple burkinabé et des hommes issus de l'armée n'a pas été un long fleuve tranquille. Six des huit hommes qui ont présidé aux destinées du Burkina étaient issus de l'armée qui compte aujourd'hui un effectif de 12.000 hommes. Et la plupart des présidents, du Général Aboubacar Sangoulé Lamizana (deuxième président de la République de Haute-Volta) au sixième président du Burkina Blaise Compaoré, en passant par Jean Baptiste Ouédraogo ( avant dernier président de Haute Volta entre novembre 1982 et août 1984) et Thomas Sankara, sont arrivés au pouvoir au forceps via un coup d'Etat. Et plus récemment, les premières heures qui ont suivi le renversement de Blaise Compaoré, ont été très confuses. Avec la démission de Blaise Compaoré sous la pression de la rue, le Burkina Faso connaîtra trois dirigeants en moins de vingt-quatre heures entre le 31 octobre et le 1er novembre 2014 avec la brève prise de pouvoir du général Honoré Nabéré Traoré destitué dans la même soirée par le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida. Si on y ajoute la sulfureuse réputation du général Gilbert Diendéré, auteur du "plus bref coup d'Etat au monde" pour avoir voulu prendre en otage la transition, la relation du peuple burkinabé avec des hommes issus de l'armée souvent animés par l'ambition s'est bâtie sur une méfiance grandissante envers l'armée.

 « Il ne faut pas singulariser le cas burkinabé en matière d'armée. Dans toutes les grandes démocraties, l'armée est reconnue comme la « grande muette » ce qui veut dire qu'elle ne doit pas intervenir dans la gestion administrative des Etats où elle reste un corps à part. Le Burkina ne fait pas l'exception et on ne peut pas craindre un coup d'Etat avec une politisation de l'armée plus qu'on doit le craindre quand il s'agit de civils. Dans les mains de l'armée comme dans les mains de civils, la force militaire a la même portée. », tempère Nicolas Zemané. Pour cet ancien chercheur "à partir du moment où le militaire quitte ses fonctions dans l'armée, il devient donc un citoyen burkinabé ordinaire qui a le loisir de mener des activités politiques"

Joint par La Tribune Afrique, le Colonel Lona Charles estime que la place de la place de l'armée est dans les casernes pas pour les activités et les fonctions politiques. « Pour ma part, les hommes de l'armée ne devraient pas avoir vocation à occuper des fonctions civiles. Leur mission est nettement plus efficace lorsqu'ils sont dans les casernes pour pouvoir servir au mieux les intérêts  de la nation et du peuple burkinabé. Et dans le contexte de cette insécurité liée entre autres au terrorisme, la place des hommes de l'armée est dans les casernes pas aux affaires étatiques ». Lui-même issu de l'armée pointe cependant une certaine ambiguïté dans le texte entre la volonté de vouloir exclure les militaires de l'armée par la démission pour faire de la politique et celle de vouloir les nommer (sans démission) à des hautes fonctions où ils seront aux affaires. « Tout cela est confus », finit-il par nous confier. «Il faudra attendre de voir comment le peuple va accueillir cette nouvelle loi », conclut-il.

Ibrahima Bayo Jr.
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