Gambie : l’indéboulonnable Jammeh brigue un 5ème mandat

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(Crédits : Reuters)
Opposants emprisonnés ou morts en détention, durcissement de la loi électorale… A 51 ans, le président sortant Yahya Jammeh, arrivé au pouvoir à la faveur d’un putsch et trois fois réélu, est bien décidé à garder son fauteuil. Il brigue un cinquième quinquennat à la tête de la Gambie qu’il dirige depuis 22 ans. La grande inconnue de cette élection, presque sans suspense, reste de savoir si un candidat de l’opposition saura rassembler pour mettre fin au règne sans partage de l'autoritaire d'un des plus petits pays du continent.

L'indéboulonnable président gambien, Yahya Jammeh va-t-il serrer la vis sur un cinquième mandat ou sera-t-il éjecté de son fauteuil ? La réponse à cette question a tout son pesant d'or, puisqu'elle constitue l'enjeu du scrutin présidentiel du 1er décembre 2016 qui devra désigner le prochain président de la république islamique proclamée, pour les cinq prochaines années. Les plus de 885.000 électeurs gambiens le savent bien. Lorsqu'ils mettront leur bulletin dans l'une des urnes des 1422 bureaux de vote répartis dans les 53 circonscriptions électorales du pays, ils seront face à un dilemme : choisir entre un président sortant aussi autoritaire qu'imprévisible et l'un des candidats aussi méconnus que porteurs d'espoirs.

De la caserne au « State House »

D'un côté, quelqu'un dont les électeurs sont habitués aux coups d'éclats. Yahya Abdul-Aziz Jemus Junkung Jammeh, de son vrai nom kilométrique s'est fait adouber, candidat de l'Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC) pour l'élection présidentielle de décembre lors d'un congrès, tenu en février dernier dans le village de Kanilai, son fief natal. Pourtant, les sourires de façade et les applaudissements gênés des congressistes du parti au pouvoir cachent en fait une crainte respectable. Et, il y a de quoi !

Yahya Jammeh, c'est d'abord l'histoire d'une ascension fulgurante. Alors qu'il n'a que le baccalauréat, l'homme s'engage dans la gendarmerie puis dans l'armée où il gravit les échelons pour acquérir le titre de lieutenant. L'enfant de Kanilai a 29 ans lorsqu'il prend la tête d'un commando de quatre hommes qui renverse, en juillet 1994, Dawda Kairaba Jawara, président depuis l'indépendance de ce petit pays anglophone d'Afrique de l'Ouest.

Le calme dans lequel ce coup d'Etat est mené tranche étrangement avec la gravité de la situation qui oblige le président déchu et sa famille à embarquer à bord d'un paquebot pour s'exiler à Dakar au Sénégal voisin. Le mythe est installé, la longévité au pouvoir aussi. Les Gambiens découvrent alors la voix et la silhouette longiligne de l'officier flanqué de son treillis et coiffé de son béret. A la tête d'une junte arrivée au pouvoir, le lieutenant Jammeh prend les rênes du Conseil provisoire de gouvernement des forces armées et promet de rendre le pouvoir aux civils dans quatre ans.

Le treillis militaire pour le boubou blanc

Ce conseil sera dissout deux années plus tard par le militaire qui fonde son parti, l'APRC avec lequel il remporte, avec plus de 56% des suffrages, l'élection présidentielle de 1996. L'homme fort de Banjul, la capitale gambienne, impose la discipline militaire dans l'arène politique désormais cantonné à un multipartisme à trois avec le Parti progressiste du peuple (PPP), le Parti de la convention nationale (PCN) et le Parti du peuple gambien (PPG). Le Parti démocratique unifié (PDU) et l'Organisation démocratique du peuple pour l'indépendance et le socialisme (PDOIS) viendra compléter la carte des six partis politiques gambiens qui souvent boycottent les législatives permettant au président de s'offrir une confortable majorité.

Entre temps, Yahya a été réélu trois fois, en 2001 avec près de 53% des voix, puis en 2006 avec 67% des suffrages. C'est à la présidentielle de 2011 qu'il assoit définitivement son pouvoir avec 72% des suffrages, son meilleur score. Peu à peu, le chef de junte troque son treillis et son béret contre un boubou blanc, chapelet, sceptre et coran à la main. Dans ses nouveaux habits, le président impose son autoritarisme... et sa répression.

Yahya Jammeh

Le régime gambien ne compte plus les démentis sur cette presse muselée, cette société civile harcelée, ces disparitions forcées et ses exécutions sommaires dont l'accusent abondamment plusieurs organismes de la société civile, Amnesty International et Human Rights en tête. Il faut dire Yahya Jammeh a une main de fer et une autre de velours.

La première a permis au président gambien de décréter le retrait unilatéral de la Gambie du Commonwealth perçu comme un « organisme néocolonial », le remplacement de l'anglais par la langue arabe, devenue la langue officielle du pays depuis mars 2014. Sans oublier que le pays, à forte majorité musulmane, est devenu depuis décembre 2014 un Etat islamique. De sa main de velours, le président sortant a imposé l'interdiction totale de l'excision dans tout le pays et a renoncé à faire imposer le port du voile aux femmes fonctionnaires de l'administration gambienne.

Plus déterminé que jamais, le président sortant est décidé à se donner les moyens de rempiler pour une quatrième magistrature. La nouvelle loi électorale, votée en catimini, impose aux candidats à la présidentielle de 2016 de s'acquitter d'une caution de 500.000 Dalasis (la monnaie gambienne soit l'équivalent de 12.500 dollars US). Autre exigence pour prétendre au fauteuil, le renouvellement de la reconnaissance légale du parti dont les coûts s'élèvent à 12.500 autres dollars. Pour enfoncer le clou, le parti qui présente un candidat à la présidentielle devra aussi installer des sièges agréés dans les sept régions du plus petit pays d'Afrique, avec peine 11 295 km² de superficie.

Durcissement des règles électorales et résistance

Ce durcissement des règles électorales s'accompagne d'un écartement des adversaires politiques. Plusieurs opposants sont arrêtés mi-avril après avoir organisé un rassemblement pour réclamer des réformes politiques parmi lesquels, le leader de l'UDP, Ousainu Darboe, opposant le plus virulent du lieutenant-président. D'autres, moins chanceux comme Solo Sandeng, Ebrima Solo Krummah, cadres du Parti démocratique unifié (UDP) sont décédés en détention.

Face aux dérives d'un chef de l'Etat aux ambitions fantasques et autoritaires, la résistance s'organise autour des annonces de candidatures à la présidentielle. Elles prennent le visage de trois candidats crédibles. Il y a d'abord, l'opposant Halifa Sallah. Ce sociologue de 63 ans, militant social-démocrate de la première heure, seul député d'opposition à l'assemblée nationale, est le candidat désigné de la primaire du parti de l'Organisation démocratique du peuple pour l'indépendance et le socialisme (PDOIS) à l'élection présidentielle de décembre.

En lice également pour le fauteuil présidentiel du Palais du « State House », Adama Barrow sous l'étiquette du UDP dont le leader, Ousainu Darboe a été condamné à trois ans de prison pour manifestation non autorisée. L'homme d'affaires de 51 ans, marié à deux femmes et père de deux enfants se lancera dans la course en remplacement du leader de l'UDP qui suivra l'élection depuis sa cellule. Sa stratégie, un appel à l'alternance politique pour mettre fin au règne de Yahya Jammeh par les urnes.

Pour arbitrer ce duel d'hommes, une femme issue de la société civile. La soixantaine bien sonnée, Isatou Touray, à la tête du Comité Gambie contre les pratiques traditionnelles (Gamcotrap), une ONG de défense des droits des femmes et des enfants, est à surveiller de très près. Ce ne sont ni les accusations de détournement de fonds dont elle a été blanchie en 2010, ni les intimidations des opposants qui vont freiner les ambitions présidentielles de cette combattante de l'excision dans le pays.

Dans une Afrique de l'Ouest habituée aux transitions politiques presque sans heurts, la Gambie fait figure d'exception. Les chefs d'Etat de la sous-région aimeraient bien se débarrasser de ce trublion président sans se prononcer sur l'issue du scrutin. En tout cas, l'opposition, ou du moins ce qui en reste, ne semble pas encore répondre aux sirènes de l'unité face à l'autoritarisme. Elle part à cette présidentielle en ordre dispersé.

Le président sortant de son côté, ne semble pas déterminé à entendre les clameurs du déshonneur sur son éventuelle l'éviction du « State House » à moins qu'il ne trouve face à lui un candidat unique de cette opposition amoindrie qui jetterait toutes ses forces dans la bataille présidentielle. Une telle issue du scrutin annoncerait l'écriture d'une nouvelle page de l'histoire politique gambienne.

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